Billet de blog 7 déc. 2021

La Havane 2021 : "El Mayor" de Rigoberto López

Durant la guerre de Dix ans (1868-1878), le jeune et fougueux Ignacio Agramonte se bat pour la justice et l’indépendance de Cuba vis-à-vis de la couronne espagnole.

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
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Film de la compétition long métrage de fiction de la 42e édition du Festival International du Nouveau Cinéma Latino-Américain de La Havane 2021 : El Mayor de Rigoberto López

Présenté comme la production cubaine portée par l’ICAIC (Institut cubain des arts et de l'industrie cinématographiques) la plus chère de l’histoire du cinéma cubain, El Mayor du regretté réalisateur Rigoberto López est une célébration de l’esprit d’indépendance des Cubains face à l’impérialisme de l’étranger dans une sanctification héroïque du personnage historique du jeune général Ignacio Agramonte. En près de deux heures se succèdent des scènes de combats militaires présentées dans un ordre chronologique, tel un manuel d’histoire nationale sans distance critique. Le récit est entièrement dévolu au personnage éponyme du « Mayor » dans une volonté délibérée d’en faire une figure sacrifiée mais à l’esprit invaincu de la force révolutionnaire et d’indépendance des Cubains à travers l’histoire. Un tel film idéologique est réalisé pour les Cubains pour entretenir le sens du sacrifice et l’orgueil national de la discipline militaire qu’incarne de manière monolithique le personnage principal du film. L’acteur Daniel Romero Pildaín qui interprète Ignacio Agramonte avait d’ailleurs déjà été choisi une décennie plus tôt pour incarner la jeunesse du héros de la nation José Martí dans le film réalisé par Fernando Pérez José Martí: El ojo del canario (2010).

"El Mayor" de Rigoberto López © ICAIC

Le cinéma dans ce film est malheureusement aux abonnés absents à tous points de vue, qu’il s’agisse du travail des acteurs qui se contentent de porter des costumes et réciter leurs dialogues sans jamais interroger l’humanité de leur personnage comme des choix de mise en scène (éclairage, décors, dialogues, mouvements de caméra, etc.) et du montage. Le scénario est subordonné à la mise en valeur de batailles et des hauts faits du Mayor vis-à-vis de sa hiérarchie dans une volonté explicite de faire de ce personnage un Napoléon (le célèbre dictateur qui continue à fasciner sans remise en cause critique en France) trop rapidement disparu pour imposer sa force politique à l’île.

Le film est assurément étouffé par tout l’argent dépensé dans sa reconstitution alors qu’un budget plus modeste aurait permis une distance critique pour appréhender l’histoire passée dans sa singularité. Ainsi, en dehors des hauts faits d’armes du Mayor, la société cubaine de l’époque n’est jamais représentée. Ceci ne permet hélas pas de comprendre comment surgissent l’élan révolutionnaire et le désir d’indépendance qui prend en compte l’histoire populaire de la société civile dans son ensemble et sa diversité. La place des femmes comme de la population noire alors que l’abolition de l’esclavage est au cœur des luttes contre la couronne espagnole sont également effacés au profit d’une surreprésentation du Mayor.

Ce film produit et réalisé où Cuba répond certainement à un désir d’orgueil national dans des problématiques d’étouffement dont la population actuelle est la première à en faire les frais mais ne permet pas de faire les multiples voix salutaires du cinéma indépendant cubain qui pose un regard plus subtil et précis sur la compréhension de l’histoire du pays comme de son inscription au présent.

El Mayor
de Rigoberto López
Fiction
112 minutes. Cuba, 2020.
Couleur
Langue originale : espagnol

Avec : Daniel Romero Pildaín (Ignacio Agramonte), Carlos Bustos (Antonio Zambrana), Michael Redford Carney (Henry Reeve), Jonathan Kehoe (Thomas Jordan)
Scénario : Eugenio Hernández Espinosa, Rigoberto López
Images : Ángel Alderete
Musique : Silvio Rodríguez, José María Vitier
Production : Instituto Cubano del Arte e Industrias Cinematográficos (ICAIC)
Producteur : Santiago Llapur

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