Entretien avec Juan Cáceres à propos de son film "Perro bomba"

"Perro bomba", premier long métrage du réalisateur chilien Juan Cáceres, sort le 1er juin en e-cinéma sur le site de la 25e heure. Le film raconte l'histoire de Steevens, jeune immigré haïtien qui tente de trouver sa place à Santiago du Chili face au racisme ambiant.

Juan Cáceres © Laura Morsch-Kihn assistée de Raquel González López Juan Cáceres © Laura Morsch-Kihn assistée de Raquel González López
Cédric Lépine : Quelle a été la motivation initiale pour faire ce film ? Est-ce le fait que la communauté haïtienne était absente du cinéma chilien ?
Juan Cáceres : La grande richesse du cinéma chilien repose sur sa diversité. Il existe des films aux multiples formats, motivations et thèmes. Ce sont pour ces raisons que le cinéma chilien prend une nouvelle ampleur année après année. En revanche, il existe aussi une menace insidieuse que l’on n’aperçoit pas encore de manière concrète : l’homogénéisation. Le professeur de cinéma Carlos Ossa parle à cet égard de censure cognitive. Il existe en effet un système protocolaire pour financer les films à l’intérieur d’un pays et chacun de nous parmi les cinéastes souhaitons gagner ces prix. Aussi, nous, les postulants, cherchons à identifier le type de films qui gagnent les financements pour y découvrir les thèmes, les choix de mise en scène, etc. Dès lors, sans s’en rendre compte, les cinéastes finissent par établir une censure cognitive pour pouvoir financer leur film. C’est le passage par ces différents filtres qui conduit en définitive à l’homogénéisation du cinéma. Avec notre équipe nous avions conscience que notre origine sociale était distincte : historiquement, nous sommes la première génération de professionnels à être issue de classes sociales basses. En effet, grâce aux bourses, nous avons pu étudier gratuitement à l’université. Nous apportons dès lors un imaginaire et un passé différents.

Durant mon enfance, je n’ai jamais pu lire de poésie, de philosophie. Je n’ai jamais pu voyager, ne m’éloignant pas de ma communauté d’origine et j’ai ensuite rencontré de grandes difficultés dans mes études parce qu’il me manquait plusieurs bagages culturels. Il y a une grande crise de l’éducation au Chili et c’est dans ce contexte que j’ai réalisé mes études.

Pour ces raisons, je ne pouvais pas me soumettre aux protocoles annuels pour financer le film. En accord avec mon équipe et notamment l’équipe de production, nous avons décidé de faire le film sans attendre que qui ce soit nous soutienne pour financer le film. Nous ne pouvions compter que sur notre motivation, notre amitié, notre éducation et surtout le thème dont nous estimions qu’il était urgent d’en parler.

Je ne me considère pas artiste car de là où je viens, les artistes sont plutôt associés aux chanteurs populaires. De là où je viens on ne connaît pas le cinéma d’art et essai, je ne me suis donc jamais identifié comme la figure de l’artiste mais plutôt comme un médiateur culturel. Ce sont pour toutes ces raisons que le film est différent : je ne dis pas mieux, car il est peut-être pire, mais il est sans aucun doute différent.

 

 

C. L. : Les Afro-descendants au Chili semblent absent du cinéma : quelle en est la raison ?

J. C. : Il existe un court métrage documentaire intitulé El Baile de los negros qui raconte l’histoire des Afro-descendants chiliens qui vivent au nord du Chili : la population y est peu nombreuse. C’est sans doute le premier film chilien à parler de ses Afro-descendants. Ensuite il y a eu un autre documentaire intitulé Petite fleur (2017). On trouve également plusieurs courts métrages de fiction récents mais Perro bomba est le premier long métrage de fiction dont l’acteur principal est Afro-descendant sans pour autant qu’il s’agisse là de notre motivation initiale pour faire le film.

 

 

C. L. : Comment avez-vous rencontré la communauté haïtienne au Chili ?

J. C. : J’ai fait des études de journalisme et j’avais un grand intérêt pour les moyens de communication touchant le plus de personnes, plus que l’art en tant que tel. Je lis la presse chaque jour et j’ai été marqué par la situation de la communauté haïtienne au Chili. Santiago est une ville qui souffre beaucoup de la ségrégation : les classes sociales marginalisées et du prolétariat se retrouvent en périphérie, où j’habite également. C’est là que sont installés les migrants venus de Colombie et d’Haïti. Ces migrants ont au départ été traités avec tout l’exotisme qui leur est associé. Le premier mot créole que les Chiliens ont appris est masisi qui signifie « pédé » au sens très violent du terme. Au début, les migrants haïtiens étaient au nombre de 15 000 répartis sur tout le territoire chilien, ce qui est très peu. Peu à peu la migration haïtienne s’est poursuivie. La grande crise économique de 2016 qui a marqué le Chili a entraîné une hausse des personnes qui se retrouvaient sans emploi, entraînant peu à peu des manifestations racistes et xénophobes à l’égard notamment des communautés haïtiennes. C’est dans ce contexte qu’est apparu le projet qui allait devenir Perro bomba. Le film est né avec une vocation pédagogique pour apporter une information sur la situation : ce n’est pas un film élitiste mais bien populaire, facile à voir pour les classes sociales basses au Chili. Je souhaitais également créer à travers ce film de l’empathie entre les spectateurs et la communauté haïtienne.

affiche-perro-bomba

 

C. L. : Qu’est-ce qui vous a convaincu de construire un récit avec des intermèdes musicaux ?

J. C. : En 2016, lorsque nous avons commencé le projet du film, nous avons lancé une campagne de financement du film avec un crowfunding. Le projet a commencé ainsi à se faire connaître de différents milieux culturels chiliens. De nombreuses personnes nous ont écrit, notamment des musiciens qui souhaitaient présenter leur composition. La plupart du temps dans le cinéma, la musique occupe un espace extradiégétique et nous souhaitions sur ce film offrir un espace à part entière à la musique pour donner aux musiciens la place la plus juste selon moi. Ensuite, cela a pris son sens au moment du travail de montage avec Diego Figueroa et Andrea Chignoli.

Nous avons également beaucoup filmé dans la rue avec des intentions documentaires dans lesquelles nous pouvions piocher pour alimenter la construction du film. C’est précisément au montage que nous avons découvert qu’il manquait des moments pour respirer et analyser ce qui venait de se passer. Les passages musicaux de différentes origines apparaissaient dès lors comme des moments qui s’offrent gratuitement sans nécessité de les intellectualiser. Ce montage s’est fait de manière naturelle sans référence à la structure aristotélicienne du récit théâtral. Les interprétations de ces moments musicaux peuvent être multiples puisqu’ils communiquent bien avec les séquences qui les précèdent : on pourrait dès lors imaginer par exemple qu’ils représentent de l’intériorité du personnage principal. Quoi qu’il en soit, cette décision provient d’un montage semi documentaire à l’intérieur de la fiction, les passages musicaux jouant le rôle de piliers de l’ensemble du film.

 

 

C. L. : Les propos du personnage joué par Alfredo Castro montre que le racisme au Chili ne concerne pas que les Haïtiens mais de nombreuses communautés dont les Péruviens. Quelle place occupe actuellement le racisme au Chili ?

J. C. : Le racisme est étroitement lié à la géographie du pays dont les frontières sont marqués par le désert au Nord, la cordillère des Andes à l’Est, l’océan à l’Ouest sur une côte très étendue et le sud figurant quasiment la fin du monde, ce qui nous isole, d’une certaine manière, du reste du continent. Ainsi le Chili possède une existence insulaire, comme s’il s’agissait d’une île. Au XIXe siècle, il a été question officiellement de « blanchir la race ». On peut trouver à ce sujet des propos horribles émanant des leaders politiques de cette époque où les Noirs et les Indiens sont présentés comme des êtres inférieurs à éliminer. Il y a quelques semaines, le gouvernement chilien a reconnu le génocide dont le pays a été responsable : il a fallu presque deux siècles pour que ces assassinats collectifs soient reconnus !

Ce sont ces leaders politiques du XIXe siècle qui ont en retour favorisé la migration d’Européens blancs, entrepreneurs et paysans, pour « blanchir la race » (sic). Le racisme actuel trouve ses origines dans ce contexte historique. Au collège on nous enseigne qu’au Chili nous sommes tous les mêmes : blancs. Et nombreux sont les Chiliens à accepter ce mensonge.

La première migration au Chili était européenne. Au milieu du XXe siècle quelques Argentins sont venus s’installer et ils furent bien accueillis en raison de leurs origines européennes. En revanche, à la fin du XXe siècle a débuté une migration bolivienne et péruvienne qui a entraîné une mini crise. Le Pérou, fier de ses origines précolombiennes, a davantage assumé son identité indienne à la différence du Chili. Les migrants péruviens et boliviens ont subi le racisme, le rejet, le complexe de supériorité de certains Chiliens à leur égard. Il a fallu plus de quinze ans pour qu’ils puissent être acceptés par les Chiliens alors qu’ils étaient devenus la minorité la plus importante et qu’ils se sont bien intégrés. Cette intégration est démontrée de manière satirique dans le film quand un avocat du département des affaires étrangères explique que les Péruviens ont réussi à s’intégrer parce qu’ils cuisinent bien, qu’ils s’occupent bien des enfants chiliens. Ensuite, les migrants de Colombie et du Venezuela ont été intégrés à la condition qu’ils abandonnent toute trace de leurs traditions comme s’il fallait qu’ils se dénudent totalement pour être intégrés. Pour moi il s’agit là d’une véritable « castration culturelle ». La Bolivie est tout de même le premier État pluriculturel de toute l’Amérique latine qui reconnaît la multiplicité de ses cultures et les promeut, à mille lieues de la politique chilienne d’intégration.

Haïti est un pays très différent du Chili, qu’il s’agisse de ses références comme de ses traditions. Le Chili n’a pas eu d’esclaves noirs sur son territoire puisque ce sont les Indiens qui ont été réduits à l’esclavage. Il n’y avait pas ainsi de culture noire au Chili et lorsque les Haïtiens sont arrivés ils ont été immédiatement exotisés avant de devenir un problème. Haïti fut l’un des rares pays au monde à se libérer lui-même de son propre esclavage, qui a soutenu Simón Bolivar pour que les pays latino-américains trouvent leur indépendance vis-à-vis de l’Europe avant d’être trahi par le même Bolivar. Le pays connaît une diaspora très forte puisque plus de la moitié de sa population vit à l’étranger : tout ce contexte historique nous a aussi poussé à faire ce film.

Je n’avais jusque-là pas eu de contacts avec la communauté haïtienne en dehors de mon implication dans des activités sociales et ma participation à des manifestations. J’ai toujours voulu utiliser mes privilèges pour aider les autres mais des Haïtiens, je ne savais alors rien. Je suis donc très reconnaissant à toutes les personnes qui nous ont ouvert leur porte, qui nous ont offert leur temps pour parler et nous apprendre ce qu’est leur vie. C’est grâce à eux que le film a pu se faire. J’espère que le film va plaire à la communauté haïtienne et j’envisage de faire circuler le film de manière alternative pour que les personnes en situations précaires puissent aussi voir le film.

 

"Perro bomba" de Juan Cáceres © Bobine Films "Perro bomba" de Juan Cáceres © Bobine Films

 

C. L. : En quoi le parcours du personnage principal du film représente les conséquences de la politique chilienne à l’égard des migrants ?

J. C. : La chanson avec laquelle le film commence le film parle de cela. Elle s’intitule « Dinero facil » (argent facile) et démontre l’illusion qu’ont les migrants de voir dans le Chili un pays puissant économiquement : ils n’auront dès lors pas accès à cet « argent facile ». Le destin du personnage principal pourrait être vu comme tragique, isolé mais il rencontre de nombreux soutiens au cœur même des situations les plus difficiles. Ces soutiens viennent précisément de là où il ne pouvait imaginer les rencontrer. Il reçoit ainsi un lieu où dormir et où il peut pour la première fois se reposer et simplement respirer. Sans aucun doute, de ce point de vue, le film fait aussi le portrait du capitalisme.

 

Je tiens à rendre hommage à l’équipe de production qui m’a soutenu dès le départ alors que je n’avais pas encore de scénario écrit à leur proposer. Cela m’a permis de recevoir différentes propositions comme celle de Steevens Benjamin qui m’a appelé pour me demander si je voulais bien qu’il rajoute des extensions à ses cheveux : j’ai trouvé que c’était une excellente idée ! Les acteurs devant la caméra ont pu ainsi naturellement porter leur confiance en moi alors que je n’avais encore qu’une maigre expérience de réalisation de films.

Je tiens aussi à saluer le travail extraordinaire et profond de Karen Sepúlveda, la directrice de casting, qui a été chercher au sein de la communauté haïtienne les personnes les plus appropriées pour interpréter chaque personnage.

La directrice artistique Constanza Chacana était quant à elle disponible pour travailler avec des lieux réels, laissant de côté l’obsession pour la perfection des décors afin de préserver la sensation de réalité. Elle a donc choisi les lieux réels qui représentent exactement ce que les personnages vivent réellement, ce qui était essentiel puisque nous travaillons avec les acteurs non professionnels à partir de l’improvisation : les acteurs pouvaient dès lors utiliser l’espace et les objets réels qu’ils connaissaient bien. La direction artistique a ainsi contribué à valoriser l’interprétation des acteurs.

Je souhaite aussi mettre en valeur l’implication de la directrice de la photographie Valeria Fuentes qui était disposée à travailler sans storyboard, sans description des mouvements de caméra pour se sentir libre d’explorer chaque scène selon la manière dont les acteurs pouvaient jouer.

Je n’oublie pas non plus le montage de Diego Figueroa et Andrea Chignoli qui ont dû faire face à une énorme quantité de matériels filmés parfois sauvages et qui n'avaient pas de lignes directrices claires : ils ont dû relever le défi de proposer un ordre qui ne remette pas en cause la spontanéité populaire de la ligne narrative que je souhaitais conserver.

Comme ce film a été réalisé avec des ressources économiques très limitées, nous avons bénéficié avant tout de la conviction de chacun quant à l’importance de réaliser ce film, révélant la force de l’amitié et de l’amour. Sans ces deux énergies, jamais ce film n’aurait pu être réalisé.

Perro Bomba sortie en E-Cinéma le 1er juin 2020 © BOBINE FILMS

 

 

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