Billet de blog 7 déc. 2016

Entretien avec Gabriela Sanabria, actrice du film «Abrázame como antes»

La communauté trans au Costa Rica, comme dans le reste du monde, reste invisible comme marginalisée. Gabriela Sanabria est devenue l'une des icônes et porte-parole de la communauté LGBT à la suite de son titre Miss Costa Rica Gay 2016. Elle est également l'une des actrices du film de Jurgen Ureña «Abrázame como antes», sélectionné par le Costa Rica Festival International 2016.

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
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sur le tournage du film "Abrázame como antes" de Jurgen Ureña © DR

Cédric Lépine : Qu'est-ce qui vous a conduit à participer à l'aventure de ce projet de film ?
Gabriela Sanabria : Sans aucun doute, les femmes trans font partie de la société costaricaine mais c'est une réalité peu visible pour celles qui la vivent. En effet, les moyens de communication choisissent rarement de s'intéresser au milieu LGBT parce qu'ils considèrent que cela nuirait à leur image. Lorsqu'un reportage est réalisé sur le milieu trans, c'est forcément un journalisme racoleur dont le but est de nuire aux personnes filmées. Lorsqu'est arrivé le projet du film, je ne vais pas mentir, je voyais se réaliser mon rêve de jouer en tant qu'actrice. C'est le rêve de laisser une image de moi que personne n'a encore vu. J'ai toujours eu cette capacité d'être ce que je souhaite allant à l'encontre de la définition que donne la société d'une « fille normale transsexuelle ». En effet, encore aujourd'hui les Costaricains considèrent que les transsexuelles sont prostituées, droguées et voleuses.
Il faut en outre préciser que le film ne montre pas la réalité de chacune de nous. En revanche, il y ait question d'une réalité partagée par beaucoup de personnes de la communauté trans. Le casting du film a commencé avec notre participation au court métrage Los Inadaptados de Jurgen Ureña. Durant ce tournage, l'une des actrices est décédée. La société reste intolérante à l'égard des trans et la moyenne d'âge au Costa Ricain d'une personne trans se situe entre 30 et 40 ans ! Les causes sont diverses : assassinats transphobes, drogues, problèmes de santé, etc. Pour des actrices comme Jimena, Natalia et moi, ce film était l'opportunité d'apparaître également via le cinéma dans l'espace public. Jusqu'ici je n'avais fait que du théâtre : c'est mon premier rôle pour le cinéma.
Encore une fois, j'insiste sur le fait qu'il s'agit d'un film de fiction et non un documentaire. Pour interpréter mon personnage, nous avons choisi des costumes, des perruques, etc. Au final, je suis très heureuse du résultat du film qui laisse apparaître une belle histoire, sans nécessité de longues explications.

C. L. : L'un des grands thèmes du film, c'est la famille à travers la manière pour les personnages de recréer des liens familiaux entre eux.
G. S. :
Ceci est une réalité que l'on trouve au sein de la communauté LGBT, au Costa Rica comme partout dans le monde. La difficulté d'être accepté par sa propre famille parcourt toutes les personnes de la communauté trans. On peut imaginer qu'à un moment donné la famille accepte que ses membres vivent sa sexualité comme ils l'entendent, quand il est question d'homosexualité ou de bisexualité. En revanche, les trans manifestent clairement une situation de changement d'identité. Nous réalisons un changement drastique d'image pour nous sentir nous-mêmes. Pour ma part, j'ai eu la bénédiction de voir ma famille accepter ce changement. Mais il est vrai qu'avec les autres protagonistes du film, nous sommes très amies. J'ai entendu des témoignages de prostituées trans auxquelles ont été infligées des violences physiques et morales quotidiennes atroces. Bien sûr, nous avons tous besoin d'une famille. Face à la discrimination de la part de la société costaricaine, la communauté trans se recrée entre elle une famille. Cette idée est en effet très bien mise en valeur dans le film.

C. L. : Comment s'est déroulé le tournage presque exclusivement nocturne ?
G. S. :
Nous avons commencé le tournage à partir de 17h00 et jusqu'à 5h00 [durée de la nuit au Costa Rica]. Les lieux étaient réels, au sens où nous avons tourné là où les femmes trans se dédient à la prostitution. C'était un peu difficile car la caméra n'était pas toujours en évidence et nous avons été perturbées par des hommes recherchant du sex avec des trans. C'était pourtant nécessaire de tourner dans ces lieux.

"Abrázame como antes" de Jurgen Ureña © DR

C. L. : Dans vos prises de position dans les médias pour dénoncer la violence subie par la communauté trans, est-ce que vous associez également votre combat contre la violence faite plus largement aux femmes ?
G. S. :
La violence contre les femmes est très similaire à celle contre les trans. Après avoir reçu le Prix de Miss Costa Rica Gay, j'ai participé à une marche contre les violences faites aux femmes. Les femmes de ce groupe ont commencé à analyser le niveau de violence au Costa Rica contre les femmes dans la rue. Heureusement, les femmes peuvent accéder à un travail, ce qui n'est pas forcément le cas des trans. Mais la différence de salaire entre une femme et un homme pour une même activité est impressionnante ! Il existe de nombreux lieux où les femmes ne peuvent allaiter leur bébé. C'est incroyable ! C'est non seulement une violence faite aux femmes mais aussi aux droits humains fondamentaux.
J'ai travaillé pour une fondation pour défendre les droits des trans et nous avons réalisé un parteneriat avec l'INAMU (Institut National de la Femme) dans le but de défendre toutes les femmes. Ainsi, les trans ont été reconnues comme femme de genre féminin même si elles ne possèdent pas le sexe féminin.
Les femmes trans peuvent totalement s'associer aux violences faites aux autres femmes, à la différence prêt que pour les trans c'est parfois encore pire, car nous sommes en tant que trans totalement sexualisées. Ainsi, dans les réseaux sociaux, il est fréquent que les trans reçoivent sur leur espace personnel des photos d'organes sexuels, ce qui est répugnant et violent. Personne, quel que soit son rapport à la sexualité, ne peut éprouver du plaisir à recevoir ces images d'anonymes.

C. L. : Comme l'expliquait l'actrice principale du film, Jimena Franco, les trans luttent pour trouver dans la société un travail digne. Que fait le gouvernement costaricain pour lutter contre les divers types de discriminations à l'emploi ?
G. S. :
Il n'existe aucune loi spécifique dans ce pays à ce sujet. Il existe une loi qui refuse la discrimination dans les institutions publiques. Je peux faire différentes démarches pour trouver un emploi, mais au moment de l'identification, l'association d'un prénom masculin avec un corps de femme pose problème. En outre, les trans sont systématiquement discriminées selon le préjugé qu'elles sont prostituées, droguées et voleuses. Ceci conduit à généraliser une identité autour d'une trans et rappelle le type de discrimination auquel ont été confrontés les afrodescendants.
L'accès à l'emploi est encore très difficile pour les trans. Il existe des activités spécifiques où l'on peut les trouver comme styliste, ce qui permet de travailler de chez soi ou dans des salons : c'est le cas de Jimena Franco qui a son propre salon et dont le résultat économique est très encourageant. Pour ma part, suite à mon titre de Miss Costa Rica Gay, j'ai pu avoir de nouvelles opportunités d'emploi : j'ai réalisé des publicités pour différentes marques. J'ai d'abord été styliste, qui est le seul travail que l'on peut trouver. J'ai suivi des études d'informatique à l'INA (Institut National d'Apprentissage du Costa Rica) ce qui m'a permis d'exercer l'emploi de secrétaire. Je suis confrontée la plupart du temps à des questions d'inéquité. Pour préciser les choses, si l'on donne une même chaise à des personnes de différentes tailles, ils vont apparaître exactement égaux. L'équité serait de donner à tous un banc pour que chacun se retrouve face aux mêmes opportunités. La plupart des membres de la communauté trans sont expulsés très jeune du foyer par leurs parents et se retrouvent à la rue. Je suis reconnaissant à ma famille de m'avoir acceptée et aux différentes opportunités de la vie qui ont fait de moi ce que je suis maintenant. Mais sans aucun doute, le droit au travail n'existe pas dans ce pays, notamment pour la communauté trans. Ici, de nombreuses institutions gouvernementales, écoles et autres, expulsent les personnes vêtues de manière remettant en cause un genre.

C. L. : Votre conclusion ?
G. S. :
J'espère que le public appréciera le travail artistique de Jurgen Ureña et de toute l'équipe du film en général. J'espère que l'espoir que nous avions alors va se transformer en un chemin où diverses portes vont s'ouvrir. Ce n'est pas un documentaire, mais ce qui est vrai, c'est que nous sommes des femmes trans, luttant pour le respect de nos droits humains au sein de la société costaricaine. Maintenant que le film est terminé, l'enjeu politique peut se développer pour changer le regard de la société. J'avoue que je n'avais pas eu conscience au début de tels enjeux émanant de la réalisation de ce film. En plus d'avoir accompli un rêve, je suis heureuse de pouvoir laissé ce message au gouvernement du Costa Rica. Parce que c'est bien lui qui a entre ces mains les opportunités de changer les choses.

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