Georgi Lazarevski © DR Georgi Lazarevski © DR

 

Cédric Lépine : Comme vous êtes directeur de la photographie, la construction de l’image est très présente dans votre film. La question de l’intimité, aussi bien des personnages que des paysages, est omniprésente dans votre construction de l'image.
Georgi Lazarevski : Ma formation de photographe et d’opérateur me permet d’avoir sur place un souci de l’image, qui me pousse à aller voir derrière la première vision, d’aller voir en profondeur. Les paysages de Patagonie m’ont attiré, en tant que touriste mais j’ai cherché à les représenter avec de la profondeur en allant voir derrière les barbelés, derrière un paysage frappé par le vent et les éléments, aller voir ce qui les menace. Et montrer quelque chose qui sortirait de cette très, très jolie carte postale un peu confortable. Quand je filme des gens, c’est un peu pareil : ce qui m’intéresse en eux c’est leur profondeur, leurs paradoxes. Je choisis des personnages qui sont pleins de contradictions, qui sont tiraillés, qui doutent, comme moi d’ailleurs. Je doute derrière la caméra et en tant que réalisateur. Je veux montrer toute cette richesse.
Par exemple, Gaspar le chercheur d’or aurait pu constituer un personnage typique de la Patagonie, le gaucho solitaire. Comme tout un tas de personnages qui font partie du mythe. Sa part de solitude choisie m’intéresse : il vit dans sa cabane comme vivaient les pionniers au XIXe siècle, ces hommes qui cherchaient de l’or à la période de la ruée vers l’or. Mais d’un autre côté, il y a une petite route qui passe non loin de chez lui devant sa cabane et où il voit de temps en temps quelques touristes se perdre à la saison estivale. Ça l’attire et la modernité est là. Alors, il a envie d’aller vers les autres et qu’on aille vers lui. Il a envie de montrer ce qu’il fait et il se pose la question : « Est-ce que moi aussi je ne pourrais pas profiter de cette modernité et du tourisme ? » Il m’intéresse parce qu’il est tiraillé. D’un côté, il veut être seul et il le dit dans le film : « Par moments, je m’enferme et je ne veux plus regarder par la fenêtre. » Et d’un autre côté, il écrit quand même un panneau sur sa cabane pour que le touriste vienne à lui. Je cherche cette dualité. Quant aux paysages, je voudrais essayer de montrer qu’il y a toujours une histoire qui affleure, une histoire riche et lourde de sens. Il y a une violence, il y a des épaves. Quand je filme les paysages, j’aime bien jouer sur la profondeur : il y a un avant-plan et derrière, on ne le voit pas forcément toujours, mais il y a quelque chose dans l’image. J’aime bien qu’il y ait une certaine complexité.

Marie-Françoise Govin : Lalo, le camionneur comme Gaspar, le chercheur d’or, ont chacun des espaces clos exigus, le camion, la cabane, dans des espaces immenses.
GL : Pour pénétrer dans ces espaces clos, il faut du temps, il faut venir plusieurs fois, ça ne se déclenche jamais tout seul.

MFG : Pouvez-vous nous raconter comment vous avez pu rencontrer ces personnes ?
GL : Il y a longtemps, je suis allé dans les montagnes où demeurent quelques chercheurs d’or qui vivent quasiment comme ceux du XIXe siècle. J’ai fait un premier voyage en 1998, puis lorsque j’ai fait des repérages un peu plus sérieux pour ce film en 2008, je suis tombé sur Gaspar. J’ai d’abord été attiré par le panneau, qui disait : « Ici chercheur d’or » et qui s’adressait aux touristes. J’y suis allé avec un peu d’appréhension. Je me disais : « Ça fait un peu piège à touristes, même au fond de la Terre de Feu ». Je suis allé dans sa cabane et j’ai commencé à discuter avec lui. Je n’ai pas voulu sortir ma caméra parce que je ne voulais pas être dans une relation « touriste / sauvage autochtone ». C’était sympathique et je suis reparti le lendemain car j’étais en fin de repérages et je devais prendre un avion. À ce moment-là, je me disais qu’on était trop sur le mode touristique. J’ai fait trois ou quatre heures de route pendant lesquelles ça me travaillait, ça me travaillait, ça me travaillait. Alors je me suis arrêté et j’ai planté une tente. Le lendemain, je me suis levé à la première heure et j’ai fait demi-tour pour essayer de creuser un petit peu. Je suis revenu mais mon temps était vraiment limité. J’ai sorti une caméra et je me suis rendu compte que, oui, ce personnage avait une richesse. Il était en proie à des contradictions, il ne cherchait pas seulement à attraper des touristes pour se faire de l’argent, il dessinait… Je me suis dit que j’avais un vrai personnage de cinéma. Ensuite, il a fallu plusieurs années mais j’ai noué cette relation de cette manière.

MFG : Comment ces gens-là, Gaspar comme Lalo, se livrent-ils au cinéaste ?
GL :
J’ai passé beaucoup de temps, des heures et des heures, des jours et des jours avec eux. Au début, Gaspar a été très étonné parce qu’il avait déjà été filmé. Il était passé dans une émission chilienne, dix ans auparavant. Un présentateur avait débarqué avec une équipe télé : « Allons à la rencontre des derniers chercheurs d’or ». C’était tout un show. Le frère de Gaspar, Toto, a été très volubile et très exubérant (pas du tout comme Gaspar). J’ai vu cette émission et elle est assez incroyable. Toto a été invité à Santiago, sur le plateau de télévision. Il a montré l’or devant une présentatrice chilienne bien coiffée et maquillée. Donc Gaspar avait déjà vu des caméras. Bien sûr, je voulais que les rapports soient différents et je suis resté énormément de temps. Il ne comprenait pas ce que je faisais. Il me disait : « Tu n’as pas l’air de savoir ce que tu veux » et je lui répondais : « Oui, c’est vrai, je ne sais pas très bien, j’ai une petite idée mais il me faut du temps. » Ainsi, j’ai pu avoir des conversations un peu intimes. Il me critiquait aussi : « Tu n’as pas l’air très bien organisé, tu dois dépenser beaucoup d’argent pour venir ici et je ne sais pas ce que tu vas obtenir comme film. » On avait une relation très franche.

CL : Vous avez dit qu’il fallait creuser pour trouver la richesse, comme votre protagoniste qui creuse pour trouver de l’or.
GL : Oui, il faut soulever beaucoup de pierres pour faire un film.

CL : À quel point, à travers les différents personnages, ce film est-il un autoportrait ?
GL : C’est lié à mon histoire personnelle. Mon père était yougoslave, amoureux de son pays. Nous avons vécu dans plusieurs endroits, et en particulier dans une île de Croatie magnifique, un petit paradis. En face de cette île, il y a l’île de Brač, d’où sont partis une grande majorité des paysans qui ont colonisé Punta Arenas vers la fin du XIXe et au début du XXe siècles. Ces gens vivaient de la vigne et il y a eu une épidémie de phylloxéra. Alors une famille, puis deux, puis trois sont parties. Il y a deux endroits au Chili où les Yougoslaves sont arrivés : Punta Arenas et tout à fait au Nord, à Antofagasta. De manière instinctive, j’ai reproduit ce voyage avec le désir d’explorer pour savoir pourquoi : pourquoi on franchit des frontières, des océans ? pour construire quelle société ? quels étaient les espoirs ? et pourquoi en fin de compte on se retrouve dans une société cernée de barrières ? En effet, la première chose qui m’a frappé quand j’ai débarqué en Patagonie, c’est cette ligne ininterrompue de barbelés. Je me posais tout un tas de questions : qu’est-ce qui m’attire là ? pourquoi j’ai besoin d’aller vers l’inconnu ? Alors que finalement je pourrais trouver une certaine intimité à côté de chez moi. C’est un film sur un bout du monde qui n’en est pas un.

"Zona Franca" de Georgi Lazarevski © Zeugma Films "Zona Franca" de Georgi Lazarevski © Zeugma Films

CL : Vous filmez trois personnes, trois générations, et trois rapports différents au travail. La nouvelle génération qui n’est pas dans l’action syndicale, un personnage pleinement syndiqué et un autre complètement retiré de la société. Est-ce que ce sont trois figures du travail qui parlent de nos sociétés, que ce soit au Chili ou en France ?
GL :
On voit une évolution historique du travail. Gaspar est un artisan qui ne compte que sur lui, qui travaille comme les premiers chercheurs d’or qui ont débarqué, dans une grande liberté. Pour lui le principe est avant tout d’être libre. S’il est fatigué, s’il n’a pas envie, il n’y va pas. Ce qui n’a pas de prix. Même si c’est un travail difficile et qu’il se dit qu’un jour on va le trouver mort, comme les autres, dans le trou qu’il creusait pour trouver l’or. Il représente la toute première génération de colons.
Lalo le camionneur a déjà un pied dans la modernité. Il est tiraillé : il a besoin du développement comme la construction de routes. Il a participé à la construction de la route qui conduit à l’hôtel cinq étoiles qu’on visite avec lui. Il est partie prenante de la colonisation. Et, en même temps, il a une conscience historique et sociale. Il est solidaire politiquement. Ceci lui a été transmis par son père. C’était un pêcheur qui s’est beaucoup investi pour les autres. Lalo a commencé dans la pêche. Il a été confronté comme son père à l’exploitation de la mer qui a été privatisée avec le système libéral chilien. Il s’est aussi trouvé confronté à l’égoïsme des pêcheurs, qui allaient exploiter la mer tant qu’ils pouvaient. En conséquence, les ressources se sont amenuisées. Il a fini par vendre les bateaux de son père pour s’acheter avec son frère des camions et redémarrer une autre activité qui, à son tour, a connu des problèmes. Il a commencé en achetant un camion à 18 roues qu’on voit dans la cabine du camion à côté de la photo de son père. Il était extrêmement fier, il disait : « Tu t’imagines, 18 roues ! C’est le maximum qu’un camionneur peut avoir, tout le monde en rêve. » Il faisait du transport de biens et ça a périclité. Il était en concurrence avec de grosses sociétés qui avaient 150 camions. Ce n’était pas du tout rentable et il a dû se rabattre sur le petit camion de transport de graviers et de terre avec lequel il participe à des constructions. Il n’est pas dans un discours anti-progrès ni anti-modernité. Il rêve que le tourisme se développe. Il connaît très bien la région, il est amoureux de la région. Il est passionné par les paysages. Avec ses amis, il a des plans pour ouvrir des routes : « Il y a là-bas un glacier absolument magnifique ; on pourrait construire une route. Mais il faut creuser un tunnel. Ça donnerait une expansion au tourisme… ». En même temps, il est conscient qu’on ne peut pas faire n’importe quoi au nom du développement. Lui qui rêve d’ouvrir les routes va finir par bloquer la route, pour la cause, pour aider ses compatriotes. Dans cette grève, il n’a pas grand-chose à gagner puisque le prix du gaz l’impacte moins que le prix du gasoil. Il me disait : « si le gasoil augmente, je ne suis pas sûr que tous ces gens-là, les pêcheurs, vont se battre pour moi. » Il n’a pas tort, mais c’est beau : c’est quelqu’un qui croit dans la lutte et qui continue de croire qu’on a intérêt à s’unir pour obtenir des choses et pour développer ensemble la région. Cette conscience là est très belle.
Le troisième personnage est plus décalée. Elle est presque métaphorique, comme l’est la « Zona franca » dans le film. Elle est la métaphore de ce qu’est en train de devenir ou de ce qu’est devenu ce territoire. Le futur de ce territoire constitue ce qu’on offre à sa jeunesse. Que lui offre-t-on ? Beaucoup de petits boulots, pour financer les études parce qu’au Chili les études sont très chères. Les étudiants accumulent des petits boulots, et quand ils commencent à travailler, ils doivent prendre plusieurs emplois parce qu’un seul ne suffit pas pour manger, pour vivre.
Cette jeunesse à qui on n’offre pas grand-chose, qui n’a pas hérité d’une conscience syndicale, est tournée vers les écrans, vers la distraction, vers le loisir. Patricia, la garde, est toujours devant son téléphone à jouer, à téléphoner. Quand elle n’est pas devant son téléphone, elle est devant un écran d’ordinateur. Elle regarde des films, elle connaît plein de films. Là elle regarde le film de Tarantino et elle connaît les paroles par cœur. Pourtant, en même temps elle lutte, à sa manière, pour subvenir aux besoins de ses enfants. Dans le film on voit qu’elle a un enfant, en fait elle en a quatre. À 25 ans. C’est aussi une problématique chilienne d’une société plutôt machiste où les jeunes filles se retrouvent enceintes assez jeunes. Elles sont également seules à devoir subvenir aux besoins de leur progéniture. Elle a eu son premier enfant à 15 ans.

MFG : Il me semble que votre film confronte plusieurs mythes : la terre, les territoires, l’or (chercher, creuser pour trouver un trésor), le travail. Est-ce que la jeune femme aspire à un travail, et par là à une société, qui est de l’ordre du fantasme ?
GL :
Son rêve à elle est de prendre des cours pour conduire de gros engins de chantier pour pouvoir travailler dans une mine qui vient de s’ouvrir pas très loin de Punta Arenas, un peu au Nord sur l’Isla Riesco. Cette mine de charbon a été extrêmement controversée. Les écologistes se sont battus pendant des années contre son ouverture. Et ils ont perdu ; les grands groupes miniers arrivent et écrasent tout. Elle a été ouverte même si c’est un non sens écologique d’ouvrir une mine de charbon à ciel ouvert dans une région où il y a des vents absolument incroyables. Cette mine s’est développée sur cette péninsule avec la construction d’un port absolument gigantesque. Le rêve de Patricia est d’aller travailler là parce que les salaires sont bons.
Tout est tiraillements. Quand on fait grève, il faut se poser des questions. Une des conséquences d’un gaz qu’on voudrait au plus bas prix est qu’on va perforer et pour se faire utiliser la fracturation hydraulique pour multiplier les ressources possibles, ce qui est lourd de conséquences. Ceci illustre bien qu’on est tous responsables.

Propos recueillis par Cédric Lépine et Marie-Françoise Govin, le 22 mars 2017

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