Entretien avec Nicol Ruiz Benavides, réalisatrice du film "Les Sentiers de l’oubli"

Le mercredi 4 août 2021 sort dans les salles françaises le film "Les Sentiers de l'oubli", premier long métrage chilien de Nicol Ruiz Benavides autour de l'histoire d'amour entre deux femmes d'un âge avancé qui découvrent la jouissance de la liberté dans un monde patriarcal.

"Les Sentiers de l’oubli" (La Nave del olvido) de Nicol Ruiz Benavides © Stray Dogs "Les Sentiers de l’oubli" (La Nave del olvido) de Nicol Ruiz Benavides © Stray Dogs
Cédric Lépine : Avant ce premier long métrage, que faisiez-vous ?
Nicol Ruiz Benavides : Avant la réalisation des Sentiers de l’oubli (La Nave del olvido), je terminais mes études de cinéma au Chili. Il y avait un projet de fin d’étude à réaliser et j'ai alors senti le besoin de parler de sujets qui me tenaient à cœur. La réalisation a toujours été quelque chose qui me passionne, et je voulais prendre le risque d’oser réaliser ce film à ce moment-là. Le projet a évolué vers ce que l’on connaît aujourd'hui et Les Sentiers de l’oubli marque donc mes débuts dans le cinéma.


C. L. : Pensez-vous que le thème du film s'est imposé comme une nécessité parce que celui-ci est peut évoqué dans la société chilienne actuelle ?
N. R. B. :
Le film est en premier lieu apparu d'un besoin personnel. Ensuite, je me suis rendu compte qu'il s'agissait d'une nécessité collective au-delà même du Chili. Le film est né de la volonté de parler de liberté autour de la façon dont certaines personnes vous font sentir que vous n'appartenez pas au reste de la société selon le moule de la conception patriarcale car le rôle des femmes est défini sur la base de paramètres sociaux très stricts. De là, j'ai voulu ouvrir une porte d'espoir pour moi-même, pour les femmes que je connais et celles que je ne connais pas. Ainsi l'histoire de Claudina s'est entrelacée avec d’autres dans Les Sentiers de l’oubli.


C. L. : Que signifie pour vous "l'oubli" du titre ?
N. R. B. :
L'"oubli" pour moi est lié aux choses que nous laissons derrière nous pour aller de l'avant. Dans le cas de Claudina, cet oubli a deux rôles : d’une part, la décision d'oublier pour survivre. Cet oubli choisi qui réapparaît comme une âme perdue. Et d'autre part, il s'agit de lâcher prise, avec l'abandon de ce qui ne convient pas et l'oubli afin de vivre la vie souhaitée.


C. L. : Pouvez-vous nous parler de l'incroyable travail photographique de Víctor Rojas ?
N. R. B. : Avec Víctor, nous avons passé en revue diverses références, des photographes tels que Lise Sarfati, Nan Goldin, et en même temps, nous avons visité Lautaro afin que Víctor soit imprégné du type de lumière dont dispose la ville. C'était également un effort conjoint avec la directrice artistique pour arriver à ce que j'imaginais. Victor et Mel (Melisa Nicitich) ont fait un excellent travail pour rendre cela tangible !


C. L. : L'histoire a-t-elle beaucoup changé entre l’écriture du scénario, le tournage et au cours du montage?
N. R. B. : Le tournage a été réalisé en suivant le scénario à la lettre. Une fois dans le processus de montage, il était nécessaire d'apporter des modifications. Malheureusement, une journée de tournage a été perdue, ce qui a obligé à repenser divers aspects de l'histoire originale, et il fut donc également nécessaire de céder certains passages pour donner de la fluidité à l'histoire finale.
Nous avons décidé de mettre de côté certains chapitres, comme l'histoire de Claudina et de son mari, estimant que l'histoire de notre protagoniste a commencé une fois qu'elle a vécu sa solitude et à se rendre compte qu'il y avait un monde autour d'elle qu’elle ignorait jusqu’ici.


C. L.: Comment s'est passé le casting des acteurs?
N. R. B. : J'ai contacté une dizaine de femmes que j'ai rencontrées pour prendre un café, leur parler du projet et juste voir si nous avions une sorte de lien. Curieusement, avec Rosa et Romana, rien de tout cela n'est arrivé [rires]. Je savais qui était Rosa Ramírez, le métier qu'elle porte avec elle. C'est une formidable comédienne de théâtre! Un jour, j'ai vu sa photo et son sourire et j'ai pensé "Elle est Claudina, je dois la rencontrer!” Je lui ai écrit un très long mail lui racontant ma vie, ce que je cherchais avec ce film et je me suis assise en attendant de voir si elle me répondrait. J’ai reçu un jour sa réponse par mail où elle m'expliquait longuement pourquoi il lui semblait si important que cette histoire soit racontée: c'est ainsi que notre amour est né!
J'ai vu Romana Satt dans une vidéo sur YouTube où elle apparaît en train de chanter à Miami: son visage très particulier et une voix formidable m'ont vite fait penser au personnage d’Elsa! Une femme avec son impolitesse donnerait beaucoup de force à Elsa. Je l'ai contactée pour la rencontrer et lui ai tout de suite proposé le rôle d'Elsa.


C. L.: Quel a été le soutien de la productrice Catalina Fontecilla : le film a-t-il été difficile à produire ?
N. R. B. : Plus que difficile, la production a demandé beaucoup de travail. Catalina est arrivée alors que le film était déjà tourné et sans idées concrètes sur la façon de continuer à travailler. Il n'y avait pas de stratégie de production. Elle a reçu une première partie du film à partir de laquelle elle a commencé à travailler. À partir de ce moment, un travail intensif a été mené sur le montage et la recherche de regards extérieurs au projet, qui permettraient la construction de l'histoire définitive. Cela a renforcé le projet et a permis de le terminer en obtenant également un financement pour la post-production du film. Sans le travail et la persévérance de Catalina, nous n’aurions à cette heure pas pu faire ce film. Il reste complexe à produire un film en Amérique latine car il y a peu de ressources, mais quand on est entre de bonnes mains, tout est posible!


C. L.: Teniez-vous à témoigner des difficultés à s’ouvrir à la liberté de la diversité sexuelle dans le conflit de générations que l'on voit dans le film?
N. R. B. : La diversité sexuelle est un tabou pour les femmes, surtout à un âge avancé. De plus, ici au Chili, il est mal vu de faire partie de la communauté LGBTQ +, qui reste toujours un sujet de conversation et de jugement dépréciatif. J'espère que les nouvelles générations prouveront que le temps ne passe pas en vain. Le monde Queer au Chili souffre au quotidien, ce n'est pas facile de se sentir en sécurité dans ce pays où il y a beaucoup de discriminations. L'égalité matrimoniale a été récemment approuvée, mais il reste tant à faire pour éduquer cette société remplie de haine et dépassée pas ses émotions!


C. L. : Dans votre histoire, la liberté des femmes commence par l'absence des maris de Claudina et Elsa : est-ce le reflet du poids patriarcal dans la société ?
N. R. B. : En effet.
Le poids patriarcal dans la société est encore très fort aujourd'hui. J'ai été très frappée de découvrir que tant de femmes adultes étaient immergées dans leur rôle social féminin, et que personne ne leur a jamais demandé, pas même elles-mêmes, si c'était vraiment ce qu'elles voulaient. Cette soumission est due au poids patriarcal qui les contraint, et s'affranchir de ce poids oppressant me paraît significatif.


C. L.: Que pensez-vous de l'importance de raconter des histoires qui se passent en dehors des grandes villes ?
N. R. B. : J'ai choisi Lautaro, dans le sud du Chili, car j'y ai vécu les 10 premières années de ma vie. Là, j'ai pu observer toutes sortes de comportements qui se répétaient chez d'autres personnes dans d'autres villes. Il me semblait que c'était une belle ville pour représenter le caractère humain complexe de manière simple. De plus, être capable de raconter des histoires au-delà des grandes villes, donne une perspective plus universelle aux histoires et c'est là l'une de mes grandes motivations à faire des films. De même, au moins au Chili, les gens hors de la ville ne se sentent pas complètement identifiés avec les grandes villes. J'ai trouvé important de présenter une perspective différente.



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Les Sentiers de l’oubli
La Nave del olvido
de Nicol Ruiz Benavides
Fiction
72 minutes. Chili, 2020.
Couleur
Langue originale : espagnol

Avec : Rosa Ramírez (Claudina), Romana Satt (Elsa), Gabriela Arancibia (Alejandra), Cristóbal Ruiz (Cristóbal), Claudia Devia (Ignacia), Raúl López Leyton (Faacundo / Ambrosía)
Scénario : Nicol Ruiz Benavides 
Images : Víctor Rojas
Montage : Mayra Morán
Musique : Santiago Jara
Son : Isaac Moreno
Directrice artistique : Melisa Nicitich
Production : Alen Cine
Producteurs exécutifs : Catalina Fontecilla, Nicol Ruiz Benavides, Víctor Rojas
Distributeur (France) : Stray Dogs

 

 

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