Entretien avec Jovita Maeder, directrice du festival du cinéma péruvien

La douzième édition du festival de cinéma péruvien à Paris s'est déroulée du 7 au 13 juin 2021 peu après la réouverture des salles. Jovita Maeder, directrice du festival, présente les enjeux de cette édition spéciale en ligne et en salles physiques.

Jovita Maeder © DR Jovita Maeder © DR
Cédric Lépine : Quels ont été les défis à relever pour organiser l'un des premiers festivals de cinéma en présentiel depuis la réouverture des salles au printemps 2021 ?
Jovita Maeder :
Nous avons été l’un des premiers festivals à démarrer avec la réouverture des lieux culturels. Les salles de cinéma avaient une jauge limitée, le couvre-feu a tout suite évolué et nous nous sommes retrouvés avec de nombreuses sorties de films. Nous avons travaillé pendant le confinement au sein d’une équipe soudée qui nous a permis d'avancer à la fois en télétravail et en présentiel. Nous avons élaboré une programmation en salle (présentiel) et en diffusion virtuelle, pour pouvoir justement arriver à toucher tous les publics : ceux qui pouvaient venir en salle avec le protocole sanitaire et ceux qui étaient dans l'impossibilité d’y venir.
Nous avons vraiment pris le risque de faire le festival pendant le couvre-feu, mais le public était là.


C. L. : Quels événements l'association du festival a proposé à l'occasion du bicentenaire de l'indépendance du Pérou ?
J. M. :
Nous avons élaboré une programmation sur la diversité, pour mieux donner à comprendre notre identité culturelle à travers des films, des histoires, des documentaires ou des fictions qui évoquent la diversité d'un Pérou riche au niveau culturel, ethnique, linguistique que nous avons hérité de nos ancêtres. Le film des frères Sarmiento, Sembradoras de vida, témoigne ainsi de la poésie du monde des femmes quechuas qui nous rappelle le respect à la terre à travers la cosmologie andine. La programmation comportait encore une vision sur le monde amazonien avec trois regards différents de jeunes réalisateurs. Memorias de Uchuraccay, Minka de la memoria, Identidad, Juliana consacrée à la mémoire péruvienne évoquent une époque de violences, de crise économique. La littérature en particulier était présente avec deux films consacrés au poète Javier Heraud : La Pasión de Javier et El Viaje de Javier.
Nous avons organisé des rencontres et débats pour mieux dialoguer avec les auteurs des films et sur leur positionnement face au Bicentenaire. Des rencontres en présentiel ce sont faites avec des intervenants et des réalisateurs sur Paris. Le Bicentenaire faisait partie des autres manifestations artistiques chaque soir, comme la musique andine et la danse du nord du pays "La Marinera" (danse métisse).

L'affiche de cette année a été conçue pour représenter la femme dans le bicentenaire, une déesse qui s'empare de la liberté, en honneur de toutes les femmes qui se sont battues pour l'indépendance du Pérou. Des femmes qui continuent à se battre intellectuellement, celles qui défendent une cause, les femmes qui subissent la discrimination ethnique et raciale à cause de leur couleur de peau ou leur langue autochtone, les femmes qui souffrent de violence à notre époque ; des femmes qui prennent leur place dans la société, les femmes créatrices ou réalisatrices qui à travers leur regard unique nous donnent leur vision.

Nous avons programmé des films accessibles en ligne à tous les publics du monde. Pour faire découvrir la diversité des productions péruviennes, nous continuerons avec un second volet cette année.
Les films sélectionnés dans la 12e édition seront rediffusés dans des autres festivals franco-latinos durant cette année.

De même cette année, nous avons la grande joie de voir que le Festival de Cinéma de Biarritz met à l'honneur le Pérou, pour sa 30e édition avec une programmation riche dans sa section Focus.


C. L. : Qu'est-ce que le grand changement politique au Pérou suite aux élections présidentielles impliquera ou implique déjà dans le travail du festival du cinéma péruvien de Paris ?
J. M. :
Le nouveau président vient de prendre ses fonctions au Pérou. Il ‘agit d’un pays démocratique avant tout, un pays multi-ethnique et multiculturel. Les élections présidentielles ont marqué un cri d'alarme quant à la consternation et le mécontentement des Péruviens face au système ancien.

Nous attendons que le nouveau gouvernement réussisse l'intégration de classes et de secteurs ethniques, un vrai changement socioculturel avec la stabilité macroéconomique et la réduction des inégalités. Nous avons besoin d'un gouvernement de dialogue, de réflexion et de coopération, que le cinéma soit démocratique, décentralisé, unique, à partir de notre réalité, pour faire connaître mieux notre cinéma. Que les accords de coproduction puissent se renforcer entre les pays d'Amérique latine et d’Europe pour une meilleure représentation dans le monde.
Le Festival du Cinéma Péruvien de Paris a toujours été un défenseur de la diffusion et de la promotion d'un cinéma de la diversité, de la parité, de la réflexion et du cinéma d'auteur.


C. L. : Quelles leçons tirées de cette nouvelle édition du festival pour l'avenir ?
J. M. : Apres une année marquée par le Covid, nous nous sommes adaptés à des nouvelles formes de consommation des films numériques à domicile. Je citerai la phrase de l'Ambassadrice de bonne volonté de l'Unesco, Deeyah Khan, et réalisatrice de documentaires : "Dans cette période, l'art est garant de notre santé émotionnelle. »
Nous avons compris combien sont importants la culture, les échanges, le partage et le dialogue. Le cinéma peut nous offrir des histoires uniques, éclatantes, audacieuses, des émotions, des découvertes et de la cohésion sociale.

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