Billet de blog 14 juin 2022

Entretien avec Rodrigo Sepúlveda pour « Je tremble ô matador » (Tengo miedo torero)

Dans le Chili étouffé par la dictature de Pinochet, un homme travesti s’éprend d’amour pour un activiste intellectuel préparant un attentat.

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
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Cédric Lépine : Pourquoi adapter le roman de Pedro Lemebel aujourd'hui ? Qu'est-ce qui vous a intéressé dans ce roman ?

Rodrigo Sepúlveda : Je tremble ô matador (Tengo miedo torero) est l'histoire d'un amour impossible entre un travesti âgé et un guérillero qui se déroule à l'époque la plus terrible que nous ayons eu à vivre dans mon pays : la dictature de Pinochet. Ce qui m'a captivé, c'est la façon dont le texte articule magistralement le monde privé des personnages principaux et le contexte social dans lequel l'histoire se déroule.

Rodrigo Sepúlveda © DR

C. L. : Quelles libertés vous êtes-vous accordé dans cette adaptation ?

R. S. : La séquence d'ouverture du film n'est pas dans le roman : le cabaret est un implant pour montrer au jeune public comme au grand public le niveau de danger dans lequel la population vivait dans les années 1980 au Chili. J'ai aussi pris la liberté d'exclure Pinochet et sa femme de l'histoire, car je pense qu'ils ne méritaient pas d'être dans cette belle histoire d'amour.

C. L. : Selon vous, quelles sont les clés qu'offre votre film qui déroule sous la dictature pour comprendre le Chili d'aujourd'hui ?

R. S. : Je crois que ce roman est la graine de tous les droits que la communauté LGTB a obtenus dans mon pays, qui sont aujourd'hui nombreux, mais malgré tout, le monde travesti continue de vivre dans la clandestinité et est puni par une société intransigeante.

C. L. : Comment s'est passé le casting avec le merveilleux jeu d'Alfredo Castro, Julieta Zylberberg, Amparo Noguera et Luis Gnecco entre autres ?

R. S. : Ce texte méritait de grands acteurs et de grandes performances. Le travail d'Alfredo est colossal, mais la générosité des autres acteurs que vous citez pour jouer des rôles plus petits a été essentielle pour le bon développement du film. Je connaissais tous les acteurs chiliens : Castro, Noguera, Gnecco, P. Urrutia avec qui il avait travaillé sur d'autres productions précédentes. La surprise pour moi a été la performance des "étrangers", Leo Ortisgris, Exequiel Diaz et Julieta Zylberberg, qui ont été une formidable contribution au film.

"Je tremble ô matador" (Tengo miedo torero) de Rodrigo Sepúlveda © Outplay

C. L. : Quant au personnage d'Alfredo Castro, aviez-vous en tête d'établir un dialogue en opposition avec son rôle-titre Tony Manero, deux personnages situés dans la marginalité du Chili de la dictature ?

R. S. : Absolument, je pense que de Tony Manero à La Loca, il y a un arc dramatique très intéressant. J'ai essayé de donner à La Loca del Frente tout ce dont souffrait Tony Manero : tendresse, fragilité, dévouement.

C. L. : Comment s'est passé le dialogue avec le directeur de la photographie Sergio Armstrong pour construire les images du film ?

R. S. : Les êtres humains ont tendance à idéaliser le passé, tandis que le défi que j'ai posé à Sergio était tout le contraire : faire une direction de la photographie qui capture l'oppression et la peur qui existaient à cette époque. Nous recherchions une caméra et un éclairage "sales", pauvres et inconfortables. Je pense que Sergio y est parfaitement parvenu : son travail est remarquable !

C. L. : Comment le film a-t-il été accueilli au Chili ?

R. S. : Le film est sorti en pleine pandémie et a été très bien accueilli. Nous avons eu environ cent mille téléspectateurs le premier week-end.

C. L. : Quels sont les sujets que vous aimeriez aborder dans vos prochains films ?

R. S. : Tous les thèmes, toutes les histoires, mon pays, surtout, pour retrouver le désir, la beauté. Nous avons trop souffert ces dernières années. Je suis actuellement en train de post-produire Ardiente paciencia, qui sortira en fin d'année.

Je tremble ô matador

Tengo miedo torero
de Rodrigo Sepúlveda
Fiction
93 minutes. Chili, Argentine, Mexique, 2020.
Couleur
Langue originale : espagnol

Avec : Alfredo Castro (La Loca del Frente), Leonardo Ortizgris (Carlos), Julieta Zylberberg (Laura), Amparo Noguera (Doña Olguita), Luis Gnecco (Myrna), Sergio Hernández (Rana), Ezequiel Díaz (Lupe), Paulina Urrutia (Doña Clarita), Gastón Salgado (Cafiche), Erto Pantoja (Guardaespaldas), Victor Montero (un militaire), Jaime Leiva (un militaire), Daniel Antivilo (Toñita), Marcelo Alonso, Pedro Fontaine, Manuel Peña, Paula Leoncini
Scénario : Rodrigo Sepúlveda et Juan Elias Tovar, d’après le roman éponyme de Pedro Lemebel
Images : Sergio Armstrong
Montage : Ana Godoy, Rosario Suárez
Musique : Pedro Aznar
Directrice artistique : Marisol Torres
Production : Forastero, Tornado, Caponeto, Zapik Films
Producteurs : Lucas Engel, Gregorio González, Florencia Larrea, Jorge López Vidales, Daniel Oliva
Coproducteurs : Ezequiel Borovinsky, Alejandro Israel, Diego Martínez Ulanosky
Producteurs exécutifs : Francisca Barraza, Marianne Mayer-Beckh, Stanley Preschutti
Distributeur (France) : Outplay

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