Billet de blog 6 oct. 2022

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
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FBAL 2022 : "El Norte sobre el vacío" d'Alejandra Márquez Abella

Sur une propriété au nord du Mexique, la fierté de Don Rey à trôner en chef de famille est troublée par une menace grandissante où la tragédie impose de nouvelles règles mouvantes dans la gestion du pouvoir local.

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Film de la compétition long métrage documentaire de la 31e édition du Festival Biarritz Amérique Latine 2022 : El Norte sobre el vacío d'Alejandra Márquez Abella

Depuis le début du XXIe siècle s'est affirmée au Mexique une nouvelle génération de réalisatrices au point de vue affirmé avec un art de la mise en scène qui leur permet de prendre à bras le corps tout type de récits et de genres, en innervant l'intrigue avec un regard critique éminemment acéré et perspicace. C'est ainsi que le second long métrage d'Alejandra Márquez Abella sorti en France sous le titre La Bonne réputation (Las Niñas bien, 2019) posait un regard sans concession sur la haute société mexicaine jouissant des outrances du capitalisme au début des années alors que la crise économique va remette en cause un ordre établi.

"El Norte sobre el vacío" d'Alejandra Márquez Abella © Agencia Bengala

Le quatrième long métrage pour le cinéma d'Alejandra Márquez Abella El Norte sobre el vacío s'éloigne quant à lui de l'espace urbain mais en poursuivant la réflexion sur le pouvoir au sein d'une famille prête à exploser, à partir de l'inspiration d'un fait divers dramatique. Autour de cette histoire dont le scénario a été brillamment coécrit avec un Gabriel Nuncio (El Comediante, 2021) particulièrement inspiré par sa propre expérience autobiographique de la vie dans le monde rural ici décrit dans le nord du Mexique, Alejandra Márquez Abella met en miroir la tension sociale en cours dans l'ensemble du pays, avec des menaces de mort et une construction hiérarchique patriarcale archaïque qui explose de toutes parts comme l'illustre avec force l'ensemble du film. Dans cette réunion familiale de « fin de règne » on retrouve en partie les enjeux sociaux de La Règle du jeu de Jean Renoir mais avec une absence radicale de légèreté et d'humour, tant la société mexicaine semble reposée sur le mensonge de tout un siècle suite à la Révolution avortée des années 1910 où le projet social devait favoriser l'équité entre chaque citoyen sur la base d'une redistribution de la terre.

Ce mensonge ouvre le film avec un patriarche dépassé qui tire sa gloire d'une chasse alors que le « mérite » revient à la jeune femme à son service interprétée avec une remarquable force intériorisée par Paloma Petra précédemment remarquée dans La Paloma y el lobo (2019, Carlos Lenin). La tension qui s'installe sur le long terme avec la menace extérieure permet de saisir les fragilités sur lesquelles repose toute cette mise en scène d'un pouvoir extrêmement fragile. L'intelligence du scénario consiste à avoir mis au premier plan un patriarche qui cultive le mythe originel du fondateur familial mais qui est toujours dépassé, faisant de lui un personnage que l'on prend en empathie malgré tout ce qu'il incarne d'une société archaïque. Là encore, ceci est dû au développement de tous les personnages autour de lui, notamment celui de Rosa la jeune femme à son service qui cache de mystérieuses intentions et qui réussit à donner le change face à son patron. De même, Juan Daniel García Treviño déjà impressionnant dans Ya no estoy aquí (2019, Fernando Frias), incarne ici un jeune homme qui cultive aussi l'ambiguïté au service de son patron par la force magnétique de son regard.

Toute une galerie de personnages incarnant la famille viennent questionner le fondement d'un pouvoir local à travers ses mythes originels de justification dudit pouvoir, les oppositions de force entre hommes et femmes dans un ordre patriarcal, la tentation réprimée d'échapper à ces relations sociales fondées sur la cruauté à l'instar de la chasse sensée justifier un pouvoir local par l'exposition morbide de têtes d'animaux comme trophées.

Une mise en scène d'une brillante maîtrise développée sur un scénario d'une efficacité redoutable à interroger l'iniquité sociale.

El Norte sobre el vacío
d'Alejandra Márquez Abella
Fiction
114 minutes. Mexique, 2022.
Couleur
Langue originale : espagnol

Avec : Gerardo Trejoluna (Reynaldo), Paloma Petra (Rosa), Juan Daniel García Treviño (Tello), Mayra Hermosillo (Lily), Raúl Briones (Guzmán), Dolores Heredia (Sofía), Fernando Bonilla (Raúl), Francisco Barreiro (Elías), Mariana Villegas (Laura), Yahir Alday (Braulio), Pato Alvarado (Adrián), Mariel Alanís (Isis), Gabriel Almaguer (Wenceslao), Oliver Cantú Lozano (Vaquero Bebo Cantú), Bebo Cantú (Félix), Diego García (Beto), Marco García (Arnulfo), Camille Mina (Vicky), Gabriel Nuncio, Leonardo Huerta, Aglae Lingow
Scénario : Alejandra Márquez Abella, Gabriel Nuncio
Images : Claudia Becerril Bulos
Montage : Miguel Schverdfinger
Musique : Tomás Barreiro
Décors : Sandra Cabriada
Costumes : Amanda Cárcamo
Production : Agencia Bengala
Producteurs : Alejandro Duran, Alejandro Mares, Alejandra Márquez Abella, Gabriel Nuncio, Adán Pérez
Producteurs exécutifs : Antonio Aldape, Alejandro Mares, Diego Enrique Osorno, Alejandro Zea
Producteurs associés : Alexandro Aldrete, Erick Peña, Sofía Torres Alba, Raúl Villarreal

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