Entretien avec Ana García Blaya, réalisatrice du film "Les Meilleures intentions"

Dans ce premier long métrage, la réalisatrice argentine Ana García Blaya s'inspire de sa propre enfance et de sa relation avec son père pour inviter à réfléchir sur le sens de la famille dans la rupture au-delà des modèles convenus de paternité. "Les Meilleures intentions" est en salles en France depuis ce 15 juillet 2020.

Trois enfants vivent alternativement sous le toit de leurs parents séparés : une mère rigide et un père musicien dont ils partagent la liberté. Mais face à la crise économique de l'Argentine des 1990, leur mère décide de partir vivre avec eux au Paraguay. Tandis que leur père n'ose pas s'y opposer, Amanda, l'aînée, souhaite rester avec son père à Buenos Aires.

 

Ana García Blaya © DR Ana García Blaya © DR
Cédric Lépine : Quelle est la part autobiographique du film ?

Ana García Blaya : J'ai écrit ce scénario il y a 10 ans lors d'un atelier dirigé par Pablo Solarz. Comme il s’agissait d’un exercice et que je n'étais pas encore réalisatrice, j'ai commencé à écrire et le scénario des Bonnes intentions est apparu, une petite histoire que je devais évidemment raconter et que je connaissais très bien. N'ayant aucune expérience de l'écriture de scénario à l'époque, la première chose que j'ai pensé a été d'écrire sur un monde que je connais, avec la liberté de savoir que c'était un atelier et non un film que dix ans plus tard je finirais par réaliser.

 

 

C. L. : Quelles étaient les ressources sur lesquelles vous vous êtes appuyée pour développer le scénario ? Avez-vous autant sollicité vos souvenirs que ceux de votre famille et des archives de l’époque ?

A. G. B. : Le scénario est sorti de moi comme dans une catharsis. L'histoire est spontanément née de mes souvenirs sans les forcer, suivant là une consigne de l'atelier. Cela venait aussi de mes difficultés, de mes peurs et de mes traumatismes d'enfance. C'est pourquoi j’ai voulu respecter le point de vue d'une jeune fille de dix ans. L'exercice de la mémoire était la seule chose dont j'avais besoin, c'était un voyage mental et émotionnel vers les années 1990. Il n'y a pas eu de participation ou d'opinion de ma famille car cela aurait été la porte ouverte à différents points de vue et je crois que chaque point de vue aurait donné un film en soi. Ce film comporte ainsi mon seul point de vue.

 

 

C. L. : Pourquoi avez-vous pensé que c'était le moment pour vous de raconter cette histoire ?

A. G. B. : J’ai gardé sous la main ce scénario durant cinq ans, jusqu’à ce qu’en 2015 mon père décède. Un an après, ma sœur m’a proposé de présenter le scénario au concours du Premier long métrage de l'Institut National du Cinéma et des Arts Audiovisuels (INCAA) et nous avons gagné. À-là ce moment, nous nous sommes regardées avec ma sœur et nous avons dit "il faut filmer". C'est ainsi que je suis devenue réalisatrice avec ce premier film.

 

 

C. L. : Au sujet du titre, quelles sont selon vous les "bonnes intentions" respectivement du père et de la mère ?

A. G. B. : Les bonnes intentions ont à voir avec l'amour malgré les handicaps ou les lacunes des gens. En reconnaissant nos limites et nos erreurs. Le père d'Amanda accède à une maturité à la fin du film lorsque, conscient de ses limites, il comprend ce qui est bon pour sa fille et la conseille. Les bonnes intentions de la mère sont enfin de respecter la volonté de sa fille, d'écouter enfin sa protestation contre la décision drastique de déménager dans un autre pays et de lui permettre de choisir de comprendre que ce n'est pas une décision facile à prendre.

 

 

C. L. : Pour vous, quelle est l'origine du conflit entre le père et la mère ?

A. G. B. : Je ne crois pas que l'origine du conflit soit le modèle familial, je crois que les problèmes économiques de l'époque (et dans celle-ci aussi) ont laissé les femmes séparées trop seules et ont également fait pression sur les hommes qui ne pouvaient pas assumer leurs responsabilités. Ainsi, l'impuissance économique des deux a fait surgir entre eux des conflits essentiellement économiques de manières très différentes.

 

 

C. L. : Pensez-vous que le modèle familial en Argentine a beaucoup changé par rapport aux années 1990 ?

A. G. B. : Non, d'après mon expérience, je pense que nous sommes tout simplement moins hypocrites aujourd'hui. Il y a encore des divorces, des enfants avec deux foyers, des pères adolescents et des mères qui réclament la maturité et la contribution financière auprès de ceux-ci. Je pense qu'un petit progrès a été fait dans la manière de mettre en mots les revendications des aînés afin que les enfants ne souffrent pas des erreurs des adultes. Concernant la place du père dans la famille argentine actuelle, je ne suis pas sociologue, mais je vois que beaucoup de personnes de ma génération ont vécu des histoires similaires à la mienne et ont appris de leurs propres expériences ce qu'il ne fallait pas faire pour ne pas répéter des erreurs. Ce qui a peut-être changé, c'est la condamnation sociale de certains hommes qui ne prennent pas en charges leurs responsabilités de père et la reconnaissance à l’égard des femmes de tout ce qui était jusque-là naturalisé et associé implicitement à un « devoir » au nom de « l'amour de la mère ». Aujourd'hui, grâce au féminisme, on appelle cela « travail non rémunéré ».

 

 

 

C. L. : Comment s'est passé le tournage avec les enfants ?

A. G. B. : Malgré les quelques heures quotidiennes avec les garçons, c'était extrêmement agréable car nous avons eu au préalable du tournage des répétitions où nous nous sommes rencontrés et un coach d’acteurs fantastique qui a fait de chaque scène un véritable jeu pour les enfants. L'équipe dans son ensemble a toujours été très attentive, s'adaptant pleinement au rythme des enfants et c'était une valeur ajoutée pour chaque responsable d'équipe qui a fait son travail avec professionnalisme et rapidité.

 

 

 

"Les Meilleures intentions" (Las Buenas intenciones) d'Ana García Blaya © Épicentre Films "Les Meilleures intentions" (Las Buenas intenciones) d'Ana García Blaya © Épicentre Films

C. L. : Dans la reconstitution des années 1990, comment avez-vous travaillé avec le directeur de la photographie Soledad Rodríguez ?

A. G. B. : Soledad, en plus d'être une directrice de la photographie très talentueuse, est une de mes amies. C'était juste cette complicité dont j'avais besoin pour réaliser à mon premier film, car elle me soutenait et s'adaptait aux conditions que nous avions (petit budget, peu de temps d'installation - puisque nous n’avons pas beaucoup de temps pour filmer avec des mineurs - et priorité aux moments de travail avec les enfants), elle a été très généreuse et n'a jamais mis son travail personnel au-dessus du projet collectif. Elle et le reste des femmes qui étaient chefs d'équipe dans ce film ont été des éléments clés de mon processus d'apprentissage et de mon affirmation en tant que réalisatrice, car ce que je filmais, faisait, en plus d'un film, partie de mon histoire personnelle.

 

 

C. L. : Comment avez-vous choisi les différents morceaux de musique qui occupent une place importante dans le film ?

A. G. B. : La musique du film est aussi importante que le décor ou les costumes, car elle représente le temps. Il y a des chansons originales de l'époque dont j'ai demandé les droits car en famille nous les écoutions. Ces musiques rendent compte d’un moment et du style familial que nous étions. Mais il y a aussi la musique composée par mon père que j'ai utilisée délibérément et je voulais ainsi rendre hommage à cet artiste qu’il a été plus tard. Mon frère et son groupe ont composé le reste. La partie musicale est celle qui m'a donné le plus de plaisir dans ce projet. 

 

C. L. : Avez-vous pensé à la musique pendant l'écriture du scénario ?

A. G. B. : Le scénario original possédait de nombreux groupes bien connus dont, logiquement, avec notre budget, nous ne pouvions obtenir les droits (Ramones, The Breeders, Bob Marley, Beatles, Rolling Stones, Iggy Pop, etc.). Tous ces groupes restaient en référence dans le scénario, car ils font partie de l'univers musical que nous avons consommé avec mon père et ont servi à refléter l'éducation musicale qu'il nous a léguée. Mais au moment du tournage, nous sommes restés avec ces groupes argentins emblématiques de l'époque que nous avons réussi à reconstituer. Pour le reste de la musique, j'ai choisi des chansons de mon père et de mon frère qui gardent le style des chansons de ces années que nous écoutions en famille.

 

 

C. L. : Comment avez-vous travaillé avec votre frère pour créer la musique originale du film ?

A. G. B. : Avec mon frère, nous travaillions à distance, car nous vivons dans des pays différents et parce que nous nous comprenons sans parler. Beaucoup de chansons utilisées dans le film existaient sur les disques précédents de son groupe et il a dû composer certaines choses en particulier. Ainsi, mon frère a composé sa première chanson seul et cela a donné une impulsion initiale pour créer en cascade une suite de chansons qu'il a composées récemment et qui font de lui un compositeur très précieux pour moi (à tel point que je lui ai déjà commandé de la musique pour un futur projet !). Il n'y a jamais eu de changements des chansons que je lui ai demandées car il a toujours parfaitement compris le style et le thème dont il avait besoin et qu’il avait donc compris dès le départ.

 

 

C. L. : Quels étaient vos choix de mise de scène, entre l’importance accordée à la direction d’acteurs et les partis pris esthétiques du film ?

A. G. B. : La direction des acteurs (surtout les mineurs) a été la clé pour moi. D'abord, parce que si je ne pouvais pas croire en ces enfants acteurs, le film ne fonctionnerait pas car les enfants représentent 90% du film à l'écran. Mon histoire était entre leurs mains, j'avais donc besoin de croire en eux. C'est pourquoi nous avons répété avec eux deux mois avant de filmer avec deux coachs. Nous nous sommes en outre assurés d'arriver sur le plateau avec beaucoup de pratique et de familiarité les uns envers les autres en tant que frères et membres d'une même famille, notamment à l’égard du père et de la mère dans la fiction.

La reconstitution de l'époque a également été essentielle, car il s'agit des années 1990, sans téléphones portables, avec des voitures plus anciennes, avec d'autres costumes et coiffures, et même avec une façon de parler différente. La clé pour réaliser ce "voyage dans le temps" était entre les mains des équipes artistiques (costume, maquillage et décors), et c'était assez facile parce que toute l'équipe a vécu cette décennie et, bien que très différente de l'actuelle, c'était une époque pas si lointaine. En plus des éléments nécessaires pour retrouver cette époque, le travail le plus difficile fut sûrement la dissimulation des traces de la "modernité" d'aujourd'hui.

 

 

C. L. : Quelles sont les références que vous aviez en tête pour travailler sur votre propre film ?

A. G. B. : Je me définis principalement comme scénariste et monteuse. Raconter mon histoire en tant que réalisatrice a été une opportunité que m'a donné la vie d'évoluer dans mon rôle de narratrice. J'ai appris que diriger c'est savoir s'entourer et savoir clairement ce que l'on veut communiquer plus tard. C'est travailler en mettant beaucoup d'amour et de soin dans le projet. Le film terminé est le résultat de tout ce processus.

Ma référence principale et mon partenaire dans tout ce que j'ai produit auparavant (écrit, filmé ou enregistré) a toujours été mon père. Pas en tant que cinéaste, mais en tant que personne toujours fidèle à ce qui le stimulait. Il a su saisir des moments de la vie pour nourrir sa musique. Nous avons regardé beaucoup de télévision : dans les années 1990, nos influences allaient de la musique qui commençait à être diffusée à la télévision sous forme de clips vidéo via MTV et d'autres chaînes, jusqu’aux Simpsons ou aux programmes d'humour anglais. J'ai vu plus de programmes de télévision que de cinéma dans ma vie et le cinéma que nous avons beaucoup consommé était en VHS : nous avons ainsi eu plusieurs films de Chaplin, dont mon préféré : Les Temps modernes.

Pour ce film je n'ai pas utilisé les références des autres, car j'avais les images et toute l'histoire enregistrées dans ma tête. Je peux seulement dire qu'il y avait en moi quelque chose de la nostalgie du film Nobody Knows d’Hirokazu Kore-eda qui m'a émue : ces enfants, seuls, s’organisant en l'absence d'adultes. Bien que les histoires ne se ressemblent pas, c'est un film qui n'a pas peur de l'émotion.

 

 

meilleuresintentions
Les Meilleures intentions
Las Buenas intenciones
d'Ana García Blaya
Fiction
86 minutes. Argentine, 2019.
Couleur
Langue originale : espagnol

Avec : Javier Drolas, Amanda Minujín, Ezequiel Fontanela, Carmela Minujín, Sebastián Arzeno, Jazmín Stuart, Juan Minujín
Scénario : Ana García Blaya
Images : Soledad Rodríguez
Montage : Rosario Suárez 
Musique : Ripe Banana Skins
Production : Nos ( Joaquín Marques Borchex), Tarea Fina (Juan Pablo Miller), Bla Bla Cine (Juana García Blaya, Ana García Blaya)
Ventes internationales : Films Factory
Distributeur (France) : Épicentre Films

 

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