Entretien avec Marcela Said, réalisatrice de «Mariana»

«Mariana» (titre original : «Los Perros») le second long métrage de fiction de Marcela Said sort dans les salles de cinéma en France à partir de ce mercredi 13 décembre distribué par Nour Films, après avoir été remarqué à la fois lors de cette première diffusion publique au festival de Cannes à la Semaine de la Critique ainsi qu’au festival de Biarritz en septembre dernier.

Marcela Said © DR Marcela Said © DR

Cédric Lépine : Vous avez été durant les années 2000 une réalisatrice de documentaire avec une exigence très forte dans l’investigation pour témoigner de la société chilienne contemporaine. Avec ce second long métrage de fiction, vous reprenez les sujets de vos documentaires pour les retraduire autrement par la fiction : quel est l’avantage pour vous de la fiction par rapport au documentaire ?
Marcela Said :
Tout d’abord la fiction permet parfois d’explorer l’inconscient, de travailler la psychologie avec les acteurs, d’explorer les limites cinématographiques : c’est tout un travail très créatif. Si le documentaire est très intéressant parce que l’on peut se retrouver avec des choses tout à fait inattendues, la fiction est pour moi plus créative. À titre personnel, aborder la fiction est plus épanouissant.

C. L. : Pour écrire vos scénarios de fiction, êtes-vous toujours animée par votre souci de l’investigation préalable ?
M. S. :
Je fais toujours beaucoup de recherches en puisant dans la réalité d’où sont d’ailleurs issus la plupart de mes dialogues. Tel est le cas des dialogues du colonel puisque je l’ai réellement rencontré. Même dans la fiction, je recrée de la réalité puisque le personnage éponyme de mon documentaire « El Mocito » apparaît dans une scène du film Mariana. De même les artistes contemporains chiliens jouent leur propre rôle. J’ai un tel intérêt en moi de la réalité que ceci explique mon goût à la mettre en scène. Ainsi, la scène de la manifestation est portée par des manifestants qui jouent leur propre rôle. Je considère que certaines personnes incarnent une certaine vérité et une force qu’aucun acteur professionnel ne pourra rendre. Il fallait que l’on puisse sentir dans chacun d’eux la rage de leur attente, leur sentiment profond face à l’impunité des bourreaux du pays. J’ai besoin de plonger dans cette réalité pour mettre en scène une réalité recrée avec une autre puissance.

C. L. : Dans vos documentaires I Love Pinochet (2001) et Opus Dei (2006) on sent un climat social sous tension que l’on retrouve également dans vos actuelles fictions.
M. S. :
Ces deux documentaires ont été produits pour la télévision dans une optique militante où je dirais que je « filmais l’ennemi ». C’est une manière d’étaler au grand jour tous les éléments pour comprendre comment on en arrive à une situation sociale critique. À présent, ce n’est pas que j’ai cessé de filmer l’ennemi mais je suis davantage dans une recherche plus générale qui me pousse à tenter de comprendre la nature humaine. Plus que la description d’une réalité politique, ce qui m’intéresse avant tout dans mes films c’est cette découverte de la nature humaine.

C. L. : Cette recherche de la nature humaine est mise en scène à travers une tension permanente dans votre film, comme s’il s’agissait d’un film de guerre. Est-ce que les films de genre du côté du thriller et des films de guerre ont été des sources d’inspiration pour réaliser Mariana ?
M. S. :
J’ai en effet toujours dit au moment de l’écriture du film que j’étais en train de préparer un film d’horreur même si les spectateurs ne le savent pas. C’est pourquoi dans les images l’obscurité est privilégiée. Dans une situation de guerre tout est remis en cause du côté de l’identité d’un individu et pour cette raison aussi tout devient possible pour lui : c’est ce que j’aime à explorer dans la fiction. Même si je suis ancrée dans la réalité, j’aimerais davantage m’envoler vers d’autres horizons en tant que réalisatrice, comme le fait Yórgos Lánthimos qui arrive à se détacher de la réalité pour explorer davantage les métaphores. Parce que les personnages que j’ai filmés dans Opus Dei refusaient de parler, j’ai été alors contrainte de traduire leur univers dans le symbolisme des images. De même dans El Mocito où l’atmosphère est très forte parce qu’il s’agit déjà d’un documentaire très cinématographique. La puissance de l’image que je souhaitais mettre en scène, je l’ai ainsi découverte peu à peu au fil des années, parce que je n’ai pas fait d’école de cinéma.

C. L. : Mariana est un film porté autant par vos personnages que par les acteurs qui les incarnent. Ces personnages se caractérisent par une volonté délibérée de ne pas chercher à séduire le public par leurs choix.
M. S. :
En effet, mon personnage principal est avant tout là pour dire quelque chose. En ce sens, il faut être honnête, je n’écris pas un film pour un public mais le film trouve lui-même son public. Ce n’est donc pas un film « aimable » mais un film exigeant qui peut mettre mal à l’aise puisque telle est l’intention également de mon écriture : c’est un film d’horreur qui ne dit pas son nom. Mais un film d’horreur qui traite de la réalité contemporaine de mon pays.

"Mariana" de Marcela Said © DR "Mariana" de Marcela Said © DR

C. L. : Le personnage central de Mariana se caractérise par la présence de quatre hommes qui veulent la soumettre par la violence à leur contrôle qu’il s’agisse de l’époux, du père, du policier ou du colonel.
M. S. :
Au départ, j’avais écrit Mariana avec deux autres personnages féminins mais je les ai enlevés au montage. J’ai beaucoup aimé l’idée d’une femme entourée d’hommes, de chiens, de violence, de patriarcat. On est ainsi amené à avoir peur pour elle. Chacun de ces hommes avait une signification différente pour moi puisque le père incarne le patriarcat, le pouvoir, l’argent, la dictature passée. Quant au mari, il est dans une relation ambiguë où il exige beaucoup mais donne très peu, désirant des enfants sans aimer son épouse. En tant qu’argentin, il représentait aussi cette histoire passée où les dictatures chilienne et argentine étaient complices l’une de l’autre.
Dans I Love Pinochet, je trouvais malsain de pouvoir encore être pinochettiste après tout ce qui s’était passé : c’était là une question éthique qui me hantait. J’ai découvert des personnes qui avaient tellement peur du communisme qu’ils ont soutenu aveuglément Pinochet : le soutien à la dictature repose donc sur beaucoup d’ignorance. Dans Opus Dei, j’ai également trouvé de la peur chez les personnes filmées. La peur est pour moi le mot clé dans la société : c’est par la peur que l’on devient pinochettiste ou que l’on adhère à un mouvement intégriste qui explique comment accéder au ciel. Mariana est un personnage qui a peur. J’ai compris plus tard que Mariana est la métaphore du Chili qui est un pays qui est resté peureux et lâche au-delà de la fin de la dictature.

C. L. : Mariana rappelle beaucoup l’adolescente du film L’Été des poissons volants, qui se cherche et découvre éberluée les ténébreuses implications familiales.
M. S. :
Mariana est une femme qui est tellement façonnée par son milieu qu’elle n’arrive pas à le quitter et à s’en sortir. Il est ainsi fréquent au Chili que les femmes des classes sociales élevées soient traitées comme de jeunes adolescentes, parce que la majorité de ces femmes ne travaillent pas et ont ce côté enfantin de personne prise en charge.

 

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