Entretien avec la cinéaste Dalia Reyes à propos de son film «Baño de vida»

En mars 2017, Dalia Reyes était venue à Toulouse présenter son film "Baño de vida" en compétition documentaire au festival Cinélatino. Dans ce premier long métrage, elle filme avec pudeur et sensibilité l’espace intime des bains publics où la parole des femmes se libère.

Dalia Reyes © Laura Morsch assistée de Patricia Sauli Dalia Reyes © Laura Morsch assistée de Patricia Sauli

Cédric Lépine : Quand tu parles d’éthique, qu’est-ce que cela implique dans ta manière de réaliser ?
Dalia Reyes :
En raison du contexte historique des pays d’Amérique latine, le cinéma documentaire politique est devenu un genre en soi qui a évolué vers le cinéma de dénonciation prédominant actuellement au Mexique. Ce cinéma a été porté par mes propres professeurs de cinéma. Au moment où je fais un film, j’ai besoin de prendre de la distance avec toute prétention journalistique. Je cherche à créer au sein d’un cinéma d’auteur. Évidemment, je ne m’éloigne jamais de ma formation initiale en journalisme en employant des méthodes d’investigation, une rigueur et une éthique journalistiques, sans pour autant vouloir traduire la réalité : je dois assumer ma propre création. Je ne suis pas la règle des informations qui tourne autour des questions : quoi ? qui ? comment ? où ? quand ? Je suis plutôt en situation de raconter une histoire avec des êtres humains. L’éthique apparaît au moment où l’on choisit de travailler avec l’autre être humain et non pas dans la manière de construire un film.

C. L. : Cela signifie-t-il que tes choix de mise en scène apparaissent dans la rencontre que tu fais avec ceux qui deviendront tes personnages ?
D. R. : La manière de filmer les lieux et de les monter pour raconter une histoire avait été planifiée en amont du tournage. Ainsi, le mouvement de la Dolly qui apparaît à la fin avait été d’abord prévu au début du film. Cela ne signifie pas que j’aie en moi un style spécifique pour aborder la mise en scène, du moins je ne le connais pas.

C. L. : Ce qui n’empêche pas de parler de ta propre sensibilité.
D. R. : En effet, c’est ma manière personnelle de rencontrer les choses et d’établir des liens avec mes interlocuteurs. La réponse à la question « comment filmer telle scène ? » se trouve au sein même du sujet à traiter. Évidemment, j’étais sensible à la manière de filmer la peau avec subtilité sans générer trop d’émotion dans ce qui était raconté. En revenant à l’éthique, la question est ici de savoir jusqu’où l’on peut montrer la vulnérabilité des personnes que je filme. Avec Juana, j’ai toujours cherché à savoir comment générer des séquences qui soient en accord avec les témoignages sans les rendre douloureuses. C’était aussi le principe du film que ces bains de vapeur deviennent pour les personnes filmées comme pour le spectateur un lieu de paix où l’on se sent protégé. Ainsi, ce sont les lieux, les sujets et les personnes qui nous ont poussés à faire telle séquence. Le tournage avec Felipe a été totalement distinct d’avec Juana parce que son humour omniprésent et son sens de la dérision offre aussi un autre ton au film. Si la voix de Juana se trouve en off, celle de Felipe s’imposait à l’inverse en direct.

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C. L. : Ces bains de vapeur sont un havre de paix pour ces femmes dans une réalité mexicaine contemporaine où les violences de genre, conjugales ou extraconjugales sont un véritable fléau.
D. R. : Ma tante vit dans l’État de Tlaxcala où l’on relève le plus grand nombre de violences faites aux femmes au Mexique (viols, féminicide…). Le bain de vapeur est véritablement un lieu où les femmes prennent soin les unes des autres comme il n’existe aucun autre équivalent à l’extérieur. Il constitue à la fois un lieu public mais en même temps très intime que l’on partage avec d’autres. En permanence j’avais en tête cet espace comme havre de paix même si je n’avais pas une idée précise de la manière de le filmer. Le défi pour moi consistait à faire rencontrer le monde du bain et le monde intérieur des personnes qui le fréquentent.

C. L. : Peux-tu parler de l’idée selon laquelle les bains de vapeur sont des lieux de confession ?
D. R. : Je le vois ainsi parce qu’il s’agit d’un lieu où se développe et s’entretient la confiance. Ma préoccupation était de savoir comment ces femmes allaient m’accepter et m’accorder leur confiance. Avec ma petite équipe, nous avons suivi les rituels de bains de vapeur comme toutes les autres personnes. Même s’il était compliqué de filmer avec une caméra dans un lieu exigu avec beaucoup de vapeur, il était essentiel de ne rien changer dans l’espace et que les personnes filmées continuent à se sentir à l’aise en notre présence. Le confessionnal porte l’idée de la volonté de parler. En l’occurrence, si quelqu’un n’a pas la volonté de me parler, j’aurai beau poser une multitude de questions, celles-ci resteront sans réponse. Je souhaitais donc conserver cette idée du confessionnal où elles se sentent disposer à livrer une parole. En ce sens, le confessionnal ne renvoie jamais à la conception chrétienne associée au péché. Les bains de vapeur sont un lieu unique pour les femmes qui doivent affronter divers types d’agressions à l’extérieur.

 

 

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