Billet de blog 12 mars 2024

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Cédric Lépine

Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux

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Entretien avec Leonardo Barbuy La Torre pour son film "Diógenes"

Leonardo Barbuy La Torre vient présenter ce mardi 12 mars 2024 son film "Diógenes" au cinéma L'Estran de Marennes dans le cadre de la 7e édition du festival Regard sur le cinéma d'Amérique latine, avant la sortie nationale du film en France le mercredi 13 mars 2024.

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Illustration 1
Leornardo Barbuy La Torre © DR

Cédric Lépine : Pourquoi avoir décidé de laisser le contexte de la violence du pays en hors champ même si l'on peut reconnaître dans les dessins des Tablas de Sarhua la menace des membres du Sentier Lumineux ? En outre, le film est dédié aux disparus.

Leonardo Barbuy La Torre : Le film possède une profondeur importante en ce qui concerne la période qui succède à la violence. Toutes ces couches de lecture du film qui se présentent à partir du père nous rendent compte de toutes ces perturbations émotionnelles et psychologiques qui restent après la période de la violence. Le corps national est depuis ce temps-là fracturé en raison de la continuité de la discrimination et de l'abus du pouvoir. Une fois le scénario écrit, j'étais attentif à conserver dans le film la mémoire de la violence.

Le film cherche à montrer le reflet d'une époque pour commencer à réfléchir à partir de celle-ci. On m'a fait remarquer que le drapeau qui apparaît dans le film ne présente aucun signe et cela n'est pas anodin. Cela rappelle que durant le terrorisme des années 1980 et 1990, au sein des communautés rurales comme celle où nous avons tourné, une personne pouvait être exécutée sans que personne ne sache si l'assassinat avait été commis par un membre de l'armée gouvernementale, du Sentier Lumineux, du MRTA (Mouvement révolutionnaire Túpac Amaru), de la communauté... Le processus de la violence et ses responsables sont très complexes.

C. L. : Peut-on voir le film comme une tentative pour toute une communauté de réaliser son deuil ?

L. B. : Le film ne cherche pas à trouver une sortie possible du drame mais plutôt d'envisager la jeune Sabina comme la possibilité d'un futur. Le film est un lieu qui permet de voir nos morts et notre passé. Il s'agit ainsi d'affronter la réalité des disparitions. Ainsi, le futur ne peut être envisagé qu'à condition de ne pas nier tout cet héritage. Les différentes lectures du film sont autant de possibilités de s'approprier le récit par ses interprétations, que celles-ci soient historiques, sociales ou du point de vue de la jeune fille.

Illustration 2
Diógenes de Leonardo Barbuy La Torre © Bobine Films

C. L. : Pourquoi avoir décidé de commencer l'histoire avec le père pour la prolonger ensuite avec la fille ?

L. B. : J'ai essentiellement été élevé par ma mère avec une forte présence de ma grand-mère. Je suis également père d'une fille et d'un fils. C'est pourquoi je suis sensible à la place des femmes dans la société péruvienne à travers plusieurs générations. Mon attention repose sur la force de ma fille dans cette histoire de transmission qui la précède dans un pays où les personnes qui n'ont pas la peau blanche sont encore discriminées.

Dans la construction familiale du film nous pouvons constater que la mère est absente. La mère est finalement présente dans les traits culturels. Ainsi la présence de la mère est moins singulière qu'universelle.

C. L. : Comment avez-vous pu relever le défi de la retranscription de la cosmovision andine à travers les outils cinématographiques ?

L. B. : Il est important de dire que j'ai dû me tenir à distance de la communauté où je ne pouvais pas filmer. Mon propre regard est limité à ce que je peux percevoir. Le film parle de ma distance à partir de mon lieu d'énonciation. Ainsi, le film n'est pas descriptif mais transmet plutôt une évocation.

Illustration 3

Diógenes
de Leonardo Barbuy La Torre
Fiction
80 minutes. Pérou, France, Colombie, 2023.
Couleur
Langue originale : quechua

Avec : Jorge Pomacanchari, Cleiner Yupa, Gisela Yupa
Scénario : Leonardo Barbuy La Torre
Images : Mateo Guzmán
Montage : Juan Cañola
Musique : Leonardo Barbuy
Son : Omar Pareja, Alejandro Wangeman, Mikael Kandelman
Directeur artistique : Rafael Polar
Costumes : Andrea Martorellet
Production : Dublin Films, Selva Cine
Production exécutive : Leonardo Barbuy La Torre, Illarii Orccottoma Laura Mora, Mirlanda Torres
Distributeur (France) : Bobine Films

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