Billet de blog 11 mars 2016

Entretien avec Paz Fábrega à propos de son film "Viaje"

"Viaje", le deuxième film de Paz Fábrega après "Agua fría" fait l'ouverture du festival Cinélatino, 28es Rencontres de Toulouse. La cinéaste costaricaine partage au cours d'un entretien la sensibilité qui l'a guidée dans l'expérience unique de son tournage. Un cinéma des plus inspirés !

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
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Paz Fábrega © DR

Cédric Lépine : L’éthique de ton film Viaje semble respecte une éthique du refus de l’artifice dans le processus de création : c’est un film sans maquillage, pour reprendre la devise du festival de cinéma du Costa Rica de décembre 2015 où le film était présenté.

Paz Fábrega : Le maquillage au cinéma est similaire à ce que l'on peut en faire dans la vie : parfois on en use, parfois non, tout dépend de ce que l'on veut raconter. Il existe dans le cinéma où l'on ne peut pas montrer les gens tels qu'ils sont. Ceci est assez symptomatique d'un certain cinéma et pour ma part je préfère filmer sans maquilleur, ou bien travailler avec une personne assez compréhensive. Il n'est pas nécessaire de corriger les personnes par le maquillage pour les mettre face à une caméra.

C. L. : Tu souhaites que les acteurs apparaissent tels qu'il sont ou bien tels que tu veux que leurs personnages soient ?

P. F. : Je n'aime pas diriger un film avec une idée précise que j'impose aux acteurs : c'est davantage un jeu de propositions réciproques. Je prends le temps de voir ce qui fonctionne avant de sélectionner des interprétations. Les idées, que ce soient les miennes ou celles des autres membres de l'équipe, sont le point de départ du travail et c'est cela qui importe le plus. C'est ainsi que je cherche à vérifier si ce que je filme correspond à la réalité émotionnelle que je tente de montrer avec malléabilité. C'est là une manière de détecter les éléments erronés qui n'appartiennent pas à l'univers du film.

C. L. : Comment as-tu travaillé avec les acteurs durant le tournage ?

P. F. : Ce travail correspond pour moi beaucoup à me mettre en lien avec les expériences de vie de chaque personne. Mes sessions sont à cet égard assez curieuses et se terminent parfois en larmes. J'aime beaucoup la direction d'acteurs où j'en viens à parler de sujets très intimes à des personnes que je ne connais pas. Nous parlons alors tout simplement de leur vie après avoir mis en place une dynamique et nous apprécions réciproquement ces moments. Nous cherchons tous en nous ce que nous avons vécu pour pouvoir ensuite le présenter à un plus large public. Dans la vie réelle, les personnes ne parlent pas de ces choses si importantes de leur vie. Il en résulte un véritable courant intime de sentiments. Ce que je cherche à faire dans ma direction d'acteurs, c'est pouvoir entrer dans ce courant émotionnel.

Viaje © Esteban Chinchilla

C. L. : Les personnages de Viaje commencent à faire connaissance à travers l'humour, à l'opposé des personnages d'Agua fria, ton précédent long métrage.

P. F. : L'humour est en effet très important entre eux. Agua fria est en fait devenu beaucoup plus sérieux que ce que je pensais faire : l'humour s'est perdu au cours de la conception du film. Les dialogues dans les films sont compliqués. Dans Agua fria, nous avons enregistré plusieurs scènes de dialogues qui au final ne sont pas restées au montage. J'ai préféré enlevé totalement les scènes dont les dialogues étaient selon moi faibles ou mauvais.

Pour Viaje, comme nous avons filmé en HD, nous n'avions pas la préoccupation du coût de la pellicule, j'ai donc davantage pu expérimenter les dialogues. Même si pour certains mieux que d'autres, j'ai pu prendre conscience que des dialogues intéressants dans la vie réelle, ne le sont pas nécessairement au cinéma. Les dialogues de Viaje ne sont pas nécessairement importants pour l'évolution mais ils permettent de prendre conscience de l'identité des personnages. Comme dans la vie, les premières paroles entre deux individus ne sont pas importants, à la différence de la relation entre eux. Ainsi, par exemple à l'école lorsque l'on apprend une langue, on commence avec des sujets infantiles et légers. Je constate également que les premiers propos échangés entre deux individus qui ne se connaissent pas n'ont pas un niveau très élevé. Mais il existe en même temps un véritable enthousiasme à parler avec l'autre.

C. L. : L'évolution de tes personnages dans Viaje suivent un mouvement invitant à perdre les masques de personnages dévolus par la société. Des masques de la fête en passant par les blagues entre eux, on peut également voir l'humour comme un autre masque.

P. F. : Je ne suis pas tout à fait d'accord avec l'idée que lorsqu'ils plaisantent entre eux, ils ne sont pas eux-mêmes : je crois qu'ils le sont. Je ne pense pas qu'ils sont plus eux-mêmes lorsqu'ils sont sérieux. Au final, leur sérieux reflète plus leurs préoccupations qu'eux-mêmes.

C. L. : Dans la voiture, lorsqu'ils plaisantent entre eux, on peut voir la recherche d'une certaine synergie.

P. F. : Exactement : ils cherchent à être d'accord. On remarque très bien ce phénomène auprès de la jeunesse où des groupes se forment parce que chacun de ses membres semble être l'ami de l'autre. Le groupe se forme sur l'accord autour de goût communs.

C. L. : Le personnage de la jeune femme se distingue de celui du jeune homme par son regard à la fois plus attentif à ce qui l'entoure. Peut-on également voir en elle un portraxit de la cinéaste en quête de son scénario ?

P. F. : J'ai toujours souhaité que ce personnage n'ait pas une conscience très claire de la manière dont elle se sent, qu'elle soit sans contradiction. Elle est habitée de beaucoup d'ambiguïté : d'un côté elle souhaite partir et de l'autre non. Je crois que dans la réalité nous passons beaucoup de temps avec ce type d'incertitude et d'indécision. Ce fut difficile à raconter parce qu'à la fois ce personnage souhaite prendre des décisions et en même temps reste en retrait du monde pour mieux l'observer. C'est ainsi qu'elle se retrouve en pleine nature dans une maison qui lui permet de voir ce qui se passe autour d'elle. Il est vrai que sa problématique est aussi la mienne quand je fais un film où je suis confrontée à l'ambivalence de mon rôle à observer et prendre des décisions pour que des scènes apparaissent. Pour moi, il est beaucoup plus doux d'être en situation d'observation du monde où l'on peut développer une vraie sensibilité à son égard pour comprendre ce qui est en train de se passer. Les lieux de tournage sont cependant des lieux où il est très difficile de conserver cette sensibilité puisqu'il se passe une tonne de choses. Il faut donc inventer un type de tournage où la sensibilité puisse se développer avec une équipe réduite et qui comprend les intentions du film, un tournage qui nous donne suffisamment de temps... C'est vraiment difficile de maintenir cette sensibilité sur le tournage et je pense qu'effectivement le personnage féminin a beaucoup à voir avec moi-même sur le tournage.

Viaje © Esteban Chinchilla

C. L. : Que signifie pour toi la nature, ou plus précisément le fait de « partir vers un milieu environnemental » présent dans tes deux longs métrages ?

P. F. : C'est étrange en effet mais chaque fois que j'ai besoin de réfléchir pour prendre une décision importante je dois sortir de la ville. Je ne peux pas substituer une méditation à cette sortie : il faut que je quitte momentanément la société. de la ville. Pour cette raison aussi, j'apprécie de vivre à San José qui se trouve non loin de la nature. À travers le cinéma aussi, je cherche à me rapprocher de la nature et pour cela je fais appel à la photographie. C'est drôle car ce que je suis en train d'écrire est le contraire : il s'agit d'une famille qui quitte la campagne pour venir vivre en ville. Au Costa Rica, sortir de la ville signifie également « sortir de la société ». Je ne suis pas née en zone rurale et ainsi sortir de la ville signifie sortir de la société costaricaine. Dans la ville de San José il y a toujours des gens à l'extérieur : si cela permet la sociabilité, cela peut être également très lourd à vivre au quotidien. En dehors, je suis dès lors connecté avec d'autres choses. Avec le temps je me rends compte que je ressens beaucoup les émotions des personnes autour de moi, ce qui complique beaucoup les choses lorsque je me trouve parmi la foule : dès lors, le retour à la nature permet un certain repos.

C. L. : Sur le thème de cette sensibilité, peux-tu parler de ton travail avec Esteban Chinchilla qui signe pour la première fois la photographie d'un film après avoir fait un remarquable travail en images fixes ? Travailler pour la première fois avec lui était-ce une manière de trouver un regard neuf sur le monde naturel ?

P. F. : Esteban, les acteurs et moi-même nous nous sommes rendus tous ensemble sur les lieux du tournage avec de commencer à filmer. Là où se trouve ce volcan que nous avons filmé est pour moi très impressionnant et je souhaitais que les personnes avec lesquelles je travaillais ressentent eux-mêmes le lieu. Ce moment de repérage était très important : nous avons pris le temps de vivre ensemble quelques jours dans ce lieu pour mieux le connaître. Nous avons beaucoup marché, nous déplaçant avec une caméra sans nécessairement parler technique. Lorsque nous sommes allés d'un lieu à un autre du tournage à venir, il s'agissait pour nous de sentir ces lieux. Nous cherchions ainsi implicitement comment nous voulions voir ce lieu dans le film à travers le travail photographique, le jeu des acteurs, etc. Il était aussi pour moi essentiel de pouvoir dormir en campant sur place. Je ne souhaite plus dormir dans un hôtel loin du lieu du tournage pour ensuite prendre un bus et arriver enfin chaque jour sur place. Vivre le temps du tournage sur les lieux de celui-ci est pour moi fondamental pour rester en relation avec ce dont nous voulons parler dans notre film. Ainsi, pour pouvoir parler d'une personne il faut pouvoir rester en relation avec elle. Dormir, manger et travailler sur le lieu du tournage évite la violence que constitue le fait de s'en détacher géographiquement et émotionnellement chaque jour. Finalement, je me rends compte que le plus important était la manière dont nous faisons les choses plutôt que ce que nous pouvions en dire. C'est à la fois étrange et ce qui me plaît le plus dans la manière dont nous avons travaillé : nous n'avons pas eu à parler beaucoup pour réaliser ce film. La communication existait entre nous mais n'était pas verbale. Ainsi avec Esteban, voir les photographies qu'il avait prises de ce lieu m'a permis de comprendre son regard sur la nature. Je n'avais pas en retour à lui imposer par le langage technique ma propre vision du lieu à construire cinématographiquement. Voir ses photos avant le tournage m'a permis de le comprendre plus rapidement que de longs échanges verbaux. Notre travail a donc été quelque chose de très organique qui nous a permis ensuite de filmer en peu de temps. C'est un privilège alors qu'il est difficile de passer du temps avec un directeur de la photographie qui doit enchaîner les tournages de films. J'apprécie beaucoup ce temps passé à élaborer et puis à réaliser ce travail.

C. L. : En plus de ce portrait personnel, peut-on voir dans le film un regard sur la jeunesse costaricaine actuelle à travers les problématiques de ce jeune couple ?

P. F. : Je n'en suis pas sûre. Pour moi et d'autres personnes que j'ai connues durant mon adolescence, ce que nous vivions était alors exactement ainsi. En revanche, nous faisions partie d'une classe sociale qui n'était pas représentative de l'ensemble de la société. J'en prends notamment conscience à travers les différentes réactions que génèrent le film. Ainsi, beaucoup de spectateurs ne se sentent pas du tout représentés dans le film. Tout le monde n'a en effet pas accès à ce temps disponible à l'inactivité. Ainsi, certaines personnes voient les préoccupations de ces personnages comme étant ceux d'une classe sociale privilégiée. Même si rien ne montre dans le film à quelle classe sociale les personnages appartiennent, nous savons malgré tout qu'ils ne sont ni d'une classe sociale basse ni de la haute. Pour moi, il s'agit d'une classe moyenne très indéfinie. En effet, peu d'objets d'eux-mêmes apparaissent à l'écran, comme il n'y a guère de moments où ils consomment puisqu'ils se trouvent en forêt. La situation est totalement distincte des personnages d'Agua fria où les personnages appartiennent à des classes sociales précisément définies. Pour cela, on ne peut pas parler d'une jeunesse représentative dans ce film.

Viaje © Esteban Chinchilla

C. L. : Le titre joue sur la double interprétation d'un même mot : « Viaje », c'est à la fois le « voyage » et l'invitation au voyage puisque l'on peut traduire ce titre par le verbe à l'impératif : « voyage ! » On retrouve là ta philosophie selon laquelle on ne trouve son identité qu’en sortant de son univers habituel.

I. N. : En effet, j'aime bien cette double interprétation. Le monde actuel est assez difficile, affrontant des moments très douloureux. Il faut malgré tout continuer à lutter pour que les choses puissent s'améliorer sans jamais oublier de nous concentrer en un objectif qui nous permettent de rencontrer la joie. Si en amour, un couple peut envisager ses relations en termes de transactions et imaginer choisir par exemple une femme en fonction de la vie que l'on veut vivre... l'amour disparaît. C'est important de pouvoir planifier et faire des choix mais cette attitude a tendance à tout dominer. Si nous ne pouvons pas faire de nouvelles rencontres imprévues, cela nous empêche alors de voir que la vie est beaucoup plus incroyable que nos petits plans. Je pense que cette attitude a une répercussion générale qui fait que des personnes ne peuvent plus entrer en relation avec d'autres. Peu à peu, je me suis rendu compte à travers mes entretiens qu'il m'importait que l'on puisse être en tant qu'individu disponible pour rencontrer l'autre, en étant ouvert à tout ce qui peut se passer. Je souhaite rappeler ainsi l'importance de cette disponibilité de l'un à l'autre. Mes films sont ainsi une tentative de proposer ma manière de voir et de mener sa vie, de la partager et de l'offrir comme une philosophie de la vie.

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