Billet de blog 1 oct. 2015

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
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« Le Mexique est une dictature parfaite » Mario Vargas Llosa

La Dictadura perfecta de Luis Estrada : film en compétition au festival Amérique latine de Biarritz 2015Le Président de la République du Mexique lors d’une entrevue avec l’ambassadeur des États-Unis, lâche une déclaration raciste. Pour tenter de faire oublier cette bévue à travers les médias, la puissante chaîne de télévision nationale TV MX se charge de mettre en avant une toute autre histoire de grande ampleur en diffusant une vidéo où le gouverneur Carmelo Vargas reçoit une mallette de billets d’un narcotrafiquant.

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© Bandidos Films

La Dictadura perfecta de Luis Estrada : film en compétition au festival Amérique latine de Biarritz 2015

Le Président de la République du Mexique lors d’une entrevue avec l’ambassadeur des États-Unis, lâche une déclaration raciste. Pour tenter de faire oublier cette bévue à travers les médias, la puissante chaîne de télévision nationale TV MX se charge de mettre en avant une toute autre histoire de grande ampleur en diffusant une vidéo où le gouverneur Carmelo Vargas reçoit une mallette de billets d’un narcotrafiquant. Pour faire face à ce scandale, ledit gouverneur engage l’équipe de TV MX afin de réhabiliter son image aux yeux des Mexicains.

Après La Ley de Herodes (1999), Un Mundo maravilloso (2006), El Infierno (2010) Luis Estrada signe son quatrième opus virulent sur le monde politique mexicain. Entre ces films on retrouve une cohérence redoutable dans sa vision iconoclaste et sans concession pour parler de l’actualité politique la plus brûlante où chaque personnage comme chaque situation se réfèrent clairement à des événements qui ont eu lieu. Luis Estrada a fait appel à sa fidèle équipe, devant et derrière la caméra. Cette complicité gagnée de film en film offre une grande efficacité à la réalisation, comme si chacun sait ce qu’il a à faire et qu’il peut prendre ses propres initiatives sans jamais risquer de rendre l’ensemble hétéroclite ou de nuire aux intentions de l’auteur. L’équipe semble en outre animée et convaincue par ce que le film dénonce. Devant la caméra, Luis Estrada a pris l’habitude de réunir aux côtés de son acteur fétiche Damián Alcázar une large palette des acteurs mexicains parmi les plus convaincants du moment : Joaquín Cosío, Dagoberto, Noé Hernández, María Rojo, Luis Fernando Peña, Gustavo Sánchez Parra, Hernán Mendoza, Enrique Arreola… pour n’en citer que quelques-uns. L’ampleur du cinéma de Luis Estrada est digne d’un opéra : la corruption est si profondément ancrée dans le système politique mexicain, qu’il faut de la démesure dans la mise en scène pour pouvoir la dénoncer avec une ironie toujours fine, perspicace et jamais gratuite. Si les personnages sont grotesques, terriblement infâmes, cyniques, leurs excès placent le spectateur dans un certain malaise entre rire et drame. Le ton choisi est en permanence celle de la satire politique et à aucun moment le cinéaste n’y déroge. Le récit avance au rythme de la bande originale où apparaît à plusieurs reprises Beethoven, comme l’avait choisi Kubrick pour Orange mécanique. Cette association entre ces deux films n’est pas anodine car dans les deux cas il est question de dénoncer la violence qui s’est immiscée dans la société.

La violence n’est ici jamais un spectacle : bien au contraire, le ballet mené par tous ces hommes (un univers essentiellement masculin) pour accéder au pouvoir suprême est des plus tristes et lamentables. À tout moment, on se demande qui manipule qui. Et en l’occurrence, le grand pouvoir est celui de l’ombre : les grands médias qui manipulent selon leurs intérêts et ceux de leurs actionnaires les hommes politiques, tristes sires en tenue de bouffons médiatiques. Le constat de Luis Estrada est amer quant à la réalité de son pays qui connaît depuis plusieurs années une véritable hémorragie avec des assassinats, enlèvement, tortures, etc. qui font la une des quotidiens. Si depuis un siècle le Mexique se vante d’être l’un des rares pays à ne pas avoir connu de dictature, la réalité de la république est tout autre : si « dictature parfaite » il y a (cf. la réflexion de Mario Vargas Llosa à qui l’on doit cette expression), c’est qu’au Mexique la dictature a maintenu le même système politique clientéliste associé au narcotrafic sans que les mouvements de l’Histoire mettent fin à ce régime. Les médias et en particulier la télévision sont les meilleurs appuis de cette dictature, comme le démontre avec brio le film. Malgré le développement des réseaux sociaux, la télévision muselle toujours la vox publica. Luis Estrada n’a aucun espoir en ce monde tel qu’il est, c’est pourquoi il choisit de montrer le déni de démocratie là où il apparaît le mieux en grossissant le trait tout en respectant la réalité traduite. Une gageure pour le cinéma mexicain qui entre ainsi de plein pied dans le champ politique, puisque le cinéma est aussi une expérience de la sociabilité et de la prise de conscience possible pour le spectateur de sa propre qualité de citoyen inséré dans une société donnée.

La Dictadura perfecta

de Luis Estrada

Fiction

143 minutes. Mexique, 2014.

Couleur

Langue originale : espagnol

avec : Damián Alcázar (le gouverneur Carmelo Vargas), Alfonso Herrera (Carlos Rojo, le producteur), Joaquín Cosío (le député Agustín Morales, leader de l’opposition), Osvaldo Benavides (Ricardo Díaz, le reporter étoile de TV MX), Silvia Navarro (Lucía Garza), Flavio Medina (Salvador Garza), Saúl Lisazo (Javier Pérez Harris),Tony Dalton (José Hartmann, le directeur de TV MX), Salvador Sánchez (le général qui séquestre), Dagoberto Gama (le procureur Gilberto Ochoa), Noé Hernández (le chef de la sécurité), Sonia Couoh (Juana Casimiro, la nounou), María Rojo (Doña Chole), Luis Fernando Peña (El Chamoy), Gustavo Sánchez Parra (El Charro), Sergio Mayer (le Président du Mexique), Hernán Mendoza (El Mazacote), Livia Brito (Jazmín, la protagoniste du feuilleton télévisé Los Pobres también aman), Arath de la Torre, Enrique Arreola

scénario : Luis Estrada, Jaime Sampietro

image : Javier Aguirresarobe

décor : Salvador Parra

montage : Mariana Rodríguez

Production : Bandidos Films

Producteur : Luis Estrada

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