Billet de blog 2 juil. 2022

Entretien avec Marí Alessandrini, réalisatrice du film « Zahorí »

Le film "Zahorí" réalisé par Marí Alessandrini a été présenté en compétition officielle au festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse en mars 2022. Il sort à partir du 6 juillet 2022 dans les salles publiques en France.

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
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Dans votre film, vous jouez avec les codes du western classique, aussi bien dans la construction du personnage principal de Mora que dans le rôle du peuple indigène, ici les Mapuches.

Il est vrai que la fin ressemble à un western classique, la Patagonie remplaçant l’Ouest américain. L’histoire de ces deux régions est très proche car la Patagonie a aussi été colonisée par des pionniers venus concrétiser leur rêve pour échapper à leur vie et recommencer à zéro. Le peuple originaire a également été opprimé et massacré. Pour moi, il était donc évident que l’histoire en elle-même avait une « fraternité » avec le western mais c’était comme un western inversé où les personnages principaux seraient une enfant et un indigène, c’est-à-dire le contraire du western dans lequel l’homme blanc colon est le personnage principal et les femmes et les indigènes sont des personnages secondaires. Ici, les protagonistes sont une fille, un Mapuche et un cheval traité comme un ami. Voilà pourquoi je le qualifie de western inversé. Comme le film se situe en Amérique du Sud, on peut aussi retourner la carte !

Marí Alessandrini, réalisatrice de "Zahorí" © Francisco Muñoz

On fait donc la connaissance de cette fille à la peau blanche et aux origines européennes. Ses parents sont arrivés dans la steppe de Patagonie pour tenter une vie alternative, en autonomie mais l'expérience est extrêmement difficile et leurs enfants finissent par aller à l’école de la région en internat. Cette école, à l’opposé de leur famille, est très traditionaliste avec une éducation d’un autre temps, en marge de l'État et de la politique argentine, comme abandonnée à elle-même. C’est souvent le cas des écoles avec internat dans le pays. Dans cette école, l’adolescente est confrontée à la réalité de la steppe de Patagonie et à la marginalisation. Elle est considérée comme « gringa » par ses camarades qui sont presque tous des garçons descendants indigènes. Pour elle, l’image de liberté et d’appartenance au territoire sera cet homme mapuche qui vit en harmonie avec la nature. Son savoir est directement lié à ce lieu et cet homme a la connaissance du vent, de l’eau, de la manière de vivre là.

Mora rêve de devenir gaucho, de se connecter de cette façon à la nature. Ce désir est renforcé par l’attitude hostile de ses camarades d’école.

Elle est malgré tout encore une enfant et sa vision du gaucho est assez naïve: la réalité est bien plus complexe. Elle se transforme donc en espèce de « gaucha » extraordinaire, riche de ce que lui a transmis Nazareno, comme monter à cheval. Elle ne veut plus dès lors retourner à l’école. Ce qu’elle veut, c’est apprendre des choses librement, sans contrainte.

Vous évoquez l’amitié insolite entre l’adolescente et Nazareno mais d’autres éléments insolites se manifestent dans le film comme les deux missionnaires évangélistes qui parcourent le paysage en chantant. Ces personnages étaient-ils présents dès les premières lignes de l’écriture du scénario?

Les deux missionnaires étaient même plus importants au début de l’écriture. Il sont là parce que j’ai fait des documentaires d’investigation expérimentaux. Pendant toutes ces années, j’ai souvent été interrompue et gênée par des missionnaires et je me suis beaucoup disputée avec eux. Puis j’ai décidé de cesser de me mettre en colère. Comme ils apparaissent dans le scénario, j’ai voulu les traiter de façon plus profonde, plus humaniste. J’ai réussi à dialoguer avec eux mais ce fut un travail intérieur pour essayer de les comprendre et pour les écouter vraiment ! Ceci m’a amenée à avoir un point de vue plus ironique et humoristique. Je ne suis absolument pas d’accord avec leur mission mais maintenant je peux les comprends.

"Zahorí" de Marí Alessandrini © Norte Distribution

Le ton ironique me plaît beaucoup dans le cinéma et la littérature et je voulais le développer. L’aspect musical de leurs apparitions participe à leur apporter un peu d’humanité. La colonisation religieuse, parce qu'il s'agit vraiment d'une colonisation, fonctionne aussi en miroir avec le western où il est également question de colonisation religieuse. Cette présence est une réalité depuis le début de l’histoire argentine.

De nos jours en Patagonie le phénomène empire. Plus la crise s’accentue, plus les missionnaires arrivent, actuellement des États-Unis. Avant, c’étaient les catholiques, aujourd’hui c’est plutôt l’Église évangéliste. Le problème est complexe car ces missionnaires changent profondément la manière de penser et de croire des indigènes qui abandonnent dès lors leurs propres croyances. Les évangélistes leur apprennent désormais la notion de péché par exemple. Le foot est interdit car il revient à taper dans la tête de Satan : c’est littéralement ce que les évangélistes répandent dans la steppe. Les indigènes ne peuvent plus écouter le folklore argentin car ça ne vient pas de l’Église.

C’est un comportement presque sectaire! En échange, ils leur offrent une compagnie, ils les aident dans les travaux domestiques et ils leur donnent un peu de nourriture, ce qui est énorme pour les gens de la région. C’est une colonisation religieuse infaillible et une compagnie très perverse.

Cette question est en lien avec la réalité argentine. Bien des films argentins mettent en évidence l’idée que l’Argentine c’est Buenos Aires. On a alors le sentiment que le reste du pays et les peuples originaires sont complètement oubliés. La politique de l’État qui délaisse ces zones semble responsable de ce nouveau colonialisme religieux.

Bien évidemment, dans toutes les zones marginalisées les évangélistes sont présents en masse et ils prennent possession du territoire. Non seulement ils évangélisent la population mais petit à petit ils réquisitionnent les bâtiments abandonnés, ils demandent à un propriétaire de leur donner un peu de terrain, avec le prétexte d’y construire une église. Quand on voit une église au milieu de la steppe, cela veut dire qu’ils ont gagné le terrain autour. Ils progressent ainsi géographiquement.

"Zahorí" de Marí Alessandrini © Norte Distribution

Ce point de vue de Buenos Aires et de « l’intérieur » comme on dit en Argentine est très fort depuis le début de notre histoire. L’histoire de la colonisation espagnole se répète un peu. Lorsque les Espagnols sont arrivés, ils avaient dit qu’ils allaient faire un système centralisé à Buenos Aires et que tout devait passer par la capitale fédérale. Les autres villes n’étaient que des lieux de passage pour avancer, voler, tuer et revenir à Buenos Aires. Puis, quand le pays a été créé, il y avait la même idée de centralisation bien qu’il y a eu de nombreuses batailles entre les partisans de l’union et ceux de la fédération pour éviter cette centralisation. Il est très difficile de rompre cette dynamique de centralisation aujourd’hui encore. Les distances sont énormes, de Buenos Aires à cette région de la Patagonie, il y a 1700 km. C’est ainsi que se crée la marginalité et ce discours de l’école qui ne correspond pas à la réalité. Passer l’information sur ce que les enfants doivent apprendre là-bas est surréaliste car les instances régionales sont mal implantées.

La capitale crée des frictions en ne donnant pas plus d’indépendance aux régions, en n’acceptant pas la diversité : cela entrave beaucoup le développement du pays. Loin de Buenos Aires, il est très difficile de faire bien des choses, même culturellement. Par exemple, il est très rare de voir des films de réalisateurs originaires d’ailleurs qui traite de leur région natale. Parfois, ce sont des réalisateurs de Buenos Aires qui font des films sur d’autres régions, avec le point de vue de la capitale. C’est un gros problème pour l’Argentine, c’est un déni de diversité.

Vous n’évoquez pas seulement la diversité culturelle argentine mais aussi la diversité entre le monde des humains et le monde animal. Le titre, Zahorí, le nom du cheval, place celui-ci comme un véritable personnage du film. On observe un désir de connexion quasi mystique de ces deux mondes où les êtres humains intégrent ainsi la diversité des êtres vivants.

Il était fondamental pour moi de traiter ce thème qui me touchait beaucoup lorsque j’étais enfant. On retrouve la notion de « western inversé » car l’adolescente développe une relation sans domination avec le cheval, sans conquête, bien au contraire. Ils se tiennent compagnie et chacun aide l’autre. C’est le cœur de l’enseignement de Nazareno. Le nom du cheval est le titre du film car tous les chemins de Mora et Nazareno se rejoignent et évoluent à travers cette recherche du cheval. J’ai choisi le mot Zahorí que j’ai appris avec les gauchos dans la steppe : c’est un mot très ancien d’origine arabe, qui est passé au castillan et est finalement arrivé en Argentine. Cela signifie « celui qui peut voir l’invisible ».

L’invisible est alors la connexion avec la nature, avec la vie. Concrètement cela désigne aussi celui qui sait trouver l’eau sous la terre. Il est vrai que c’est la base du genre « western inversé » ou « western féministe » que j’ai travaillé. C’est complètement l’opposé de la conquête.

Entretien réalisé par Caroline Saleix et Cédric Lépine

Zahorí
de Marí Alessandrini
Fiction
105 minutes. Suisse, Argentine, Chili, France - 2021.
Couleur
Langues originales : espagnol, mapuche, italien, espagnol

Avec : Lara Tortosa (Mora), Santos Curapil (Nazareno), Cirilo Wesley (Himeko), Sabine Timoteo (la mère), Pablo Limarzi (le père), Federico Luque (l'oncle Steph), Colo Susini (Eddy), Carol Jones (Selva), Francisca Castillo (Perla), Michael Silva (le gardien de nuit)
Scénario : Marí Alessandrini
Images : Joakim Chardonnens
Montage : Marí Alessandrini
Décors : Anna Carolina Vergara
Costumes : Maria Sol Muñoz
Production : Le Laboratoire Central (Suisse), Norte Productions (France), El Calefón (Argentine), Cinestacion (Chili)
Produit par : Juan Maristany, Dominga Sotomayor, Valentina Novati, Omar Zúñiga Hidalgo, Linda Diaz, Nadejda Magnen
Distributeur (France) : Norte Distribution
Date sortie salle (France): 6 juillet 2022

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