"Soy Nero" de Rafi Pitts © Blaq Out "Soy Nero" de Rafi Pitts © Blaq Out

Sortie DVD : Soy Nero de Rafi Pitts

La frontière qui sépare les familles, qui impose des identités et créent des privilèges entre individus qui appartiennent à tel ou tel autre pays, fait partie de l’identité du cinéaste Rafi Pitts, qui est né en Iran d’une mère iranienne et d’un père anglais, qui a dû s’exiler en France au début de la guerre Iran-Irak et qui se retrouve interdit de retourner en Iran après avoir réalisé des films qui n’ont pas été du goût des autorités iraniennes. Ainsi, le pays de Rafi Pitts, pour reprendre son propre témoignage, est le cinéma. Soy Nero, son cinquième long métrage (The Hunter, C’est l’hiver…), est aussi un portrait du cinéaste en tant qu’individu confronté aux aberrations de la géopolitique. Haut et fort, le film par son titre même revendique l’identité d’un individu à travers son seul prénom, la nationalité étant un miroir aux alouettes où se brisent violemment de nombreux projets et autres utopies. Nero est un jeune homme né aux États-Unis de parents mexicains qui ne disposaient pas de papiers d’identité issus de ce pays « d’accueil ». Il se retrouve alors déporté au Mexique, pays qu’il ne connaît pas du tout et dont il n’a qu’une hâte : partir. Pour cela, il va se retrouver au Moyen-Orient dans une guerre dont il ignore la finalité tout autant que l’identité des personnes dont il est prêt à retirer la vie au bout de son arme à feu. Comme Rafi Pitts l’explique : « Le fameux Patriot Act, décidé par George Bush après le 11 septembre et qui durcissait la chasse aux immigrants, comprenait aussi un volet DREAM Act, qui permettait aux migrants illégaux de rejoindre l'armée américaine pour devenir Green Card soldier et éviter l'expulsion. Beaucoup d’hispaniques ont rejoint l’armée américaine après le 11 septembre et ont combattu en Irak et en Afghanistan. Ils ne devenaient américains qu’à leur retour ou à leur mort. »
D’après Daniel Torres, Green Car soldier dont la vie a inspiré à Rafi Pitts l’histoire de Nero, ces soldats apatrides qui vont risquer leur vie dans l’armée américaine constituent 8,5% de celles-ci. On retrouve là une même logique en cours durant la Seconde Guerre mondiale et la guerre au Viet-Nam où des soldats noirs ou d’origines amérindiennes se sont engagés dans l’espoir d’une meilleure intégration sociale. L’existence inique de ces soldats véritables « chair à canon » dont l’identité est reniée par les institutions, est peu connue et quasiment absente du cinéma américain qui s’est pourtant beaucoup penché sur l’immigration et la guerre menée par les États-Unis ces dernières années. D’où la nécessité pour Rafi Pitts, « cinéaste apatride », de traiter ce sujet pour le dénoncer internationalement. Le film est à cet égard bien documenté, montrant le mur infâme séparant les États-Unis et le Mexique autour duquel les morts s’accumulent. Rafi Pitts divise son film en deux parties : la première où Nero part en quête de son frère et ne trouve au final pas la famille qu’il espérait, mais seulement un homme qui vit dans les miettes du rêve américain abandonnées par des nantis de Beverly Hills. Dans la seconde partie, Nero se retrouve en plein désert, dans un lieu inconnu mais que l’on imagine être au Moyen-Orient. Il lui faut une fausse identité pour entrer dans l’armée, c’est pourquoi Nero est rebaptisé « Jesus » du prénom qui figure sur la fausse carte d’identité que lui a laissé son frère. Jesus est ainsi dans l’attente de sa propre résurrection pour pouvoir retrouver sa vie aux États-Unis, son pays de naissance : il est prêt à y sacrifier son identité comme sa vie dans un enjeu militaire qu’il ignore totalement mais qu’il appuie bel et bien par sa présence. Ainsi l’on peut envisager l’alimentation permanente des conflits sanglants de par le monde puisque les guerres sont menées concrètement avec une « chair à canon » constamment renouvelée par l’afflux d’individus en quête d’intégration.
La mise en scène de Rafi Pitts traduit bien l’aberration profonde sur le terrain de la géopolitique actuelle mais qui sert pourtant bien les intérêts d’une minorité de décideurs qui ont entre leurs mains la vie de leurs concitoyens. Les frontières sont à cet égard omniprésentes dans le film, qu’il s’agisse de celles qui séparent les pays dits riches et pauvres, les classes sociales d’une grande villa de Beverly Hills, le check-point face à un no man’s land, les différentes minorités ethniques portant le même uniforme de l’armée américaine… Rafi Pitts démontre ainsi entre autres choses que la frontière est encore l’un des maux de notre siècle et des années à venir en l’absence d’une prise de conscience élémentaire : celle de notre humanité partagée.

 

 

packshot-soy-nero-boutique-grande

Soy Nero
de Rafi Pitts
Avec : Johnny Ortiz (Nero), Darrell Britt-Gibson (Compton), Aml Ameen (Bronx), Ian Casselberry (Jesus, le frère de Nero), Rosa Isela Frausto (Mercedes), Rory Cochrane (le sergent McCloud), Khleo Thomas (Mohammed), Michael Harney (Seymour), Joel McKinnon Miller (le sergent Frank White), Alex Frost (l’officier de police de Beverly Hills), Richard Portnow (Murray), Kyle Davis (Armstrong)
Allemagne, France, USA, Mexique – 2016.
Durée : 114 min
Sortie en salles (France) : 21 septembre 2016
Sortie France du DVD : 7 mars 2017
Format : 1,85 – Couleur
Langues : anglais, espagnol - Sous-titres : français.
Éditeur : Blaq Out
Bonus :
No Return : Rafi Pitts portrait du cinéaste sur le tournage du film (59’)

lien vers le site de l’éditeur

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires

Soy nero est un film qui selon moi fait écho au film La jaula de oro (Rêves d'or). Sur le thème de la migration Américaine, on a deux témoignages sur les méandres de la géopolitique moderne avec des scènes suréalistes.

Soy nero est un film plus détaché, qui prend a contre pied le spéctateur.

Trés bon billet.