Voyage au cœur du pouvoir au Paraguay

Le 3 décembre 2014 à 20h00 au cinéma La Clef à Paris est diffusé le documentaire Pouvoir et impuissance, un drame en 3 actes, d’Anna Recalde Miranda, en présence de la réalisatrice et d’Olivier Compagnon, professeur d’Histoire contemporaine à l’IHEAL. C’est l’opportunité pour échanger avec Anna Recalde Miranda autour de quelques questions sur son film.

Entretien avec Anna Recalde Miranda, réalisatrice du documentaire Pouvoir et impuissance, un drame en 3 actes

 

 

 © Anna Recalde Miranda © Anna Recalde Miranda

Cédric Lépine : Sur quels films avez-vous travaillé avant celui-ci ?
Anna Recalde Miranda 
: Avant ce film j'ai réalisé un autre long métrage documentaire, en 2008 au Paraguay appelé La Tierra sin mal, sorte de « préquel » de celui-ci (où je filme la situation stagnant avant Lugo, due à 61 ans de parti unique, le passage de la dictature-démocratie à la « démocrature », la découverte à Asunción des archives de la Terreur par Martín Almada, l’Opération Condor, et sur ce fond, la campagne électorale de Lugo et sa victoire). Grâce à ce premier film, j'ai pu faire connaissance avec Lugo, ce qui m’a permis de le filmer dans ce deuxième documentaire. Les deux films composent un "cycle du politique" de l'espoir-illusion au pouvoir, du pouvoir à la désillusion et la création de nouveaux espoirs. Ensuite, j'ai réalisé un 52 minutes au Guatemala, et travaillé sur des projets d'autres personnes.

C. L. : Pouvez-vous préciser la spécificité de l'histoire du Paraguay par rapport aux autres pays d'Amérique latine mieux connu grâce à leur cinéma voyageant à travers le monde ?
A. R. M. 
: Le Paraguay est méconnu et isolé, même au sein de l'Amérique latine. Augusto Roa Bastos l’appelait l’« Île entourée de terre ». Ceci est dû à la spécificité de son histoire, marquée à la fin du XIXe siècle par la terrible « Guerre de la Triple Alliance » et ensuite par la dictature la plus longue d'Amérique latine (35 ans, de 1954 à 1989), sous le Général Alfredo Stroessner, suivie par une démocratie de façade, toujours dominée par le même parti de la dictature, le parti Colorado.
Pendant toute cette période, le Paraguay était l'un des centres de l'anticommunisme mondial, refuge des nazis qui s’échappaient du procès de Nuremberg, berceau de l’Opération Condor, etc.
Il s'agit d'un pays pauvre et majoritairement agricole, avec une structure qu'on pourrait qualifier de "féodo-capitalisme", où les intérêts des grandes entreprises de l’agro-business se mélangent à ceux des mafias et du narcotrafic.
Avec la victoire aux présidentielles en 2008 de Fernando Lugo, pour la première fois en 61 ans la gauche gagnait une élection. Sa victoire représentait un espoir d’énormes changements. À cause de ces 61 ans d’immobilisme, à la forte répression interne, etc., la production cinématographique au Paraguay était quasi inexistante. Ceci a changé ces dix dernières années.

C. L. : Qu’avez-vous appris de l’expérience de documentaire ?
A. R. M. 
: L'expérience dans sa totalité a été longue, complexe et intense, en raison autant du contexte que je filmais (l'expérience du politique institutionnel dans une démocratie imparfaite) que la nature du film (filmer l'histoire en « direct »).
Plusieurs aspects étaient touchés lors de la production et de la réalisation de ce film : personnel, professionnel, "intellectuel", éthique, etc. Ce projet a été au centre de ma vie pendant 4 ans et a été tout d'abord un défi, une aventure humaine et intellectuelle excitante parce que je sentais que je participais à l’Histoire en cours.
J'ai appris à être déterminée pour porter et terminer un tel projet sans producteur (dans un premier temps) ni chaînes (pour celles-ci, ni avant ni pendant, j'espère pouvoir faire quelques ventes maintenant que le film est fini), et lutter pour garder mon point de vue, lucidité et rigueur en phase de tournage et montage.
En ce qui concerne l'expérience vécu "au cœur de pouvoir" j'ai compris qu'il n’y a pas de "cœur". J'ai appris que l'histoire est un flux tendu, confus, complexe, dans lequel plusieurs forces se rencontrent et s'affrontent continuellement, un flux que les acteurs qui y sont engagés ne contrôlent pas. J'ai expérimenté l'empirisme de l'action politique, le poids que l'individu peut avoir dans un système et le caractère indéterminé de l'Histoire.
Celle-ci n'est pas préécrite, elle se fait au fur et à mesure : c'est ce que j'ai cherché à capturer grâce à un temps de tournage long, par le choix de ne pas privilégier le discours politicien, souvent teinté de langue grise, par rapport à la parole et à l'expérience des acteurs, plongés dans un flux opaque et face à leurs limites, à leurs fragilités.
Filmer le pouvoir n'est pas chose évidente. Il y a de nombreux pièges, dont la recherche de l'objectivité à tout prix n'est pas le moindre. J'ai choisi de montrer mes propres indécisions, mon décalage, de poser des questions et de ne pas donner de réponses, que je n'ai pas.

C. L. : Quelles sont les difficultés rencontrées pour filmer une histoire en train de se faire ?
A. R. M. 
: On ne sait jamais quand on va finir le film! Ni si on va le finir ! On ignore s’il on a vraiment une histoire entre les mains ou juste des fragments de réalité.
Il y a un grand travail de mise en forme et de recherche d'une forme de narration, qui peut être plus au moins classique, mais qui est quand même nécessaire. Dans ce cas, c'était encore pire car c'était une histoire mais aussi l'Histoire ! Et trouver la cohérence là-dedans ce n'était pas toujours facile.

 

 © Anna Recalde Miranda © Anna Recalde Miranda

C. L. : Quelle est la part théâtrale auquel le titre fait référence ?
A. R. M. 
: Les forces en acte et les mécanismes qu'on voyait se déployer étaient comme le scénario d’un drame classique, une histoire universelle, il y en avait les composantes majeures. L'individu dans un système, avec ses faiblesses et ses forces : Don Quichotte mais aussi Goliath et David, Hamlet, etc. En outre, la particularité de Lugo comme personnage (ex-évêque de la théologie de la libération) et du Paraguay comme contexte politique permettaient de voir tout ça de manière cristalline.
Nous avions l'impression que les événements répétaient un scénario connu : les limites du réformisme, le poids de l’économique sur le politique, la rage des électeurs, "la rage de la masse" face à cette impuissance, le rôle des médias, la criminalisation des mouvements sociaux et des activistes, les complots et les pouvoirs obscurs, le terrorisme d’État (étant italienne, tout cela me parle).
S’ajoutent à cela, la complexité des relations personnelles entre les acteurs de ce jeu, les émotions, les jalousies, l'humain.

C. L. : Suite à la précédente question, la politique serait-elle une grande mise en scène où ce qui importe est l'interprétation davantage que le respect des enjeux démocratiques ?
A. R. M. 
: Non, pas exactement, ce n'est pas juste une mise en scène, ce n'est pas si facile. "Le politique" ce n'est pas si simple, il touche plusieurs niveaux. Ce n'est pas quelque chose de figé, et bien sûr l’interprétation, à l’intérieur comme à l’extérieur, est important ! Je le dis avec aucune connotation négative.
Les politiciens que j'ai suivis ont joué le jeu et ont malgré tout obtenu des résultats importants (santé publique, création de la chaîne de télévision publique, etc.) avant de se faire jeter. Le jeu méritait d'être joué, au moins il y a eu un précédent. C'est un petit pas.
Pour moi il s'agit moins d'une mise en scène figée, mais plutôt d'un flux : les enjeux démocratiques aussi ne sont pas figés, ils ne sont jamais vraiment atteints, c'est un travail sans cesse à renouveler. Il ne suffit pas d'avoir un "système démocratique" (les institutions, etc.) pour avoir un "ordre démocratique", qui est beaucoup plus complexe et fait aussi d'autres choses (la participation des gens, les médias, etc.).
On voit très bien la différence chez nous aussi ! Je crois que j'ai un point de vue empirique, pragmatique, qui a été  renforcé par l'expérience de ce film.
L'histoire et la danse que le politique pratique avec celle-ci, c'est comme un mouvement hélicoïdale, une dynamique cyclique (influence de Giambattista Vico, me semble-t-il), où les cycles ne se répètent jamais à l’identique car tout change même de manière microscopique à chaque fois (le contexte, les personnes). 
Rien n'est figé, tout change à chaque fois, tout est à définir, même si effectivement il y a des "patterns" forts (répression, conflits, etc.). Mais les choses peuvent quand même changer à certaines échelles. C'est un long parcours et chacun a un rôle à jouer dans ce processus.

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