Entrevues, 31e Festival du Film de Belfort : "Viejo calavera" de Kiro Russo

Elder Mamaní erre dans la ville, dérobe les personnes qu'il croise et s'enivre sans fin. La mort de son père le laisse indifférent. Son oncle, Francisco, lui offre une place pour travailler dans la mine où lui-même travaille. Mais Elder est loin d'y trouver ses repères.

 

"Viejo calavera" de Kiro Russo © Socavón Cine "Viejo calavera" de Kiro Russo © Socavón Cine

Du cinéma bolivien, ces dernières années il ne parvenait que quelques documentaires, souvent produits et réalisés par des Français (notamment La Tentation de Potosi de Philippe Crnogorac qui permet d'entrevoir les croyances associées au Tio dans le milieu minier avec un sens anthropologique teintée de poésie humaniste). Rares étaient les longs métrages de fiction de cinéastes boliviens : la période effervescente du cinéaste Jorge Sanjinés et du groupe Ukumau semble bien loin. Et puis voilà qu'apparaît cet ambitieux objet cinématographique qui avant de passer par la programmation de Belfort avait commencé son chemin des festivals par celui de Locarno en août 2016. Le film est construit avec les mineurs de Huanuni, loin du regard paternaliste et condescendant d'une caméra enregistrant la souffrance humaine (ce que le cinéaste colombien Luis Ospina nomme la pornomisère). Les mineurs sont partie prenante de la construction du scénario où le personnage du jeune Elder est le protagoniste, prétexte à entrer dans l'univers de la mine. L'approche documentaire est sublimée par l'esthétique savamment élaborée par Kiro Russo qui offre une grande place aux profondeurs de champ et aux plans-séquences. C'est presque une évidence dans les couloirs d'une mine et pourtant, rares sont les cinéastes à s'être attachés au sens que cette esthétique pouvait engendrer : en l'occurrence, la caméra révèle le charisme de ces hommes dont on peut distinguer les traits lorsque la caméra s'approche au plus près de leurs corps et de leurs visages, qui ne sont qu'ombres et vagues lumières la plupart du temps. Car ce qu'a su diablement illustrer le cinéaste, c'est l'exploration du monde des tréfonds marqué par l'obscurité, la perte des repères temporels où la surenchère d'alcool vient encore davantage brouiller les consciences. Dans cette vision partagée par le cinéaste, on passe aisément, en guise d'ellipse, le temps d'un travellling, de l'inframonde d'un couloir minier, à une scène nocturne où des lamas traversent la ruelle d'un petit village.
C'est peu dire que le film manifeste une puissance émotionnelle dont il est difficile d'être insensible, comme seuls ont pu y atteindre des cinéastes comme Andreï Tarkovski ou Béla Tarr. Kiro Russo est un homme orchestre que l'on retrouve à presque tous les niveaux de l'activité créatrice du film et en s'associant avec
Gilmar Gonzales etPablo Paniagua, ilq se répartissent la responsabilité artistique de la direction de la photographie, du son, du montage, du scénario et la production. On ne peut plus faire indépendant comme cinéma et le résultat doit beaucoup à cette initiative déterminée dans ses enjeux esthétiques et sociaux. Car pas besoin de s'adosser à une esthétique réaliste pour s'intéresser à la société contemporaine : du début à la fin, Viejo calavera ne laisse jamais le spectateur hors de sa perspective sociale. De cette manière, en puisant certainement aussi sur l'expérience du cinéma de Carlos Reygadas, Kiro Russo réinvente le nouveau cinéma politique bolivien qui ne manquera pas de faire écho aux cinématographies mondiales.

 

Viejo calavera
de Kiro Russo
Fiction
80 minutes. Bolivie - Qatar, 2016.
Couleur
Langue originale : espagnol

Avec : Julio Cezar Ticona, Narciso Choquecallata, Anastasia Daza López, Rolando Patzi, Israel Hurtado, Elisabeth Ramírez Galván
Scénario : Kiro Russo, Gilmar Gonzales
Images : Pablo Paniagua
Montage : Kiro Russo, Pablo Paniagua
Son : Kiro Russo, Mechi Tenina, Andres Polonsky, Peppo Razari
Directeur artistique : Carlos Piñeiro
Production : Kiro Russo, Pablo Paniagua, Gilmar Gonzales (Socavón Cine et S.T.M.M.D.H)

Contact :
Eulogio Cuevas (
Socavón Cine) socavoncine@gmail.com

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.