Entretien avec Christopher Murray, réalisateur du film «Le Christ aveugle»

«Le Christ aveugle», second long métrage de fiction de Christopher Murray sort en DVD ce 3 octobre 2017 édité par Jour2Fête. C’est l’opportunité de revenir sur ce film situé dans le prolongement de l’interrogation de Pasolini sur la foi dans son "Évangile selon saint Matthieu". Cet entretien avec a été réalisé à Toulouse en mars 2017 où le film était en compétition officielle.

Christopher Murray © Patricia Sauli Christopher Murray © Patricia Sauli

Cédric Lépine : De Manuel de Ribera au Christ aveugle, tu passes d'un univers gris, humide autour d'un personnage seul sur une île, au désert nimbé de lumière avec un personnage principal qui ne va cesser de faire des rencontres. Comment s'explique un tel changement entre les deux films ?
Christopher Murray :
Tout cela a à voir avec la thématique du film. Ce qui m’intéresse ici est d’interroger comment les individus dialoguent avec la foi et chercher à comprendre ainsi ce mystère du comment et pourquoi croire. Ces questions m'ont conduit à imaginer le désert, ce lieu mythique où se sont déroulés les grands récits bibliques. Le désert possède en lui cette dimension transcendantale qui nous permet en relation avec le vide de l'existence et où la lumière joue un rôle très important. Je savais que ce désert devait être chilien. Comme dans Manuel de Ribera où nous avons cherché avec Pablo Carrera, le coréalisateur du film, l'île parfaite pour le tournage, j'ai recherché le désert le plus approprié pour raconter mon histoire. J'ai ainsi trouvé un lieu au magnétisme très fort où la religiosité y est encore très importante au Chili. En outre, les relations avec les habitants ont été pour moi magiques. Ainsi, j'ai rencontré Mauricio dans la rue en lui présentant le projet du film : l'histoire d'un homme en quête d'un miracle. Ce type de relation humaine, plus que le choix du lieu de tournage, est devenu le moteur pour moi pour y développer le film.

C. L. : Le film pose-t-il aussi ce constat politique d'un besoin de foi religieuse dans une communauté oubliée des services de l'État ?
C. M. :
Le film a un regard politique déterminé par son traitement allégorique. Je pense que la condition humaine comble le manque de sens de la vie à travers la construction de mythes, que ceux-ci soient politiques, religieux ou économiques. Ainsi l'être humain lutte contre la vacuité. Un gouvernement est responsable de ce manque de sens et de moyens économiques de certaines parties du pays, alors que les bénéfices de l'activité ne sont pas redistribués à tous. Quel sens peut avoir un pays dont les activités sont totalement centralisées et où la capitale absorbe toutes les ressources des régions alentours ? C'est là un modèle économique et social où les individus sont confrontés à une perte de sens de leur vie, ce que l'on retrouve également au niveau mondial. Nous sommes en train de vivre une crise mondiale où les fausses promesses du capitalisme comme moteur unique du progrès humain ont globalisé la notion de mal-être face auquel chacun recherche des réponses faciles. De là apparaissent les mouvements populistes très dangereux pour l’ensemble de la société.

C. L. : Comme dans ton film, dans le monde actuel des individus attendent du néolibéralisme un miracle pour sortir de leur propre crise.
C. M. :
En effet, il y a des liens étroits entre foi et capitalisme. Ce dernier repose sur une construction mythique qui implique un espoir : le progrès économique comme solution aux problématiques sociales. Cette promesse justifie alors la concentration très profonde des richesses et du pouvoir. Dès lors, la démocratie que je peux voir au Chili est une démocratie très relative ou apparente parce que finalement les décisions sont prises par des personnes appartenant au même groupe économique et politique. Cette capture du pouvoir politique est la cause de la grande crise que connaît actuellement la démocratie. Ainsi, 70% des Chiliens ne se sentent plus concernés par la politique. Le pays, à travers ses institutions, son gouvernement connaît une grave crise de confiance.

C. L. : Pourquoi ton Christ est aveugle ? Ses relations avec son père, par exemple, signifient-elles pour toi une profonde quête de sa propre identité ?
C. M. :
En vérité, qui n'est pas aveugle ? Je souhaitais tout d'abord que le voyage du personnage principal soit celui d'une construction personnelle et en même temps une expérience d'ouverture, de nouvelles connexions avec la réalité. Son cheminement le conduit à comprendre qu'il est plus important d'écouter que de parler. Finalement, le grand miracle repose sur les connexions qu'il crée avec les personnes qu'il rencontre. En ce sens, le film constitue, aussi bien pour le personnage que pour Michael Silva [l’acteur principal] qui l'interprète une expérience d'ouverture au monde qu'il traverse. Les épreuves qu'il traverse lui permettent d'accéder à sa propre humanité alors que des personnes projettent en lui une utopie, la notion de guide. Pourtant, chacun doit accepter sa propre confrontation au vide. Le mythe christique devient dès lors un moyen pour faire face au vide et c'est ce qui m'intéressait d'explorer dans ce film. Le titre du film recèle pour moi un mystère très profond auquel dès lors je ne puis ajouter d'autre réponse.

Michael Silva dans "Le Christ aveugle" de Christopher Murray © DR Michael Silva dans "Le Christ aveugle" de Christopher Murray © DR


C. L. : Il était essentiel pour toi de confronter un acteur professionnel, dans le rôle du personnage principal, aux acteurs non professionnels habitant le lieu où vous avez tourné ?
C. M. :
Cela permettait une transmission car Michael est un acteur professionnel qui fait sa première expérience dans un long métrage de cinéma. Au cours du processus d'élaboration du film, j'ai trouvé important qu'il puisse ainsi être un « guide » pour les acteurs non professionnels. Ce fut une transmission à double sens puisque Michael a reçu d'eux leur propre expérience de la vie dans ce lieu. Michael fut ainsi pour moi un grand allié sur le tournage. Je n'ai pas dû faire un long casting pour le trouver : il est apparu à moi comme une évidence à travers son regard, ses postures, son intérêt personnel pour le sujet où il souhaitait vivre l'expérience particulière de ce qu'impliquait son interprétation sur ce film. Nous avons réalisé ensemble plusieurs fois le trajet que le personnage effectue dans le film. Ces lieux étaient si magiques, que cette expérience ne cessait d'enrichir le scénario à travers notamment des rencontres avec des personnes incroyables. L'une des plus belles choses qu'offre le cinéma repose sur tout sur ce préalable sur lequel se construit le film.

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C. L. : Quel dialogue as-tu mis en place avec Inti Briones, le génialissime chef opérateur du film ?
C. M. :
Ma première expérience de cinéma, alors que j'avais 18 ans, je l'ai réalisée aux côtés de Pepa San Martín [réalisatrice de Rara] et d'Inti Briones. De là a commencé entre nous un dialogue très riche et nous avons toujours imaginé de travailler ensemble. Je sentais que ce film était le sujet approprié parce qu'Inti Briones est très familier de ces lieux et des thèmes du film. En outre, je ne souhaitais pas que la caméra se contente de documenter une réalité. Je souhaitais incorporer cette réalité et commencer à créer à partir d'elle. C'est en suivant ce processus que le film a été écrit. De même nous avons travaillé la lumière de la manière la plus expressive possible. Il nous fallait travailler avec la réalité omniprésente : il s'agit là d'une position politique qui consiste à se connecter avec la réalité. J'avais une idée du type de mise en scène que je souhaitais, où les personnages s'inscrivaient dans une sorte de rituel selon un rythme particulier. Ce n'est pas un film contemplatif où il ne se passe rien, bien au contraire. Il était important que chacune de ces actions soient très significatives avec tout le poids qu'elles doivent porter. Nous avons travaillé les mouvements de la caméra comme une manière de se mettre en lien avec tous les éléments à disposition : les regards, les objets, l'espace. Il s'agissait d'avoir une caméra très active capable d'écrire. Après tant de préparation, la magie peut dès lors apparaître au tournage. Cela traduit dès lors pour moi une véritable ouverture sur le monde.

 

 

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