Entretien avec Tatiana Huezo pour son film «Tempestad»

Au sein de la compétition de longs métrages internationaux du Costa Rica Festival International de Cinéma, se trouve «Tempestad» de Tatiana Huezo. Avec pudeur et un sens de la narration cinématographique adéquat, elle lie le témoignage de deux femmes luttant contre la situation de violence, de corruption et d’injustice généralisée au Mexique où se multiplient toujours et encore des enlèvements.

Tatiana Huezo © DR Tatiana Huezo © DR

Cédric Lépine : Comment est apparue la nécessité de réaliser ce film ?
Tatiana Huezo :
Le sujet de Tempestad est tout à coup arrivé à moi sans que je l’aie anticipé. L'une des deux protagonistes du film, Miriam, est une amie très proche. Elle a vécu une expérience terrible dans une prison très violente au nord de Mexico. Elle a été accusée de trafic de personnes sans la moindre justification. Je l'ai retrouvée peu de temps après qu'elle a quitté cette prison dans un état de maladie avancé. Cette détention arbitraire lui avait volé une grande partie de sa vie. J'ai été très affectée de voir mon amie dans cet état et nous avons décidé ensemble de raconter son histoire. Nous étions prêtes à partager son témoignage à travers un film.
Nous sommes actuellement en train de vivre au Mexique une crise profonde et terrible de violation systématique des droits de l'homme. Telle est l'époque dans laquelle nous vivons et qui me cause beaucoup d'inquiétudes. C'est ce dont je voulais parler dans le film. Il y a aussi une autre histoire parallèle à celle de Miriam : l'histoire d'Adela Alvarado qui lutte pour retrouver sa fille disparue. Le sujet des disparitions m'a paru important à développer pour équilibrer la première voix et créer un espace où l'on puisse respirer et sortir de la prison qui habite l'histoire de Miriam. Actuellement, ce sont en effet des milliers de familles qui recherchent leurs enfants disparus. J'ai donc voulu rencontrer l'une de ces mères : Adela m'a impressionnée par son énergie, sa force. La vie d'Adela se déroule en outre dans un cirque qui est un lieu cinématographique.
Je souhaitais ainsi parler de ce que nous étions en train de vivre au Mexique. Toutefois, je ne considère pas ce que je fais comme du cinéma militant. Ce film, à travers sa ligne narrative et son rythme, est plus proche de ce que l'on appelle le « cinéma d'auteur », même si je déteste les étiquettes et classifications données aux films. Mon premier point de vue pour commencer un film est de réfléchir à la narration : je prends du plaisir à écouter et entendre un témoignage et je souhaitais partager cette passion dans le film. Il est en effet ici question d'amour du cinéma et de la capacité à tomber en affection devant un écran.

C. L. : La force de votre traitement repose sur le partage émotionnel du quotidien de Miriam et Adela dans un pays où les droits humains élémentaires sont bafoués.
T. H. :
Le cinéma possède justement cette capacité de partager une interprétation du monde, une manière de le sentir. Pouvoir faire émerger des émotions auprès des spectateurs est le défi ultime que se fixe un cinéaste. Dans le cas de Tempestad, il s'agit d'identifier ce que signifie la peur au sein de l'individu, comment celle-ci le paralyse. Le mécanisme en place est proche de celui d'une horloge qui empêche l'individu de s'organiser. C'est ce que vit au quotidien Miriam en prison, parce qu'elle est soumise à une violence terrible qui la paralyse. Cette prison est certes un microcosme mais ce qui s'y déroule est parfaitement transposable avec ce qui se passe dans l'ensemble du pays. Ceci se traduit aux niveaux atmosphérique et subjectif dans le film où j'ai en ce sens travaillé spécifiquement le son. Il y a également tout un travail sur les images qui rendent compte de l'évolution de Miriam, avec des passages obscurs, brumeux, orageux avec des éclairs dans le ciel. Le vent est par exemple très présent dans le film qui d'une certaine manière accompagne le personnage au fil du chemin. Le film est bien ainsi un road movie. Il faut ajouter le très grand travail esthétique du chef opérateur. C'est un film où le soleil n'apparaît pas : le paysage se transforme en allant du nord au sud du Mexique.
En parallèle de l'histoire de Miriam, apparaît celle d'Adela dans le cirque où travaillent de jeunes enfants encadrés par des femmes.

"Tempestad" de Tatiana Huezo © DR "Tempestad" de Tatiana Huezo © DR

C. L. : Le road movie répond aussi à une réalité plus large de Mexicains contraints, pour des raisons économiques, à se déplacer dans le pays qui est devenu une grande prison à ciel ouvert.

T. H. : Le choix du voyage pour raconter l'histoire de Miriam est apparu après réflexion. J'ai commencé par enregistrer le témoignage de Miriam dans sa totalité et ensuite j'ai décidé de réaliser le voyage qu'elle a fait en sortant de la prison. Elle vit à Tulum au sud du Mexique dans la Riviera Maya. Elle a été transférée à 2000 km de chez elle dans la prison de Matamoros. Après plusieurs mois de séquestration, on l'a relâchée en lui disant de retourner chez elle par ses propres moyens. La première chose à laquelle j'ai alors pensé, c'est de découvrir cette ville où elle a été détenue, les rues qu'elle a traversées. Elle est rentrée en autobus : j'ai donc commencé à suivre son chemin. Par hasard, j'ai réalisé ce voyage durant la saison des pluies et c'est là qu'est apparue toute l'atmosphère du film. J'ai effectué ce voyage avant de commencer le tournage et à cette occasion j'ai constaté à quel point le pays était marqué par la présence armée des militaires et de la police sur les 2000 km de routes qui traversent le Mexique. Au fur et à mesure sont ainsi apparues la ligne narrative que pouvait prendre le film et les diverses séquences qui allaient le construire. Je parle de la guerre qu'il y a dans ce pays, car le Mexique est en guerre : même si les politiques ne veulent pas le reconnaître, on le voit sur les routes. C'est pourquoi dans ce road movie je voulais montrer cette présence militaire et policière.
Dans les bus, les positions des corps des voyageurs après tant d’heures de route font partie des éléments qui captent mon attention en plus des paysages. De même, c’est fascinant de voir le reflet d’un visage sur la vitre en même temps que le paysage alors que tout deux sont très loin l’un de l’autre. Il y avait ainsi plusieurs choses que je souhaitais présenter et reconstituer. En ce sens, le choix du voyage était parfait pour raconter cette histoire. C’est en outre un voyage où l’on rencontre plusieurs personnes et où la protagoniste, Miriam, n’est présente que par sa voix. J’ai décidé de ne pas associer la voix de Miriam à son visage, mais plutôt à tous les visages filmés dans ce voyage avec l’idée de montrer la vulnérabilité à laquelle chacun de nous est exposé. Ainsi, ceci signifie qu’il pourrait arriver la même chose subie par Miriam ou Adela à toutes ces personnes.

C. L. : Fais-tu des liens entre l’histoire de la violence au Mexique et celle du Salvador ?

T. H. : Le Salvador est le pays où je suis née. En effet, j’ai commencé à percevoir des choses qui se passent au Mexique et qui sont proches de la guerre civile qui s’est déroulée en Amérique centrale. Au Salvador, les Escadrons de la Mort sont arrivés dans les villages rn violant les femmes, coupant les membres des individus pour les exhiber ensuite à l’entrée du village afin de provoquer la terreur et paralyser tout mouvement social de la part des personnes qui étaient en train de s’organiser. Ces Escadrons étaient très bien préparés grâce à l’appui économique, militaire et stratégique des États-Unis. Ces mécanismes de terreur sont très similaires à ce qui se passe actuellement au Mexique. Nous avons ainsi commencé à voir des cadavres sans têtes, le développement du féminicide à la frontière avec les États-Unis. Je pense que les mécanismes mis en place sont très proches et participent aux mêmes objectifs, si l’on veut faire des parallèles entre les deux pays. Malheureusement en Amérique latine on trouve une corruption généralisée, l’impunité continue à s’exercer sur tout le continent en raison de la profonde inégalité économique entre les personnes.

 

affiche-tempestad

Tempestad
de Tatiana Huezo
documentaire
105 minutes. Mexique, 2016.
Couleur
Langue originale : espagnol

avec : Miriam Carbajal, Adela Alvarado
scénario : Tatiana Huezo
images : Ernesto Pardo
son : Federico González Jordán
design sonore : Lena Esquenazi
montage : Lucrecia Gutiérrez Maupomé, Tatiana Huezo
musique : Leonardo Heiblum, Jacobo Lieberman
production : Pimienta Films, Cactus Films, Terminal
producteurs : Nicolás Celis et Sebastián Celis
coproducteurs : Pepe Cohen et Joakim Ziegler
producteur exécutif : Jim Stark

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.