Entretien avec les auteures de la biographie textile de Frida Kahlo "Un ruban autour d'une bombe"

En octobre 2013 paraissait aux éditions Nada une biographie illustrée de Frida Kahlo intitulée "Un ruban autour d’une bombe" avec les textes de Rachel Viné-Krupa et les dessins de Maud Guély. Retour sur une figure mexicaine incontournable et de l’art en général à l’occasion du focus consacré aux figures d’Amérique latine du festival Cinélatino à Toulouse.

Rachel Viné-Krupa et Maud Guély © J. S. Lutz Rachel Viné-Krupa et Maud Guély © J. S. Lutz

Cédric Lépine : Quelle est l’histoire de la naissance de cet ouvrage ?

Rachel Viné-Krupa : J’ai consacré ma thèse de doctorat à l’œuvre de Frida Kahlo en analysant sa production artistique sous l’angle de l’identité à la fois individuelle, nationale, politique, féministe. Églantine Guély qui connaissait les recherches que je menais sur cette artiste m’a mise en relation avec sa sœur, Maud Guély, artiste plasticienne et graphiste, passionnée tout comme moi par l’œuvre de Frida Kahlo. L’idée a émergé de travailler ensemble, de combiner mes recherches universitaires à l'univers artistique de Maud. J’avais consacré, dans ma thèse, un chapitre au vêtement comme vecteur de revendication identitaire. Si cet aspect peut paraître anecdotique, il ne l’est pas. En effet, peu d’artistes ont, comme Frida Kahlo, mis en scène leur garde-robe dans leur œuvre : 47% de sa production est composée d’autoportraits dans lesquels les tenues qu’elle porte sont un choix délibéré et signifiant. En partant de ce constat, nous avons souhaité parcourir la vie de Frida Kahlo à travers ses vêtements, de sa robe de baptême à la tenue dans laquelle, sentant sa mort venir, elle choisira d’être incinérée.

Maud Guély : Comme le dit Rachel, ce livre est né d'une rencontre « arrangée » : celle de deux passionnées de Frida Kahlo ! Je crois que l'originalité du livre réside dans sa forme, l'essai graphique, qui met à égalité texte et dessins. Il existe de nombreux romans graphiques mais peu d'essais de ce genre. Mon approche a été de livrer des dessins en noir et blanc qui contrastent avec l’œuvre colorée de la peintre. C'est un parti pris qui correspond à mon univers graphique. C'était très jubilatoire de se plonger dans les tableaux et les photos de cette artiste, d'analyser sa biographie, pour en produire des dessins personnels inspirés par ses vêtements.

 

C. L. : Comment avez-vous dialoguez pour faire naître en correspondance texte et dessin ?

R. V.-K. : Nous tenions à établir un équilibre entre nos deux moyens d’expression, l’écriture pour moi, le dessin pour Maud. Lors de séances de travail communes, nous avons défini ensemble le canevas de notre biographie textile afin de faire correspondre à chaque période de la vie de Frida Kahlo, un vêtement représentatif de cette tranche de vie. Nous avons ensuite réuni le matériel iconographique original qui allait permettre à Maud de reproduire les différentes pièces de sa garde-robe, en intégrant à ses compositions des éléments symboliques empruntés au récit afin que texte et images se répondent harmonieusement comme dans un jeu de miroir. Les dessins de Maud se sont ainsi imposés comme le fil conducteur iconographique de ce récit biographique.

 

C. L. : Les vêtements de Frida représentés sont ceux qu’elle portait à la même époque en dehors de ses peintures ?

R. V.-K. et M. G. : Les vêtements représentés dans le livre sont tous inspirés de ceux portés par Frida Kahlo, soit dans ses autoportraits, soit sur les nombreuses photographies dont nous disposons. En la matière, nous avons eu accès à un corpus riche du fait que son père était photographe de profession et que, toute sa vie, Frida Kahlo s’est entourée de photographes de renom tels que Tina Modotti, Edward Weston, Nickolas Muray, Gisèle Freund. Nous avons également eu accès aux vêtements qui ont été découverts dans une pièce de La Casa azul (Maison-Musée Frida Kahlo à Mexico) restée sous scellé jusqu’en 2004. Ces pièces, témoins de la richesse de l’artisanat textile mexicain, ont fait l’objet, une fois restaurées, de l’exposition « Fumée et miroirs : les robes de Frida Kahlo ». Cette manifestation révèle l’importance du vêtement chez cette artiste en conférant à sa garde-robe un statut d’œuvre d’art à part entière. 

 

C. L. : Pourquoi avoir choisi ce titre « Un ruban autour d’une bombe » qui dans la citation d’André Breton parle de l’art de Frida Kahlo plutôt que l’artiste elle-même ?

R. V.-K. et M. G. :Nous avons emprunté ce titre à André Breton non seulement pour sa dimension poétique et sa métaphore textile mais aussi parce qu’il traduit à la fois la délicatesse et la force qui se dégagent de la peinture et de la personnalité de Frida Kahlo. En tant que femme, les thématiques qu’elle aborde dans son œuvre ont un caractère avant-gardiste et subversif. Elle est ainsi la première artiste féminine à faire de l’accouchement, de l’avortement, de la violence exercée par les hommes sur les femmes, du travestissement, de ses appareillages orthopédiques, des motifs artistiques, des sujets picturaux.

 

C. L. : Pourquoi avoir séparé dans le livre, un récit chronologique de l’analyse proprement textile ?

R. V.-K. et M. G. :Notre volonté était de rendre le livre accessible à tous en présentant, dans une première partie, une biographie de Frida Kahlo complète et actualisée, qui permet au lecteur néophyte, même aux plus jeunes, de découvrir cette artiste. Puis, dans un second temps, nous abordons, dans une perspective davantage historique, sociologique et politique, les enjeux identitaires que traduisent les différents styles vestimentaires que Frida Kahlo a adoptés au cours de sa vie.

 

robe de Tehuana © Maud Guély / Nada Éditions robe de Tehuana © Maud Guély / Nada Éditions
 

 

C. L. : Selon vous, les vêtements de Frida Kahlo comme ses peintures participent d’une même volonté d’expression de soi dans un espace où elle évoluait devenu médiatique ?

R. V.-K. et M. G. :De son vivant, Frida Kahlo fascinait déjà ses contemporains par ses tenues exotiques et excentriques. Elle était en quelque sorte une icône de la mode. En 1939, lors de sa première exposition personnelle à New York, elle fait la couverture du magazine Vogue. La même année, à Paris, où André Breton l’invite à exposer, la maison de couture Schiaparelli s’inspire de ses tenues et crée une robe baptisée « Madame Rivera ». Sa garde-robe inspire aujourd’hui encore de nombreux créateurs comme Christian Lacroix ou Jean-Paul Gautier qui lui a dédié, en 1998, une collection.

Mais pour Frida Kahlo, le vêtement n’est pas qu’un simple ornement dépourvu de sens, c’est aussi une façon :

-de revendiquer sa mexicanité, particulièrement à l’étranger, où elle arbore fièrement les tenues traditionnelles indigènes, mais aussi au Mexique où la question de l’identité nationale est au cœur des débats postrévolutionnaires ;

-d’afficher ses convictions politiques marxistes en faisant du rouge sa couleur de prédilection et en véhiculant d’elle-même une image qui se veut proche du peuple et en devenant l’ambassadrice de l’artisanat textile mexicain ;

-de mettre évidence son moi masculin et sa bisexualité en se travestissant en homme ;

-d’assumer sa souffrance en arborant fièrement ses appareillages orthopédiques comme de véritables accessoires de mode.

 

C. L. : Frida Kahlo était-elle une précurseur de l’affirmation métissée de la culture mexicaine à travers ses vêtements comme sa peinture ?

R. V.-K. et M. G. :L’adoption des costumes indigènes, principalement ceux de la région de Tehuantepec, coïncide chez Frida Kahlo à son intégration au Parti Communiste Mexicain et à sa rencontre avec celui qui deviendra son mari, le peintre muraliste Diego Rivera, fervent défenseur de la culture populaire indigène et de l’idéologie du métissage. C’est à son contact que Frida Kahlo commença à intégrer à son style vestimentaire, mais aussi dans ses tableaux, des éléments témoignant d’une production culturelle mexicaine riche de son métissage. Dans les années 1930, tout comme elle, les peintres María Izquierdo, Rina Lazo et Isabel Villaseñor, les poétesses Guadalupe Amor et Aurora Reyes, l’écrivain Margarita Urueta et l’actrice Dolores Del Río introduisirent la mode indigène dans les milieux culturels de la capitale et revendiquèrent, dans leurs productions artistiques, un Mexique métisse.

 

C. L. : Que représente pour chacune de vous en ce début de XXIe siècle la figure de Frida Kahlo ?

R. V.-K. et M. G. :Un modèle d’artiste engagée politiquement, une artiste d’avant-garde, une pionnière du féminisme. Elle est une icône de l’art non seulement au Mexique mais partout dans le monde. L’attrait qu’exercent encore aujourd’hui sa personnalité et son œuvre donne raison à Diego Rivera lorsqu’en 1953, il déclara :

« Bien que ses œuvres ne couvrent pas des surfaces imposantes comme nos peintures murales, leur contenu et leur profondeur - qui l’emportent sur la quantité et la qualité de notre production - font de Frida Kahlo le plus grand des peintres mexicains et son travail est appelé à être multiplié par le biais de la reproduction. Si elle ne s’exprime pas sur les murs, elle s’adressera à tous au travers des livres. Sa peinture est l’un des meilleurs et des plus importants documents plastiques et l’un des plus intenses documents humains authentiques de notre époque. Elle sera d’une valeur inestimable pour le monde de demain. » (Raquel Tibol, Una vida abierta, Mexico, UNAM, 1998, p. 104-106.) 

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Un ruban autour d’une bombe. Une biographie textile de Frida Kahlo

de Maud Guély et Rachel Viné-Krupa

 

Nombre de pages : 128

Date de sortie (France) : octobre 2013

Éditeur : Nada Éditions

 

lien vers le site de l’éditeur : http://www.nada-editions.fr/?page_id=2

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