Billet de blog 10 déc. 2021

FIFAM 2021 : "Noche de fuego" de Tatiana Huezo

Dans un petit village dans les montagnes mexicaines, les jeunes filles doivent se couper les cheveux et cacher leur féminité pour échapper aux rapts des narcotrafiquants.

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
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Film de la compétition premier long métrage de fiction de la 41e édition du Festival International du Film d’Amiens 2021 : Noche de fuego de Tatiana Huezo

Après une première diffusion internationale au festival de Cannes 2021 en section Un Certain Regard où il reçut une mention spéciale, Noche de fuego a poursuivi son cheminement dans les festivals avec d’autres prix : Prix Horizons à San Sebastián, Grand Prix du jury à Amiens, meilleure réalisatrice à Stockholm, Athènes et Palm Springs, Prix du jury à Pingyao, Meilleur Film à Guanajuato et Athènes, Mention honorable à Chicago, etc.

"Noche de fuego" de Tatiana Huezo © DR

Tatiana Huezo qui réalise ici son premier long métrage de fiction, s’est évertuée depuis plus de deux décennies à traduire par la voix du documentaire la réalité qui l’entoure, au Mexique comme au Salvador dont elle est originaire (El lugar más pequeño, 2011). Avec Tempestad, elle abordait déjà la voix de la fiction avec un documentaire expérimental d’une force saisissante autant que poignante pour évoquer l’expérience traumatique de femmes qui ont été kidnappées au Mexique. Elle poursuit ce sujet autour de la fiction en s’inspirant notamment du roman de Jennifer Clement Prières pour celles qui furent volées (Prayers for the Stolen, 2012). Elle se concentre ici sur l’univers féminin de deux jeunes filles en deux étapes dans le film : leur enfance puis leur adolescence. Le point de vue partagé est celui d’Ana, enfant puis adolescente, alors que sa mère lui impose de se couper les cheveux et ne manifeste pas d’amour mais plutôt une sensation terrorisée et anxiogène du monde qui l’entoure. Le spectateur ne découvrira que progressivement l’ampleur de l’horreur machiste des narcotrafiquants dans une mise en scène subtile dont la forme du thriller se développe crescendo.

Avant d’en arriver là dans la dernière partie du film, Tatiana Huezo aura su partager la sensibilité et les jeux de trois amies inséparables et complices. Dans la beauté de la montagne, les fleurs sont cultivées pour récolter l’opium. Il s’ensuit l’implication des forces armées, où militaires et narcotrafiquants ont plus de liens entre eux qu’avec la population locale. Il en découle une tension permanente où les habitants qui n’ont pas décidé de prendre la route de l’exil se trouvent en situation de danger extrême.

Tatiana Huezo apparaît avec force dans un cinéma de fiction mexicain dominé en très large majorité par des hommes, ce qui contribue à faire de son film un regard totalement inédit sur une réalité de la violence du pouvoir des narcotrafiquants au Mexique que tout un chacun par différents médias pensaient connaître. La cinéaste offre sa créativité de la mise en scène issue du documentaire au service de son récit lui-même porté par une perception politique profonde de la société mexicaine. Au contraire de la majorité de ses homologues masculins reconnus avec raison pour leur talent de cinéaste, Tatiana Huezo dénonce la violence endémique sans pour autant l’imposer au premier plan au spectateur. Elle s’inscrit ainsi dans un nouveau cinéma mexicain au féminin aux côtés de Fernanda Veladez et de son Sans signe particulier (Sin señas particulares, 2020) qui propose une alternative singulière avec une esthétique et une narration au service de leur sujet, dans une mise en scène vertigineuse.

Noche de fuego
de Tatiana Huezo
Fiction
110 minutes. Mexique, Allemagne, Suisse, Brésil, USA, 2021.
Couleur
Langue originale : espagnol

Avec : Mayra Batalla (Rita), Alejandra Camacho (Paula, adolescente), Marya Membreño (Ana, adolescente), Ana Cristina Ordóñez González (Ana, enfant), Memo Villegas (Leonardo), Norma Pablo (Luz), Giselle Barrera Sánchez (María, adolescente), Blanca Itzel Pérez (María, enfant), Julián Guzmán Girón (Margarito, adolescente), David Illescas (l’instituteur), Eileen Yañez (Concha), Camila Gaal (Paula, enfant), Olivia Lagunas (Zulma), Teresa Sánchez (Helena, la coiffeuse), Andrés Chavero Medina (Joel), Gabriela Núñez (Artemia), José Estrada (Margarito, enfant), Daniela Arroio (la docteur), Scénario : Tatiana Huezo
Scénario : Tatiana Huezo, d’après le roman de Jennifer Clement
Images : Dariela Ludlow
Montage : Miguel Schverdfinger
Musique : Leonardo Heiblum, Jacobo Lieberman
1ers assistants réalisateurs: Matías Estévez, Faride Schroeder
Décors : Oscar Tello
Costumes : Ursula Schneider
Scripte: Aura Getino
Production : Match Factory Productions, Bord Cadre films, Zweites Deutsches Fernsehen (Allemagne), Pimienta Films (Mexique), Desvia Produções (Brésil), Louverture Films (USA), Cactus Film & Video (Mexique), Jaque Content (Mexique)
Producteurs : Nicolás Celis, Jim Stark
Coproducteurs : Burkhard Althoff, Joslyn Barnes, Helmut Dosantos, Rachel Daisy Ellis, Viola Fügen, Danny Glover, Doris Hepp, Susan Rockefeller, Michael Weber, Dan Wechsler, Jamal Zeinal Zade
Producteurs exécutifs : Juan Carlos Rojas Cacho, Maya Scherr-Willson
Productrice associée : Marcela Arenas
Diffusion : Netflix

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