Entretien avec Adrien Potocnjak-Vaillant, auteur

Parution du livre : "Élévation et chute de la démocratie chilienne" d'Adrien Potocnjak-Vaillant "J’espère que ces enfants d’exilés liront ce livre, et que je pourrais échanger avec eux. Globalement, il y a une nostalgie dans la diaspora chilienne. Leur départ a été contraint et brutal."

Cédric Lépine : En dehors du témoignage de votre père pour ce livre, quelles ont été les autres sources pour connaître l'histoire du Chili de vos parents ?
Adrien Potocnjak-Vaillant : Ma mère est française… sinon vous pensez bien que je l’aurais interrogée aussi. Il n’y a pas beaucoup d’autres sources ! Il y a finalement peu d’ouvrages consacrés à ce qu’il se passe au Chili à cette époque.

C. L. : Avez-vous également interrogé d'autres membres de votre famille ?
A. P.-V. : Non. Lorsque j’ai terminé les entretiens, j’ai eu la tentation d’interroger un oncle ou une grand-tante, mais j’ai préféré rester dans cette dimension père-fils. Ça aurait également demandé un travail considérable puisque la plupart de ma famille chilienne ne parle pas français ; il aurait fallu les interroger en espagnol, par Internet, puis transcrire et traduire… La plupart des autres membres de ma famille n’étaient également pas aussi impliqués que mon père dans la vie politique. Je pense pourtant qu’ils auraient certainement bien des choses à raconter, vu qu’ils ont vécu toute la durée de la dictature au Chili, mais on s’éloigne à nouveau du projet originel qui tournait autour de la thématique du départ et de l’exil. Ça aurait donné un livre différent.

C. L. : Est-ce que le cinéma chilien diffusé en France vous a permis de vous connecter au Chili dont ne vous parlait pas votre père ?
A. P.-V. : Le Bouton de nacre de Patricio Guzmán, est un film documentaire magnifique sur le Chili. Ce genre de film, en effet, permet de saisir une sorte « d’esprit chilien », en réunissant l’histoire des Indiens qui vivaient sur le territoire avant l’arrivée des Espagnols et l’histoire de la dictature dans une vision infiniment poétique. Il y a quelque chose de très chilien dans ce film. C’est vrai qu’il y a une production cinématographique très dynamique au Chili, mais j’ai vu peu de ces films. Je regrette par exemple de n’avoir pas encore vu les films de Raoul Ruiz. Maintenant que vous m'en parlez, il faut absolument que je voie Violetta et No, j'ai trouvé le moyen de les rater. J'ai vu en revanche un film il y a quelques années - dont j'ai oublié le nom -, qui montrait les difficultés d'employés dans des entreprises chiliennes ; il se voulait drôle mais ça ne marchait pas, il était plutôt raté. Pourtant, je pense qu'il avait saisi quelque chose de la tristesse de la vie des travailleurs chiliens dans une société laminée par le néo-libéralisme instauré par les Chicago boys de Pinochet, pendant la dictature. Ce film dégageait une tristesse involontaire, et tout aussi involontairement montrait à quel point la vie des travailleurs est glauque dans une société néo-libérale. En littérature, Luis Sepúlveda et Francisco Coloane ont permis ce genre de « connexion ». Jodorowski est aussi un personnage intéressant, même si je ne connais pas toute son œuvre, loin de là.

C. L. : Est-ce qu'Allende a été une figure politique importante pour vous ?
A. P.-V. : Pas tant que ça ! Tout simplement parce que je connaissais mal son histoire avant d’interroger mon père. Avec ce que j’ai appris lors des entretiens, j’ai un grand respect pour lui et je pense qu’il pourrait être une référence et une inspiration pour beaucoup, aujourd’hui encore. Il semblait être un homme de valeurs et de convictions dévoués au bien commun, ce qui pour moi est la définition même du genre d’hommes ou de femmes politiques que j’aimerais voir arriver au pouvoir. C’est choquant de voir qu’un homme aussi viscéralement attaché à la démocratie, élu démocratiquement, qui gagne de plus en plus l’adhésion du peuple grâce à ses réformes, puisse être renversé du jour au lendemain parce que selon la grille de lecture américaine, il est communiste. Une démocratie qui renverse une démocratie, c’est tellement absurde. Le Chili a découvert brutalement qu’il faisait partie d’un jeu global, que ce n’était pas qu’une petite île isolée par les Andes. Dix ans après Allende, Mitterrand est élu en France. C’est comme si les Américains étaient intervenus pour le renverser.

C. L. : Les relations de transmission de la mémoire semblent uniquement patrilinéaire puisqu'il est question de votre grand-père, de votre père et de vous-même : quelle est la place des mères dans la transmission de la mémoire ?
A. P.-V. : Mon père avait tendance à plus parler de son père que de sa mère. Je lui pose la question, d’ailleurs : « Au fait, ta mère, dans tout ça ? » Elle a moins de place dans son récit que mon grand-père, ce n’est pas moi qui l’ai voulu ainsi. D’autant que j’étais très attaché à cette abuelita, j’aurais aimé en savoir plus sur elle. Malheureusement, elle est décédée avant que je n’apprenne à parler espagnol, et elle ne parlait pas français.
Ma mère est française, comme je l’ai déjà dit… Il m’a déjà traversé l’esprit qu’il y aurait matière à un ouvrage quant à son histoire familiale, qui est un peu particulière. Mais dans un livre consacré au Chili, que voulez-vous qu’elle dise ? Il y a cet effet de miroir, je pense, pour un fils quand il interroge son père. Comme je l’écris dans les remarques que je distille après certains entretiens, j’ai parfois eu l’impression de poser des questions à un « moi » du futur, ou à un « moi » qui aurait vécu dans un autre espace-temps. Il y a quelque chose comme ça. Je me demande ce que je ressentirais si j’interrogeais ma mère. Ce serait certainement très riche mais aussi très différent : elle a grandi dans la campagne du Maine-et-Loire, dans une famille paysanne, dans les années 1950 et 1960.

C. L. : Avez-vous rencontré des similitudes de parcours chez d'autres enfants d'exilés chiliens ?
A. P.-V. : J’en connais peu ! Le seul que je vois régulièrement m’a tout de suite parlé du livre quand il a appris son existence, il semblait très intéressé, j’espère qu’il le lira. Mais comme je le dis dans le livre, mon père ne s’est que peu entouré d’autres immigrés chiliens. Je lui demande pourquoi, d’ailleurs. J’espère que ces enfants d’exilés liront ce livre, et que je pourrais échanger avec eux. Globalement, il y a une nostalgie dans la diaspora chilienne. Leur départ a été contraint et brutal. Ils cultivent le souvenir du pays par la décoration de leur appartement, la nourriture, les rencontres avec d’autres exilés. Ma tante, qui vit aussi en France, est retournée dès 1990 au Chili, dès que Pinochet est parti. Mon père est un peu en dehors de tout cela ; il a peu de nostalgie, il n’est retourné là-bas qu’en 2003. Je l’attribuais à une forme d’insensibilité, mais c’est juste qu’il est moins attaché au pays que d’autres, au point qu’il l’aurait peut-être quitté même sans le coup d’État. J’aimerais beaucoup que ce livre soit publié au Chili, pour que ce pays n’oublie pas ceux qui sont partis, et ceux qui sont nés de ceux qui sont partis. J’ai l’impression que le Chili refoule cet aspect de son histoire, qu’il n’y a pas une grande conscience de la richesse que constitue cette diaspora. J’espère aussi que les exilés comprendront l’importance de parler de leur histoire à leurs fils… C’est une partie de moi-même dont je suis parti à la recherche.

C. L. : Quelle a été la conséquence de la rédaction de ce livre sur vos relations avec votre père ?
A. P.-V. : Je me rappelle qu’après avoir fini les entretiens, nous prenions la voiture ensemble et il me proposait de conduire, comme s’il me faisait plus confiance. Et je ne crois pas qu’il fasse de remarques sur ma conduite pendant le trajet. Je vous assure que c’était un petit événement ! Globalement, je pense qu’il y a une forme de respect nouveau. Les livres sont très importants pour mon père, il a une grande bibliothèque. Il écrit depuis un moment sans parvenir à le concrétiser en ouvrage ; quelque part, j’ai accompli ce qu’il n’a pas pu encore faire. Globalement, je dirais que ça a amélioré nos relations, qui ont été conflictuelles pendant longtemps. Et le fait de dissiper toutes ces interrogations sur son vécu chilien, c’est un soulagement. De dissiper des non-dits. J’étais à peu près certain qu’il n’avait pas été maltraité par les militaires, mais j’avais un petit doute agaçant, aujourd’hui dissipé : il est passé entre les mailles du filet. Pourtant, il a pris quelques risques… Son père est mort d’un cancer alors que mon père n’avait que 18 ans. J’ai toujours senti que c’était un sujet sensible, je connaissais peu de choses à propos de mon grand-père… C’est aussi peut-être pour cela qu’il tient une place plus importante que ma grand-mère dans le récit.

C. L. : Est-ce que les relations entretenues via les réseaux sociaux vous permettent de développer une relation avec le Chili d'aujourd'hui ?
A. P.-V. : Plus ou moins. Mais les réseaux sociaux ne remplacent pas une vraie sociabilité, ce n’est pas un scoop ; c’est tout au plus un pâle substitut, assez superficiel, Facebook surtout. Et ce n’est pas à proprement parler une source d’information… Je me suis connecté à un cousin chilien récemment via Facebook, il m’a envoyé un message en me disant qu’il espérait que ce lien réduirait la distance, mais pour le moment, il n’en est rien. Parler directement avec ma famille chilienne via Skype ou WhatsApp me paraît plus intéressant. Cela va certainement se mettre en place dans les mois qui viennent. J’ai tout de même pu découvrir quelques artistes musicaux chiliens inconnus en France, par exemple, en échangeant avec un cousin. Quant à l’actualité chilienne à proprement parler, j’y suis attentif, mais il est difficile d’avoir une idée précise de ce qu’il se passe là-bas, même en consultant les sites d’informations chiliens.

C. L. : Quel est votre lien au Chili d'aujourd'hui ?
A. P.-V. :
Le Chili me manque. Je n’y suis allé que deux fois, et le dernier voyage remonte à dix ans. Mais c’est loin et cher. J’y retournerais dès que je pourrais. Je ne suis pas nationaliste, mais il y a une espèce de fierté à faire connaître le Chili et à en parler. Et je suis plus excité quand l’équipe de foot chilienne joue que quand c’est l’équipe de France. C’est une richesse extraordinaire d’avoir plusieurs cultures. Cela met tout en perspective et donne une profondeur et une distance sur beaucoup de sujets. Dans le roman sur lequel je travaille en ce moment, le personnage est franco-chilien, ou plutôt chileno-français ; il fait ce que j’aurais aimé faire, c’est-à-dire aller là-bas plus souvent, y vivre et y passer du temps. L’intrigue se déroule aussi en partie au Chili. C’est ma manière à moi d’y retourner par l’imagination, d’y préparer un retour. Mon chemin repassera par là-bas, c’est une certitude.

 

 

 

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Élévation et chute de la démocratie chilienne. Dans le miroir du père
d'Adrien Potocnjak-Vaillant
Nombre de pages : 178
Date de sortie (France) : août 2016
Éditeur : L'Harmattan

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