Entretien avec Ciro Guerra, réalisateur de "L'Étreinte du serpent"

Cinélatino, 28es Rencontres de Toulouse : après la première à la Quinzaine des Réalisateurs du festival de Cannes 2015, un parcours à travers le monde multirécompensé dans les festivals (dont le Grand Prix au Festival de Cinéma de Costa Rica entra autres) et une sortie en salles en France, le film est repris dans la programmation de Cinélatino.

Ciro Guerra © Laura Morsch-Kihn Ciro Guerra © Laura Morsch-Kihn

Cédric Lépine : Un des points communs de tes films, ce sont ces histoires de personnages à la recherche d'eux-mêmes.

Ciro Guerra : Dans mes histoires, je cherche à ne pas avoir trop de contrôle sur le thème que je traite. Je préfère que mes films viennent de lieux inconnus plutôt que de mon désir conscient. Je fais un film parce que je sens la nécessité de le faire. Une fois réalisé et que je suis en mesure peut-être de prendre un peu de distance à son égard, je commence à prendre conscience de ce que le film me dit en profondeur. En général, j'aime que l'art surgissent de manière inconsciente. Ensuite, effectivement je peux constater respectivement que mes films parlent de personnages à la recherche d'eux-mêmes, à partir d'épreuves aussi physiques qu'émotionnelles. Évidemment, ceci a un rapport direct avec moi mais ce n'est pas quelque chose que j'ai consciemment planifié. Je me rends compte que non seulement les films impliquent une recherche de soi mais aussi de l'autre. Car c'est à partir d'une rencontre avec de véritables connexions avec l'autre que l'on peut se rencontrer soi-même. Au final, telle est ma pensée profonde : nous ne sommes pas des individus isolés chacun dans son île et les relations avec les autres nous permettent d'accéder à la complétude de soi.

 

C. L. : Dans L'Ombre de Bogota (La Sombra del caminante) comme dans L'Étreinte du serpent (El Abrazo de la serpiente) les protagonistes ont derrière eux une expérience traumatique qu'ils tentent plus moins de fuir et qui est liée à l'histoire violente de leur pays d'origine. Les films sont de véritables défis à parler de ce qui ne peut se dire.

C. G. : En effet, les personnages supportent des expériences traumatiques et cela est en lien avec ma propre expérience de l'histoire de la violence en Colombie. J'ai grandi dans un pays où l'histoire du conflit armé est très lourd et la manière d'affronter cette mémoire en Colombie consiste à ne jamais en parler. Il en est de même des

etreinte-du-serpent © Diaphana etreinte-du-serpent © Diaphana

populations indiennes de Colombie. Après avoir réalisé mes recherches en zone amazonienne, je me suis rendu compte qu'après avoir vécu toute cette flambée de violence, le silence était la règle. Il est souvent dit à l'étranger que les Colombiens forment une société à la mémoire courte. Ceci implique une évolution de l'histoire où les événements, au lieu de s'améliorer, empirent. Je m'intéresse beaucoup à faire face à ces choses tues. Je pense que la Colombie préfère jouir du moment présent : c'est pourquoi les Colombiens paraissent si joyeux, alors que cette joie est un masque cachant une mélancolie profondément ancrée. Il s'agit d'affronter un passé très dur, mais qui peut se transformer grâce à l'art, en beauté.

 

C. L. : Dans ton film, il est question du chullachaqui qui laisse des êtres vides. Faire du cinéma n'est-il pas également un défi de maintenir l'énergie créatrice de la réalisation d'un film pour la transmettre dans son ultime étape au public en salles ?

C. G. : Au cours de mes recherches, j'ai découvert ce concept amazonien de chullachaqui et je fus intrigué du lien qu'il pouvait avoir avec le mythe allemand du Doppelgänger. Ce mythe qui semble moderne est millénaire. J'étais intéressé par l'idée d'un individu qui n'est plus que le fantôme de lui-même, où une expérience traumatique peut transformer un individu en un être vide. Cela rejoint l'idée moderne de tous ces avatars virtuels où sont en lien, moins des êtres entre eux, que des avatars. J'étais ainsi saisi par ce mythe à la fois millénaire et d'une grande modernité. C'est parce que je souhaitais l'explorer qu'il est question d'exploration dans le film. Il est vrai que le cinéma comme la photographie sont des moyens de mettre les choses comme les êtres à l'extérieur d'eux-mêmes, alors que les cultures indiennes sont en dehors de ce processus puisque leur culture est orale. Selon la culture orale, lorsque l'on commence à écrire une idée, celle-ci meurt. Leur culture n'est pas celle qui s'est faite mais qui se fait. L'essentiel pour cette culture est de rester vivante : elle se transforme en permanence et jamais ne se fixe. Les cultures orale et écrite constituent deux manières distinctes d'appréhender le monde. L'échange de connaissances entre elles est très importante et de ce tournage chacun a beaucoup appris de l'autre. Ainsi, le tournage fut pour les Amazoniens de Colombie une expérience fascinante et sans nul doute ils en ont beaucoup appris, comme nous avons énormément appris d'eux. En Colombie, les Amazoniens ont longtemps été considérés comme des individus de seconde catégorie, développant des cultures primitives, sous-développées à tel point que le mot « Indien » est devenu une insulte.
Commencer à créer des espaces de communication et de pensée, c'est quelque chose qu'ont tenté quelques explorateurs et je pense que certaines connaissances indiennes sont d'une grande importance pour l'homme de la modernité actuelle.

 

C. L. : Les deux personnages d'Occidentaux fuyant les horreurs de la guerre de leur pays d'origine, semblent rechercher une opportunité de renaître à nouveau dans ce milieu naturel de la forêt qui serait comme une mère disposée à les « réenfanter ». On pense aussi au parcours de Claude Lévi-Strauss qui fuyant la guerre en Europe, s'est retrouvé en Amazonie où il vécut une expérience fondamentale dans sa vie.

C. G. : En effet, un des personnages appartient à cette même génération que Lévi-Strauss. Je n'y avais pas pensé mais c'est une excellente observation : après avoir vécu l'horreur de la guerre, revenir au moment initial qui fonde l'humanité et renaître. Les écrits de Schultes ont eu un énorme impact dans les années 1960 puisqu'il fut l'un des premiers à parler des plantes hallucinogènes et psychotropes, initiant également les premiers mouvements de pensée écologiste, les mouvements de contre culture, la beet generation. Toutes ces transformations sociales des années 1960 constituent une véritable recherche de renaissance.

L'homme moderne souffre de ne plus pouvoir être en relation avec le monde autour de lui, tandis que les plantes psychotropes répondent à cette préoccupation. Mais réduire le message indigéniste au souci de protéger l'environnement est gravement réductionniste : leur pensée est bien plus profonde.

 

etreinte-du-serpent-2 © Diaphana etreinte-du-serpent-2 © Diaphana

 

C. L. : Le film constitue une invitation à rencontrer une sagesse émanant d'une autre culture dans un monde uniformisé par la globalisation.

C. G. : En vérité, le quotidien des Amazoniens est basé sur une série de règles qui ont été trahies par nos ancêtres. Le respect de ces règles leur permettent de continuer à vivre dans la forêt. Ainsi, il est interdit de consommer des poissons à une époque déterminée, car cela empêche la reproduction de se poursuivre et à un moment donné l'espèce disparaît. Le cycle naturel suit un calendrier très complexe où l'Amazonien est appelé à se contrôler, à la différence de l'Homme occidental caractérisé par une absence de contrôle sur ces désirs : ce qu'il veut, il doit l'obtenir immédiatement. Pour les Amazoniens, l'être humain n'est pas en dehors de la nature, il en fait intégralement partie et chaque communauté a besoin de l'autre. Tout fait partie d'un équilibre et rechercher celui-ci est une chose très belle.

 

C. L. : Pour traduire cette pensée, il a fallu le penser en images, à l'intérieur d'une forêt dense. Comment as-tu imaginé ces séquences ?

C. G. : L'espace physique est pour moi essentiel dans le cinéma. Le cinéma comme art est pour moi celui qui se caractérise par sa relation à l'espace. J'ai toujours aimé les films qui donnent une sensation d'un lieu très vive et forte, qu'il s'agisse de la ville, de la campagne ou de la forêt.
Je souhaitais dans le film explorer une forêt telle que les explorateurs de l'époque la percevaient et non pas celle exotique et exubérante comme nous la vend le tourisme. Pour cette raison aussi le Noir & Blanc était pour nous une décision très importante.

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