"Un monstre à mille têtes" de Rodrigo Plá

Une femme se bat pour que son assurance maladie prenne en charge les soins de son mari moribond. Elle emmène son fils avec elle sur un chemin où le désespoir l’entraîne dans une spirale de violence où la raison n’a plus ses repères.

 © Memento Films © Memento Films

Une femme se bat pour que son assurance maladie prenne en charge les soins de son mari moribond. Elle emmène son fils avec elle sur un chemin où le désespoir l’entraîne dans une spirale de violence où la raison n’a plus ses repères.

Le nouveau film de Rodrigo Plá reprend la veine cinématographique avec maestria de son premier long métrage La Zona : le thriller social. Il est ici tout aussi efficace en ajoutant quelques soupçons de géniale complexité dans le récit, la caractérisation des personnages, la construction des plans. Tout commence par une première scène qui prête à confusion mais qui donne le ton de ce que sera le film : une histoire d’amour et de souffrance. Si l’on suit bien un personnage central, les voix se font multiples, à l’instar des témoignages multiples émanant d’une salle d’audience de tribunal: au spectateur dès lors de rendre son proper jugement. Le premier plan se scinde en fonction de l’entrée des divers personnages dans l’histoire, autant de protagonistes possibles auxquels le spectateur peut être tenté de s’identifier. Mais voilà, dans un monde « à mille têtes sans le moindre cerveau », à qui se fier ? Rodrigo Plá par son film renouvelle en la réactualisant la question kafkaïenne de la société dans laquelle l’individu s’inscrit pour tenter d’affronter la terreur sans nom de voir une organisation sociale partir à vau-l’eau. En permanence, le cinéaste et la scénariste Laura Santullo sèment le doute chez le spectateur, si tant est que celui-ci pouvait espérer se laisser porter par le récit d’une course-poursuite débouchant sur l’affrontement du grand monstre, à l’instar d’un jeu vidéo urbain. L’expérience du film participe à aiguiser son esprit critique dans un monde violent trop pressé d’occulter ses souffrances et ainsi incapable d’assumer pleinement son deuil. Une des réflexions proposées par le film est bien celle-ci : l’incapacité pour chaque individu de faire le deuil conduit l’ensemble d’une société à combattre la vie pour évacuer la mort, celle-ci se répandant dès lors dans une spirale sans fin. Pour appuyer cette mise en scène, le metteur en scène a fait appel, à l’instar de son casting de La Zona, aux acteurs mexicains les plus percutants et inoubliables, au premier rang desquels on trouve Daniel Giménez Cacho, Jana Raluy (qui apparaît pour la première fois au cinéma dans un rôle conséquent), Sebastián Aguirre, Noé Hernández... Le film est néanmoins bien moins choral que La Zona et il en est la continuité et l’antithèse : ici, l’univers est nocturne, l’action se passe essentiellement à l’intérieur des bâtiments et le grand monstre tant attendu sur lequel pourrait se défouler toute la haine du spectateur ne s’incarne jamais. Poursuivant une œuvre d’une profonde cohérence, produisant des films personnels avec indépendance, Rodrigo Plá prolonge le cheminement de son précédent film La Demora, où une femme dépassée par la sécheresse sociale où l’individu dès la moindre de ses défaillances était abandonné du corps social, était conduite à reproduire ce comportement institutionnel, en tentant de revenir sur un tragique non-choix au moment où commence à affleurer une prise de conscience. La prise de conscience dudit « monstre à mille têtes » est une expérience cinématographique et sociale hors du commun. Rodrigo Plá confirme une fois de plus l’intérêt qu’il y a à suivre un auteur de cinéma à travers son œuvre : la déambulation proposée au spectateur mène à une quête de sens où les interrogations sont des sources de lumière dans un monde qui a perdu la tête.

 

 

Un monstre à mille têtes

Un monstruo de mil cabezas

de Rodrigo Plá

Fiction

74 minutes. Mexique, 2015.

Couleur

Langue originale : espagnol

avec : Jana Raluy (Sonia Bonet), Sebastián Aguirre (Darío), Hugo Albores (le docteur Villalba), Nora Huerta (Lilia), Daniel Giménez Cacho (Nicolás Pietro), Emilio Echevarría (Sandoval), Noé Hernández (le garde de nuit), Verónica Falcón (Lorena Morgan), Ilya Cazés

scénario : Laura Santullo,

images : Odei Zabaleta

décors : Bárbara Enríquez, Alejandro García

montage : Miguel Schverdfinger

musique : Leonardo Heiblum, Jacobo Lieberman

costumes : Malena De la Riva

Production : Buenaventura

Producteurs : Sandino Saravia Vinay, Rodrigo Plá

Distributeur (France) : Memento

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