Claudia Sainte-Luce © Laura Morsch-Kihn Claudia Sainte-Luce © Laura Morsch-Kihn


Cédric Lépine : Dans ton précédent film, Les Drôles de poissons-chats (2013), ton personnage principal portait ton prénom et dans ton nouveau film, tu franchis un pas en jouant directement devant la caméra. Qu’est-ce qui a déterminé ce passage devant la caméra ?
Claudia Sainte-Luce :
Je pense que tout ce qu’on fait est autobiographique parce qu’on y met une partie de soi : de l’angoisse, de l’amour, de la haine... Dans mon premier film, il y avait beaucoup de choses de moi, ce que je pense de la mort notamment car c’est pour moi une obsession, l’unique certitude de la vie. C’est pour ça que j’ai fait le premier film, mais ce n’est pas un volume de ma vie. Jazm
ín, le personnage principal que je joue, a des choses de moi, bien sûr, mais je ne suis pas comme elle ; elle est amère, un peu fâchée avec la vie, contrairement à moi.
Une autre raison, simple, d’apparaître à l’écran : j’aime beaucoup le jeu d’acteurs. Je l’ai étudié, mais je l’ai laissé de côté quand, un jour, Paula Markovitch, la scénariste de Temporada de patos (Fernando Eimbcke, 2004), m’a appelée, pour un poste d’assistante de réalisation. J’ai accepté, bien sûr, mais j’ai toujours aimé l’interprétation. Quand j’ai commencé ce film, j’ai décidé de jouer le rôle de la protagoniste, pour ne rien regretter.

Loreleï Giraudot : Comment se déroule le tournage lorsqu’on est à la fois actrice et réalisatrice ?
CSL : Le tournage a été schizophrénique. Je devais penser à la mise en scène puis me concentrer sur le caractère du personnage. Dans les coulisses, alors que je préparais mon dialogue, mon assistant m’appelait. Je devais éteindre une partie de mon cerveau, allumer l’autre partie puis retourner au personnage. Pour le comédien qui jouait mon père, c’était difficile aussi. Lors des répétitions, il ne savait plus qui parlait, si c’était sa fille ou la réalisatrice. J’étais dure avec lui, dure avec moi.
Par exemple, j’ai tourné 27 fois une scène où je devais pleurer. La réalisatrice que j’étais ne pouvait se mettre en colère pour ne pas perdre l’émotion du personnage. Se partager ainsi est difficile. Chaque jour était réellement fatigant. En tant que réalisatrice, je devais être très rationnelle, alors, quand il fallait jouer, parfois, la directrice de la photographie devait attendre un peu, le temps que je réussisse à retourner au personnage. Comme réalisatrice, j’ai été très exigeante avec Claudia comédienne.

Erica Farges : Comment choisis-tu tes acteurs, sur quels critères ?
CSL : Trouver le personnage de Toussaint a été difficile. J’avais besoin d’un homme noir, de 70 ans, haïtien, qui parle français, créole, espagnol. J’ai beaucoup cherché, en vain. Aucun acteur n’atteignait l’émotion recherchée. Un jour, mon mari m’a suggéré l’idée de faire un casting à l’homme qui joue l’Haïtien dans cette série étasunienne Heroes. J’ai refusé : c’est un homme d’à peine 50 ans, qui paraît jeune et beau. Je lui ai quand même envoyé le scénario. Il l’a lu en deux heures et cela lui plaisait, lui ressemblait disait-il, parce que son père avait vécu quelque chose de similaire. Il m’a alors proposé de venir passer quelques jours à Haïti et de faire un casting car, bien qu’il habite aux États-Unis, il se rendait souvent là-bas pour des travaux humanitaires. J’y suis allée, davantage pour connaître le pays que pour rencontrer cet homme car cela me semblait improbable. Ce voyage a été très émouvant et finalement, j’ai fait le casting. Il avait l’émotion que je cherchais. Nous avons ensuite travaillé avec un maquilleur artistique, pour les cheveux, les rides... Les vêtements choisis devaient être un peu grands. Un coach nous a ensuite aidé à modifier son accent espagnol, sa posture.
Quant à l’homme qui joue mon petit ami, l’Argentin, je l’avais vu dans un film et il m’avait plu. Il joue avec naturel, ne surjoue pas. Je l’ai appelé et il est venu, depuis l’Argentine jusqu’au Mexique pour le tournage.

 

"Jazmin et Toussaint" de Claudia Sainte-Luce © Pyramide "Jazmin et Toussaint" de Claudia Sainte-Luce © Pyramide

CL : Ce qui est marquant dans les scénarios de tes deux films, c’est que les personnages principaux sont liés par leurs professions à la nourriture, mais une nourriture qui n’est pas forcément idéale. Leurs parents sont malades et leurs enfants doivent dès lors les nourrir. Pourquoi avoir choisi de montrer ce lien dans les deux films : les parents malades et les enfants qui doivent s’occuper d’eux ?
CSL : Dans les deux films, les parents sont dans des situations où le seul plaisir qui leur reste est lié à la nourriture. Quand on sait que la fin est proche, pourquoi ne pas profiter des choses qui sont, a priori, nocives ? Lorsque mon père était à un stade avancé de sa maladie, je lui donnais du whisky, du rhum, des frites, de la nourriture mauvaise pour la santé car je savais qu’il en profitait beaucoup. Autant vivre la fin de sa vie avec les personnes et les choses qu’on aime, sans se placer dans un extrême où l’on veut tout bien faire car cela ne changera rien.

CL : C’était déterminant de créer des personnages souffrant d’une maladie pour que la rencontre ait lieu ?
CSL : Dans mon premier film, créer le personnage d’une femme dont la mort est proche permettait de montrer un rapport à la vie différent, elle profite de tout ce qui se passe. Dans mon deuxième film, Toussaint souffre d’une maladie où il peut rester longtemps en vie, mais où, au bout d’un certain temps, il ne sera plus qu’un corps sans esprit. Par l’oubli du père, la fille en apprend plus sur lui.

LG : Dans ton prochain film, Instrucciones para una búsqueda, la dimension autobiographique et familiale est toujours présente. Est-ce que tu abordes d’autres thématiques ?
CSL : Mon prochain film parle d’une femme de 40 ans qui a un petit garçon de 6 ans. Un jour elle va voir son ex-mari, pour lui demander la pension alimentaire pour leur fils. Pendant que les deux adultes se disputent, le petit garçon qui jouait à côté est enlevé par une voiture noire. C’est l’histoire de cette femme qui recherche son fils. Dans mon pays, le Mexique, c’est une situation qui se produit tous les jours, pour différentes raisons : le gouvernement, le narcotrafic… Mais je voulais la traiter d’un point de vue différent, un point de vue personnel, en partant d’un petit univers, pas celui que l’on voit dans les journaux télévisés avec ces mères qui font des manifestations et recherchent leurs enfants dans les fosses communes.

EF : Est-ce que, dans tes films, la perte est un prétexte pour mettre les personnages face à leur recherche identitaire ?
CSL : Oui, car ces personnages paraissent, au premier abord, très différents, mais en fait ils se ressemblent beaucoup. La perte permet aux personnages de se comprendre eux-mêmes.

 

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