Fantômes troubles de la famille chilienne conservatrice

Suite au décès de son père, Helena est de retour dans la maison où sa mère est domestique. Dans une atmosphère lourde et inquiétante

 

"La Visita" de Mauricio López Fernández © Outplay "La Visita" de Mauricio López Fernández © Outplay

Sortie DVD : La Visita de Mauricio López Fernández

Daniela Vega, l’actrice inoubliable du dernier film de Sebastián Lelio Une femme fantastique (2017) a débuté au cinéma quelques années plus tôt avec La Visita de Mauricio López Fernández. Son personnage est ici plus mutique, représentatif du drame en cours : les pesanteurs de la famille chilienne où les divisions n’éclatent jamais au grand jour, comme l’explique avec une grand subtilité et pertinence d’analyse Laurence H. Mullaly, en bonus de cette édition DVD. Dans cette histoire, la fille de la domestique veuve de la maison est de retour avec un nouveau prénom et une nouvelle identité sexuelle. Contrairement à Une femme fantastique l’identité transgenre n’est pas ce qui perturbe à première vue l’ordre de la maison bourgeoise. La « visite » d’Helena devient dès lors un principe actif des tensions larvées au sein de ce foyer. Pour son premier long métrage, Mauricio López Fernández adapte son court métrage du même nom (présent dans cette édition DVD aux côtés également de La Santa où il est question d’identité sexuelle problématique au sein de l’ordre familial et religieux rigoureux) en s’inspirant vivement de la géniale et subtile mise en scène de Lucrecia Martel, dont on retrouve ici l’une de ses actrices de La Femme sans tête, Claudia Cantero, dans le rôle de la maîtresse de maison de ce foyer bourgeois plongé dans le marasme de ses propres névroses. De là à envisager ce foyer comme la métaphore de tout un État, il n’y a qu’un pas qu’il est aisé de réaliser, tant le peu d’explication narrative permet d’autant plus d’extrapoler sur le sens des conflits en jeu entre les personnages. On sent énormément de fantômes issus d’un passé trouble, que ce soit à travers les cris réguliers d’une grand-mère à l’étage, de l’attitude fuyante du père de famille dans cet espace majoritairement féminin, des enfants errants dans les couloirs et laissés à leurs propres inquiétudes. Mauricio López Fernández utilise les codes du film d’horreur pour distiller cette atmosphère de drame omniprésent où l’on imagine que le fantastique prendra des formes étranges pour caractériser les psychés troubles des uns et des autres. Le personnage d’Helena est incidemment contrainte à un moment donné dans cet univers à porter les vêtements masculins et conservateurs de son père décédé, lui-même vêtu du nauséeux passé militaire de l’histoire chilienne. Or, sa force lui vient de sa décision d’avoir quelque temps plus tôt quitté l’espace carcéral du foyer bourgeois pour affirmer et construire sa nouvelle identité à l’extérieur. Son retour a un effet fantasmatique sur les uns et les autres enfermés dans la prison des contraintes quotidiennes d’un conservatisme atavique. Tout est narré avec une subtile atmosphère dans ce huis clos intimiste.

 

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La Visita
de Mauricio López Fernández
Avec : Daniela Vega (Helena), Rosa Ramírez (Coya), Claudia Cantero (Teresa), Carmen Barros (Mina), Paulo Brunetti (Enrique)
Chili, Argentine - 2014.
Durée : 85 min
Sortie en salles (France) : 11 mai 2016
Sortie France du DVD : 31 décembre 2016
Format : 2,35 – Couleur
Langue : espagnol - Sous-titres : français.
Éditeur : Outplay
Bonus :
un livret de 12 pages
2 Courts métrages du réalisateur :
La Santa
La Visita
« Le Voile des apparences » : entretien avec Laurence H. Mullaly
Bande-annonce

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