Entretien avec Ana Isabel Bustamante pour son film "La Asfixia"

En 2019, Ana Isabel Bustamante présentait au festival Cinélatino son film documentaire "La Asfixia" en compétition. Il y est question de son propre sentiment d'asphyxie vécue au Guatemala depuis la disparition de son père ainsi que de nombreux citoyens, durant la dictature.

Ana Isabel Bustamante © Laura MORSH-KIHN assistée de Raquel GONZALEZ LOPEZ Ana Isabel Bustamante © Laura MORSH-KIHN assistée de Raquel GONZALEZ LOPEZ
Cédric Lépine : Quel est ton parcours avant d’en arriver à être réalisatrice ?
Ana Isabel Bustamante :
Au Guatemala, quand j’ai commencé à étudier, il n’existait pas d’école de cinéma et je me suis donc inscrit dans une école de journalisme. J’ai ensuite reçu une bourse pour aller étudier le cinéma documentaire à Barcelone. C’est là que je me suis rendu compte de l’importance du montage, que je suis allée étudiée à Madrid. De même, lorsque j’étais à l’école de journalisme, je me suis toujours davantage concentrée sur l’approche audiovisuelle et la photographie.


C. L. : Le montage dans ton film est-il une construction essentielle pour raconter ton histoire ?
A. I. B. :
En effet, pour moi le montage est un moment très important de la réalisation d’un film. Nous avons tourné durant deux mois et lors de l’étape du montage, je vivais alors à Madrid. Je me suis alors rendu compte face aux images à quel point j’avais été affecté par tout ce qui s’était passé durant le tournage et mes investigations. Au cours du montage, j’ai écrit quelques notes qu’avec l’équipe nous appelions « régurgitations ». Face aux images, je me rendais compte de tout ce qui me touchait personnellement. En fonction de ces « régurgitations », nous avons décidé de mettre en place la voix off. Pas toute la voix off, car certains éléments étaient très clairs pour moi dès le début de la réalisation du film à l’étape de l’écriture du scénario, mais une grande partie.


C. L. : Comment as-tu trouvé ta propre place dans ton film ?
A. I. B. :
Je pense que la conception du film était assez organique et je la considérais comme quelque chose d’inévitable. Je ne supporte pas du tout être face à la caméra et je devais pourtant le faire car je me considérais comme un personnage important du film : en plus du statut de réalisatrice du film, j’en étais aussi le personnage inévitable. En revanche, ce n’est pas moi qui suis importante et durant le montage qui fut plutôt inconscient, selon une logique de défense, je me suis exposée sans pour autant me mettre à nu à l’écran. Tout ce que j’avais filmé m’affectait tellement que j’ai décidé que la forme la plus honnête pour moi consisterait à révéler mes émotions. Ainsi, au montage encore j’ai pu réduire au silence des passages que je ne souhaitais pas entendre. Certains passages étaient tellement douloureux me portant à la sensation de l’asphyxie que j’ai dû utiliser le silence. Le film dans sa réalisation est assez organique. Au final, je suis plutôt satisfaite du résultat car je considère que j’ai réalisé un film avec le point de vue le plus honnête possible.


C. L. : Si l’honnêteté est la valeur qui fonde ton positionnement dans ce film, penses-tu qu’il s’agit aussi d’une valeur incontournable pour que le Guatemala puisse affronter l’histoire de ces dernières décennies ?
A. I. B. :
Pour moi en effet il s’agit là d’un positionnement politique fondamental. Car je souhaite penser qu’au Guatemala si la vérité des événements passés était assumée, le pays ne se trouverait pas dans la situation actuelle. L’idée était de faire un film sans excès de sentimentalisme mais comme quelque chose de concret et réel. Pour le film comme pour une histoire individuelle, le fait d’en affronter les points sombres fait souffrir. Je pense que s’il existait politiquement au Guatemala cette clarté dans les discours dans le désir de reconstruire à partir de l’accès à la mémoire, le pays se trouverait dans une autre dynamique. C’est là un chemin à suivre pour pouvoir parvenir à un véritable changement.


C. L. : Le film a été réalisé avec une équipe réduite ?
A. I. B. :
Nous avons réalisé ce film avec très peu de financement et ceux qui y ont participé ont été personnellement enthousiastes par le sujet du film et s’y sont naturellement impliqués. Je suis certes la personne qui a réalisé le film, mais celui-ci appartient à tous les membres de l’équipe.
Lors de la projection au Guatemala du film, beaucoup de personnes de ma génération se sont retrouvées dans mon positionnement, ce qui a permis de libérer leur propre parole sur leurs histoires personnelles et plus tard d’interpeler leur famille pour reconstituer leur mémoire. Le film a permis de légitimer chez beaucoup de personnes la possibilité de parler publiquement comme dans le cadre intime de la famille de ce passé douloureux. Cela a été une très belle rencontre entre le public et le film.
Durant le tournage, en posant les mêmes questions à mes interlocuteurs je me suis rendu compte que le processus que nous avions à vivre était collectif. Il s’agissait ainsi de reconstituer une histoire collective là où l’on pouvait se sentir seul-e enfant face à l’horreur. Je fus touchée de voir qu’à la fin du film plusieurs personnes parmi le public ont senti le besoin de se prendre dans les bras. Nous avons besoin en tant que société de ce type de rapprochements entre nous.
"La Asfixia" d'Ana Isabel Bustamante © Cine Concepción "La Asfixia" d'Ana Isabel Bustamante © Cine Concepción


C. L. : Est-ce que tu sens que ta génération a plus de libertés pour aborder tous ces thèmes ?
A. I. B. :
Avec ces disparitions forcées, on dit que cela affecte au moins trois générations. Il est manifeste que ma génération n’a pas vécu les événements de la même manière que les autres. Nous avons certes une mémoire de ce passé mais nous n’avons pas vécu concrètement les événements que nos parents ont subi. Ainsi, lorsque ma mère me demandait de faire attention lorsque je sortais, je lui affirmais que rien n’allait m’arriver et elle me répondait : « ton père me disait la même chose ! » Aussi, pour la génération de nos parents, parler de ce sujet est profondément plus douloureux : il existe entre nous un véritable abyme !
Ma génération dispose de la force d’un contexte différent afin de pouvoir affronter le passé. Je n’ai pas vécu directement la répression et j’ai eu la chance de me retrouver dans une famille qui a toujours pris soin de moi pour me protéger, ce qui m’a permis plus tard d’avoir la force d’évoquer ces sujets douloureux. De nombreuses personnes ont vu disparaître autour d’eux de nombreux intellectuels dans les années 1980, ce qui a énormément affecté leur capacité à libérer leur parole.


C. L. : Pour réaliser ce film, as-tu travaillé avec des spécialistes, des journalistes, des historiens, des universitaires ?
A. I. B. :
Non, comme ce film était réalisé de manière clandestine, nous nous sommes surtout concentrés sur quelques personnes qui ont connu mon père. En effet, il n’y a pas eu d’enquête et si je voulais savoir quelque chose, il fallait que j’aille voir les personnes proches de lui : ses compagnons d’études et d’activisme social. Ce fut tout un processus qui m’a fait passer d’une personne à une autre pour reconstituer la mémoire alors que de nombreux témoins de cette époque étaient décédés.


C. L. : Quelle est la place actuellement au Guatemala de la confrontation avec son histoire politique et sociale ?
A. I. B. :
Il manque énormément de travail de mémoire encore aujourd’hui au Guatemala même si un processus a été lancé et que de nombreuses associations recueillent des témoignages. Mais toutes ces informations ne viennent pas jusqu’aux écoles. Le gouvernement actuel promilitaire ne cherche pas à lancer des investigations durant le conflit armé qui a affecté le pays ces dernières décennies. Il n’y a donc pas eu de véritablement enseignement de ce qui s’est passé. De plus, les anciens responsables des génocides occupent des postes clés au pouvoir. Symptomatiquement, Zury Ríos Montt, la fille du dictateur génocidaire Efraín Ríos Montt, a pu sans complexe se porter candidate à la présidence de la République. Comment peut-on en toute tranquillité voter pour cette personne qui présente son père comme la personne qui l’a le plus inspirée ? Actuellement, des leaders politiques paysans continus à être assassinés et à disparaître. Il n’existe pas au Guatemala une volonté nationale d’accès à sa propre histoire. Bien sûr que des personnes luttent pour révéler au grand jour cette mémoire mais ceux qui cherchent à l’effacer ont encore des moyens plus puissants.



affiche-asfixia
La Asfixia
d’Ana Isabel Bustamante
Documentaire
79 minutes. Guatemala, Mexique, Espagne, 2018.
Couleur
Langue originale : espagnol

Scénario : Ana Isabel Bustamante, Bárbara Sarsola-Day
Images : Carla Molina
Montage : Ana Isabel Bustamante, Xavi Pereiro 
Musique : Patrick Ghislain
Son : Eduardo Cáceres, Patrick Ghislain
Production : Cine Concepción
Coproduction : Nanuk Audiovisual, Cine Murciélago
Producteur : Joaquín Ruano

Contact :
Cine Concepción – Joaquín Ruano 
producciones.concepcion@gmail.com

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