Entretien avec le cinéaste Benjamín Naishtat pour son film «Rojo»

Le film argentin "Rojo" de Benjamín Naishtat est sorti dans les salles en France depuis le 3 juillet 2019. Il faisait également parti de la programmation du Festival La Rochelle Cinéma où le réalisateur était présent.

Benjamín Naishtat © Laura Morsch-Kihn assistée de Yuri Martinez Benjamín Naishtat © Laura Morsch-Kihn assistée de Yuri Martinez

En 1974 en Argentine, un avocat sûr de lui répond à l'insulte d'un homme dans un restaurant. La soirée tourne au cauchemar.

Cédric Lépine: Pour évoquer cette période sombre qui précède la dictature argentine, pourquoi avoir choisi le duel entre un avocat et un détective ?
Benjamín Naishtat : L'avocat est une figure traditionnellement respectable issue d'une petite ville de province. Le détective s'impose à travers des valeurs et une idéologie extrêmement définie associée à cette époque alors que l'avocat plus pragmatique ne semble agir que dans son seul intérêt : il a agi moins par conviction politique que par commodité personnelle. Progressivement, cette attitude pragmatique se transforme au niveau de la communauté comme une nouvelle forme d'idéologie. Le film montre comment la classe moyenne de cette époque finit par s'accommoder de la situation politique imposée par le pouvoir.


C. L.: La relation complexe qui se construit entre l'avocat argentin et le détective chilien est comme la métaphore des relations politiques complices entre les dictatures du Chili et de l'Argentine, complices dans leurs crimes.
B. N. : Ce n'était pas l'objectif principal de l'histoire mais c'est vrai que cette relation évoque notamment le Plan Condor, qui a permis la collaboration directe entre les dictatures militaires d'Amérique du Sud. C'est en effet un sujet que je souhaitais questionner sans pour autant le traiter de manière explicite.


C. L.: Le cinéma de genre qui se réfère ici au cinéma politique et paranoïaque américain des années 1970 ainsi qu'au cinéma italien, devient dans votre mise en scène un moyen adéquat pour présenter une époque dans toutes ses dimensions sociale et politique.
B. N. : Le cinéma de genre a pour vocation naturelle d'être un cinéma populaire : son imaginaire est accessible à tous. Pour moi il est essentiel que le cinéma puisse s'adresser à tout le monde. Ainsi, le cinéma de genre peut devenir un outil pour développer une thématique particulière. En ce sens, je trouvais approprié pour parler de cette époque historique de convoquer le cinéma de la même époque que celle de l'histoire évoquée par le film, qu'il s'agisse du cinéma italien comme du cinéma américain. Pour cela il était intéressant de réutiliser l'esthétique et les manières de filmer des années 1970 afin de se plonger dans cette époque à partir de ce point de vue. Tous les films de cette époque n'étaient évidemment pas des films de genre. Il y a eu alors pour certains comme un divorce entre le cinéma de genre et le cinéma dit sérieux. Ce n'est évidemment pas mon point de vue.


C. L.: Le film questionne beaucoup la figure masculine de la virilité autour du gaucho argentin, idéologie dont s'est servie la dictature militaire.
B. N. : Le gaucho est un sujet spécifique qui dépasse la masculinité et a beaucoup été développé notamment dans la littérature argentine. Le gaucho représente la liberté de celui qui n'a pas de patron, de règles et qui se retrouve en conflit avec le monde qui se développe autour de lui. Il ressemble par certains traits au cow boy américain. L'avocat n'est pas tout à fait un gaucho au sens où il s'accommode un peu trop des situations du monde autour de lui. La séquence d'émasculation du taureau par le gaucho est aussi un moyen de montrer le quotidien d'une petite ville de province.
La question de la masculinité est effectivement posée autour d'une représentation du macho aussi bien dans la séquence dans le restaurant que dans les celles mettant en confrontation un homme et une femme. Il est vrai aussi que l'idéologie de la dictature militaire a utilisé le machisme, notamment à travers la violence faite aux femmes.

"Rojo" de Benjamín Naishtat © DR "Rojo" de Benjamín Naishtat © DR



C. L.: Dans votre film, tout le monde à sa manière devient complice de la venue de la dictature militaire. La responsabilité de la population est globale et personne, parmi vos personnages, n'y échappe.
B. N. : En effet, c'était aussi l'objectif du film de montrer toutes ces petites collaborations actives en faveur de la dictature dans une chaîne de responsabilités étroitement liées.


C. L.: Contrairement à tout un courant du renouveau du cinéma argentin depuis deux décennies, votre cinéma s'éloigne du souci réaliste pour explorer le cinéma de genre à travers un travail intense avec vos acteurs.
B. N. : Ces dernières années le cinéma argentin a effectivement connu un grand changement autour de la nécessité de revenir à une fiction plus assumée en tant que telle. Comme à une autre époque apparaissait la nécessité de revenir au naturalisme et à la forme documentaire en rapport direct avec la crise économique de 2001. Je pense qu'à l'heure actuelle nous avons besoin de fiction et de films de genre afin de parvenir à dialoguer avec le public en questionnant l'imaginaire de ladite fiction qui ne peut pas être seulement le monopole des séries nord-américaines. Dans ce type de cinéma, c'est vrai que les acteurs ont un rôle fondamental, notamment les acteurs que l'on peut considérer comme des « stars » et qui convoquent d'une manière particulière l'imaginaire du public. L'acteur Darío Grandinetti est une véritable icône au sein du cinéma argentin et possède un lien particulier avec le public argentin et espagnol. Lui proposer ce rôle dans mon film participait d'une intention bien déterminée. Quant à Alfredo Castro, même s'il n'est pas encore connu du grand public argentin, en dehors des personnes très cinéphiles qui ont vu les films dans lesquels il a joué, c'est un acteur chilien extraordinaire.

 

 

3618410
Rojo
de Benjamín Naishtat
Fiction
109 minutes. Argentine – France –Brésil – Pays-Bas – Allemagne - Belgique, 2018.
Couleur
Langue originale : espagnol

Avec : Dario Grandinetti, Andrea Frigerio, Alfredo Castro, Diego Cremonesi
Scénario : Benjamín Naishtat
Images : Pedro Sotero
Montage : Andrés Quaranta
Musique : Vincent van Warmerdam
Décors : Julieta Dolinsky
Production : Bord Cadre Films, Desvia Produções, Ecce Films, Pucara Cine, Sutor Kolonko
Producteurs : Emmanuel Chaumet, Federico Eibuszyc, Rachel Daisy Ellis, Barbara Sarasola-Day, Marleen Slot, Ingmar Trost, Dan Wechsler, Jamal Zeinal Zade
Distributeur (France) : Condor Distribution

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.