Antonella Sudasassi © Esteban Chinchilla Antonella Sudasassi © Esteban Chinchilla

Cédric Lépine : Ton court métrage El Despertar de las hormigas s’intègre dans un projet plus large de films sur le thème de la sexualité féminine. Peux-tu en parler ?
Antonella Sudasassi :
El Despertar de las hormigas est un projet transmédia qui comporte essentiellement trois parties. Chacune d’elle aborde une étape de la vie d’une femme. Ce court métrage traite de l’enfance, un long métrage de fiction abordera l’adolescence et un documentaire se focalisera sur l’âge adulte. L’idée consiste à explorer ce que signifie la sexualité féminine au Costa Rica comme en Amérique latine en invitant des artistes venues du vidéo art, de la littérature, de la peinture, etc. à développer ce sujet. Ainsi pourra commencer un dialogue sur ce thème.

C. L. : Pourquoi as-tu décidé de commencer par l’enfance et le court métrage ?
A. S. :
Tout d’abord, par respect chronologique, j’ai choisi de débuter par l’enfance avant les autres âges. En outre, le court métrage est bien plus accessible que les autres formats et l’objectif était de développer une dynamique de travail entre moi et ma productrice ainsi qu’avec toute l’équipe sur les lieux du tournage. Les trois histoires sur ces trois films seront complètement indépendantes, c’est-à-dire qu’il n’y aura pas de personnages qui se répéteront de l’un à l’autre. Seule la ligne thématique unira l’ensemble. Je souhaite développer dans chaque étape certains concepts liés à ce qu’est en train de vivre la femme. Ainsi, le court métrage parle de la masturbation. Ce thème pourra être repris par les artistes invités afin de partager leur propre regard.

C. L. : Quelle est ta différence d’approche entre la fiction et le documentaire pour aborder ce même thème ?
A. S. :
La fiction de manière générale me donne davantage la possibilité de réaliser une exploration sensorielle de l’expérience du personnage. Je souhaitais aborder ce sujet non nécessairement à partir des statistiques sociales mais de l’empathie sensorielle. L’idée était ainsi d’inviter le spectateur à partager ce que ressent la jeune fille. L’adolescence sera traitée également avec la fiction car elle permet d’aborder de manière subtile comment une jeune femme apprend à aimer et ce que transmet une mère à ce sujet. La fiction permet d’aborder ces sujets à partir des yeux mêmes de l’adolescente en question.

"El Despertar de las hormigas" d'Antonella Sudasassi © DR "El Despertar de las hormigas" d'Antonella Sudasassi © DR

C. L. : Tu penses faire des liens implicites entre les trois histoires, comme expliquer le comportement adulte à partir de ce qui s’est passé dans l’enfance, même s’il ne s’agit pas des mêmes personnages ?
A. S. :
Je traite dans ces films de réalités très actuelles. Par exemple, la fillette se permet de parler avec sa mère de sa sexualité ce que fort probablement n’a pas vécu la femme adulte durant son enfance. L’objectif est donc de traiter ce sujet à trois époques de la vie d’une femme dans le monde d’aujourd’hui au Costa Rica. Il est aussi question des réalités sociales distinctes puisque dans le long métrage la famille sera beaucoup plus humble économiquement que dans le court. Dans le documentaire, il sera question d’une zone frontière où il existe peu d’opportunités d’éducation à la sexualité.

C. L. : Qu’est-ce qui t’a convaincu de choisir cette histoire pour représenter la découverte de la sexualité chez l’enfant ?
A. S. :
Une mère seule qui doit s’occuper de sa fille unique dont le père est absent durant le temps des vacances… Tous ces éléments me permettaient de refléter au mieux la vision d’une fille de 10 ans actuellement au Costa Rica : c’était pour moi le contexte parfait. En effet, changer le lieu quotidien du personnage principal offrait une belle opportunité de le mettre dans un processus de découverte. Cette jeune fille découvre des sensations nouvelles dans son rapport à la nature notamment. L’idée avec ce court métrage était de réaliser une exploration sensorielle, non pas de la sexualité telle que les adultes l’entendent, mais à partir du point de vue de la jeune fille.

C. L. : Le contexte de la mère qui a une relation avec un nouvel amant, conduit la jeune fille à accepter que sa mère ait une vie privée en dehors de sa relation à sa fille.
A. S. :
En effet, la jeune fille, Luciana, est contrainte d’accepter une nouvelle situation. Probablement que la mère et la fille vivaient dans une relation de grande proximité puisqu’elles restent très complices. Et puis voilà qu’apparaît une nouvelle figure masculine qui oblige Luciana à imaginer que sa mère a une sexualité. Ce contexte permet à Luciana de découvrir la sexualité aussi bien à partir de l’expérience de sa mère que la sienne propre.

C. L. : La narration de ton film repose également sur un important travail de l’image. Comment as-tu travaillé avec Nicolás Wong Díaz, probablement le plus talentueux chef opérateur costaricain à l’heure actuelle ?
A. S. :
Le travail avec lui a été très fluide. C’est vrai qu’il fait un excellent travail, qu’il a un excellent regard. Dans le scénario, j’avais fait comme une liste des sensations physiques et des rapports avec la nature que je souhaitais voir apparaître dans le film. Le travail pour exprimer ces sensations était d’autant plus facile que le magnifique lieu de tournage s’y prêtait. Les sensations avec lesquelles je souhaitais que le public s’identifie pour comprendre ce que vivait Luciana étaient pour moi très claires. La caméra était ainsi toujours à la hauteur de la jeune fille et elle est de tous les plans alors que les adultes peuvent apparaître en hors champ ou coupés. Nous avons beaucoup parlé avec Nicolás de telle sorte que durant le tournage le dialogue entre nous était très organique. Il faut ajouter que la sensibilité de Nicolás est très grande, ce qui fut un grand atout.

C. L. : Comment as-tu dirigé la jeune actrice qui est en âge de se poser les mêmes questions que son personnage : quelle relation à son personnage lui a-t-elle proposé, afin qu’elle évolue, ou non, en même temps que celui-ci ?
A. S. :
Nous avons réalisé un long processus de casting auprès de filles entre 9 et 11 ans pour interpréter le personnage qui a 10 ans. À chaque audition, j’ai tenu à expliquer aux parents l’intention du film et décider avec eux ce que l’on souhaitait partager avec leur enfant. Parler de la sexualité à cet âge peut paraître précoce, mais c’est possible lorsque les parents et leur enfant y sont disposés. Aussi, j’invitais les parents à parler de ce thème directement à leur fille en utilisant leurs propres mots. J’ai pu découvrir moi-même le vocabulaire et la manière de parler des parents sur ce sujet. Ceci généra un dialogue très riche entre nous tous. Au final, sept filles ont été choisies pour suivre des ateliers pour apprendre le travail d’acteur. Il fallait être très attentif à elles et ne pas leur imposer une étape de conscience de leur propre sexualité à laquelle elles n’étaient pas encore arrivées. Il ne fallait donc pas leur proposer des scènes explicites en terme de sexualité. Il s’agissait de suivre leur propre processus de découverte de leur sexualité dans leur vie réelle.

"El Despertar de las hormigas" d'Antonella Sudasassi © DR "El Despertar de las hormigas" d'Antonella Sudasassi © DR

C. L. : L’apprentissage de la vie pour ton personnage principal est un apprentissage sensoriel.
A. S. :
L’objectif était de partager, à partir des choix de mise en scène, la sensibilité d’une jeune fille avec le public. Ce personnage semble naviguer dans un monde onirique et je souhaitais partager aussi cet imaginaire. En effet, Luciana se situe bien au-delà de l’univers conscient.

C. L. : À travers diverses images, notamment celles des fourmis, l’inconscient de Luciana apparaît.
A. S. :
Luciana a une relation forte avec la nature : ainsi, elle parle avec les animaux. C’est le fait de pouvoir toucher et sentir qui provoquera en elle par la suite des sensations de plaisir. Ce que la jeune fille explique à sa mère quant à ce qu’elle vit se différencie de sa propre expérience onirique.

C. L. : Luciana n’utilise aucune technologie comme Internet ou le téléphone portable pour parler avec ses amies. Au final, sa mère est son unique interlocutrice. Pourquoi ce choix ?
A. S. :
En effet, c’est un contexte bien précis qui la situe en dehors de tout le quotidien : ainsi, la jeune fille n’est jamais en contact avec ses amies. Elle a une relation de complicité avec sa mère et la présence de l’amant de celle-ci est vécue par Luciana comme une violente intrusion. Elle est contrainte d’accepter cette présence et tente malgré tout d’entrer en contact avec sa mère. Cette attitude a aussi un rapport avec la culpabilité puisque Luciana sent qu’elle fait quelque chose de mal. Le dialogue entre la mère et la fille permet à cette dernière de s’éloigner de cette sensation de culpabilité. Luciana apprend dès lors que ce qu’elle vit est un processus naturel et qu’il est tout à fait bon d’en parler.

C. L. : Est-ce difficile de parler de sexualité au Costa Rica, pays où le christianisme est la religion officielle ?
A. S. :
Tout d’abord, le pays est en effet catholique et la religion continue à avoir beaucoup de pouvoir, intervenant dans les différentes affaires du pays, notamment autour de ce qui peut ou non s’enseigner. Dans les années 1970, il y a eu une proposition pour inclure le thème de l’éducation à la sexualité dans les écoles publiques (l’école est au Costa Rica libre et gratuite et l’analphabétisme dans le pays est faible) qui a été repoussée à partir d’arguments religieux. Il y a peu encore, un député a demandé aux parents d’empêcher leurs enfants de suivre les cours d’éducation à la sexualité. Même si sur ce thème du manque d’éducation sexuelle, la religion n’est pas uniquement responsable, elle joue un très grand rôle. Il y a encore dans le pays des règles culturelles implicites de ce qui est bon ou mal de parler, en privé comme en public, condamnant tout apprentissage à la sexualité. La sexualité doit être comprise pour moi comme un droit légitime de sentir de la plénitude et de la satisfaction personnelle à s’approcher du corps de l’autre. Dans de nombreux foyers, on ne parle jamais de sexualité.

C. L. : Cette difficulté de l’éducation à la sexualité est la même pour les garçons comme pour les filles ?
A. S. :
En aucun cas. Par exemple, quand j’étais à l’école je savais comment les garçons se masturbaient parce qu’ils ne cessaient d’en parler. En revanche, aucune fille ne s’autorisait à parler de sa propre expérience. Il existe donc une pression morale très forte qui impose ce qui est bon ou non d’un côté pour les filles et de l’autre pour les garçons. Ceci se retrouve au-delà des frontières costaricaines : c’est un problème global.

 

Entretien réalisé à San José (Costa Rica) en décembre 2016, dans le cadre du Costa Rica Festival International de Cinéma.

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Surprisje me ferait plaisir , il passe dans ce moment dans notre région de bord du léman Maria