Entretien avec Lucile de Calan, programmatrice du Festival Biarritz Amérique latine

La 28e édition du Festival Biarritz Amérique latine se tiendra du 30 septembre au 6 octobre 2019. Les films se répartissent en trois compétitions longs-métrages (fiction et documentaire) et courts-métrages de fiction, des avant-premières, des hommages, un focus consacré à la Patagonie, des concerts, des rencontres professionnelles, des rendez-vous littéraires...

Lucile de Calan © P.TOHIER/PHOTOMOBILE/2017 Lucile de Calan © P.TOHIER/PHOTOMOBILE/2017
Cédric Lépine : Peux-tu rappeler ton rôle au sein de l'équipe du festival en tant que programmatrice et définir aussi celui du délégué général Antoine Sebire ?
Lucile de Calan :
Je suis responsable de la programmation du festival depuis 2009. À ce titre, sous la direction et en concertation avec le délégué général, je suis chargée de définir et de bâtir la programmation cinéma et la programmation culturelle (musicale, littéraire, expositions) puis d’organiser leur mise en œuvre.

Pour la partie cinéma et en particulier pour les trois compétitions de films (longs-métrages de fiction, longs-métrages documentaires et courts-métrages), étant donné la quantité d’œuvres à visionner chaque année, je suis accompagnée par des comités de sélection. Il est je pense essentiel de construire les sélections compétitives à travers divers regards, diverses voix. La plupart des films sont des premières françaises, parfois européennes et internationales. Nous faisons en sorte chaque année que le festival soit une occasion unique de découvrir les dernières productions de tout le continent. Pour la partie non compétitive, en fonction de l’actualité de la production cinématographique et culturelle en Amérique Latine, nous choisissons Antoine et moi de donner une « couleur » à la programmation en mettant à l’honneur un pays, son cinéma et sa culture. Cela nous permet de présenter une ligne éditoriale claire à chaque nouvelle édition.

Antoine en tant que délégué général est également chargé de la direction et de l'organisation du festival. Il a pour mission d'assurer le développement de l’événement en termes de notoriété et de rayonnement culturel, en France et en Amérique latine. Il est aussi responsable du budget et développe la recherche de subventions et de partenariats privés.


C. L. : Quel est le lien historique entre la ville de Biarritz et l'Amérique latine ?
L. D. C. :
L’enracinement du festival à Biarritz depuis sa création en 1991, nous le devons au lien fort qui unit les Basques et les Latino-Américains. Au XIXe et au début du XXe siècle, de nombreux Basques et Béarnais touchés par la misère et le manque de terres cultivables, sont partis en Amérique latine travailler dans les grandes estancias, notamment en Uruguay et en Argentine (l'Argentine est le pays dans lequel les Basques ont été les plus nombreux à immigrer). Certains sont rentrés des années après enrichis, retrouver leurs racines entre l’océan et la chaîne pyrénéenne. Par la suite, au cours de la seconde moitié du XXe siècle, les vagues migratoires se sont progressivement inversées et de nombreux Latino-Américains se sont exilés en Espagne et à la frontière au moment des dictatures.
C’est ainsi que les réalisateurs, acteurs et artistes qui viennent au festival, nous racontent souvent qu’ils en profiteront pour visiter un membre de leur famille et que des noms comme ceux d'Iñárritu, Nahuel Pérez Biscayart, ou encore Maite Alberdi sont familiers au Pays basque !


C. L. : Comment et par qui le festival est-il financé ?
L. D. C. :
Le festival est financé en premier lieu par la ville de Biarritz, par la Région Nouvelle-Aquitaine, le département des Pyrénées-Atlantiques, par nos partenaires privés et nos recettes propres (billetterie, recettes du Village, etc.).


C. L. : Quels sont les publics des séances du festival ?
L. D. C. :
Nous réunissons chaque année autour de 40 à 45 000 festivaliers, dont plus des deux tiers pour le cinéma. Un tiers de notre public vient du BAB (Bayonne-Anglet-Biarritz), un tiers de la Région Nouvelle-Aquitaine et un tiers du reste de la France et du monde. Le public des séances est composé de scolaires d’une part (2000 collégiens et lycéens participent à chaque édition), et d’autre part il est conforme au public des salles de cinéma d’arts et essai en France, avec une part importante de spectateurs de 50 ans et plus, et un public mixte en soirée et le week end. L’un de nos objectifs est d’encourager la circulation entre les publics - notamment d’attirer en salles un public très jeune qui fréquente assidûment les concerts mais va moins au cinéma.


C. L. : Quelles sont vos activités à l'année ?
L. D. C. : L’organisation d’un festival comme le nôtre demande une implication importante tout au long de l’année. Pendant l’hiver, nous travaillons à la programmation de l’édition à venir, nous démarchons de nouveaux partenaires, participons aux festivals de cinéma en Amérique latine pour visionner des films sur place, rencontrer les réalisateurs, producteurs, et prendre le pouls de la production cinématographique. À partir des mois de mars-avril, nous commençons à construire la programmation hors-cinéma (programmation musicale, littéraire, expositions), les sélections non compétitives (focus, hommages), visionnons les premiers films qui nous sont envoyés pour les différentes compétitions (pour l’édition 2019, plus de 1300 films reçus) et organisons des projections pour annoncer le festival dans les cinémas de la région. Au mois de mai nous sommes, comme beaucoup d’autres professionnels du cinéma, concentrés sur Cannes et les différentes sélections cannoises. Pendant tout l’été nous visionnons, organisons l’ensemble du programme et gérons la partie logistique du festival (invitations des films, des réalisateurs, producteurs, distributeurs, etc.). À l’automne, pleins feux sur le festival ! Et une fois l’événement passé, vient le moment des bilans internes, ceux adressés à nos différents partenaires, des demandes de subventions, etc. L’année est chargée et passe très vite !


C. L. : Quels sont les enjeux de la Résidence et des Rencontres de production ?
L. D. C. : Le festival a pour ambition de devenir un lieu d’éclosion, un espace de coopération entre professionnels français et créateurs latino-américains. Depuis 2015, nous organisons des rencontres professionnelles au stade du développement de projets. En 2018, nous avons regroupé sous le label BAL-LAB (Biarritz Amérique latine laboratoire) deux dispositifs qui existaient au festival depuis plusieurs années : tous les réalisateurs qui ont un film en sélection officielle à Biarritz peuvent soumettre leur ou un prochain projet pour candidater à une résidence d’écriture et/ou prendre part à des rencontres de coproduction. L’idée de départ est de profiter de la présence à Biarritz de nombreux réalisateurs pour les soutenir sur la suite de leur carrière en leur organisant des rencontres avec des professionnels français susceptibles d’être intéressés par leur projet. Pour les professionnels français, la sélection d’un réalisateur à Biarritz est un gage de talent : nous leur permettons de rencontrer très en amont sur leur projet des réalisateurs dont ils peuvent voir le film précédent sur grand écran.
Cette année, 15 projets ont été retenus pour participer aux rencontres de coproduction. 17 professionnels français (producteurs, vendeurs, distributeurs, diffuseurs) dont 6 établis en Région Nouvelle-Aquitaine y prendront part. 18 projets ont été retenus pour la résidence d’écriture.

Le volet « résidence » du BAL-LAB s’appuie sur un partenariat avec l'ALCA, l’agence livre et cinéma de la Région, qui accueille à Bordeaux l’été suivant le festival un cinéaste en résidence, lui octroie une bourse d’écriture et toutes les conditions nécessaires à l’épanouissement de son projet. Santiago Loza fut le premier bénéficiaire cet été.
En outre, à l’occasion de cette nouvelle édition, nous organiserons une après-midi consacrée à la présentation des sources de financement possibles et de quelques dispositifs opérant dans le champ des coproductions internationales en présence des intervenants suivants : le CNC, la Région Nouvelle-Aquitaine, la Fabrique du cinéma de l’Institut français, le ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères (réseau des attachés audiovisuels) et France Télévisions. Autour de l’adhésion de l’Argentine à Eurimages, nous prévoyons également une rencontre bilatérale franco-argentine en présence des représentants de l’INCAA, du CNC, des producteurs français, réalisateurs et producteurs argentins qui seront sur place à Biarritz.

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C. L. : Que défend le festival à travers sa programmation ?
L. D. C. : Nous défendons les cinémas et les cultures d’Amérique latine, au pluriel en évitant l’écueil des généralités sur le cinéma, la culture ou encore l’identité latino-américaine. Comment parler d’une identité latino-américaine quand on parle d’un continent qui va de la Patagonie au Rio Grande ? La programmation rend donc compte chaque année de cette pluralité, de cette richesse en s’intéressant aussi bien à la production artistique de pays comme l’Argentine, le Brésil ou le Mexique qu’à la production du Costa Rica ou encore de l’Uruguay. En consacrant par exemple notre focus à l’Amérique centrale en 2016, région que l'on connaît davantage pour ses guerres civiles et ses dictatures, nous avons souhaité témoigner de la vitalité de la production cinématographique de ces dernières années au Panama, Guatemala, ou encore au Costa Rica qui doit autant à la récente création de lois de cinéma, d'écoles et de festivals (IFF Panama) qu'à la volonté individuelle de certains réalisateurs (Paz Fábrega, Abner Benaim, Jayro Bustamante, ou encore Julio Hernández Cordón).

Nous défendons également la vitalité des cinémas d’Amérique latine en présentant des premières œuvres (cette année, sur 10 films en compétition longs-métrages, cinq sont des premiers films), en faisant découvrir de jeunes et nouveaux cinéastes dont nous suivons et soutenons les parcours notamment grâce à nos rencontres professionnelles (en 2015, nous présentions en compétition courts-métrages El Enemigo réalisé par le cinéaste brésilien Aldemar Matias qui rencontrait alors à Biarritz, dans le cadre des rencontres de coproduction, son futur producteur, David Hurst de Dublin Films. Cinq ans plus tard, nous sommes très heureux de présenter en compétition documentaires son premier long-métrage La Arrancada, produit par Dublin films).

Nous défendons enfin l’amour du cinéma et l’émotion avec une sélection de films forte, diverse, laissant place à l’audace et aux expériences hors norme (je pense en particulier à la programmation en compétition l’année dernière du film fleuve de 14h de Mariano Llinás, La Flor, et cette année à l’hommage que nous rendrons au cinéaste brésilien Júlio Bressane, considéré pendant longtemps comme un artiste marginal).


C. L. : Comment équilibres-tu la programmation dans leur ensemble entre partis pris esthétiques, nationalités, thématiques, etc. ?
L. D. C. : Si la programmation du festival se veut autant que possible représentative de la production latino-américaine de l’année, nous privilégions la qualité des films avant tout et la diversité des partis pris pour proposer une programmation exigeante mais également ouverte et accessible à tous. Nous ne pouvons, en 10 films dans chaque sélection, prétendre à l’exhaustivité ou dresser un panorama complet : nous montrons avant tout des films qui nous plaisent, en faisant le pari que le public partagera nos enthousiasmes.


C. L. : Quels choix de programmation avez-vous pour la section parallèle consacrée à la Patagonie ?
L. D. C. : Nous avons choisi de mettre la Patagonie à l’honneur cette année pour célébrer l’imaginaire, le fantasme, l’ailleurs et le voyage. À la fois espace géographique et espace de fiction, la Patagonie inspire et a toujours inspiré les artistes, auteurs, cinéastes, créateurs ou encore aventuriers et scientifiques. Nous nous intéresserons à la représentation de la Patagonie au cinéma avec une sélection d’une dizaine de films (dont certains inédits) qui confrontent deux visions antagonistes : le mythe patagon face aux réalités environnementales, politiques et sociales de la région.
Notre programmation littéraire rendra hommage au grand auteur chilien Francisco Coloane, dont l’œuvre exalte les paysages et les habitants de l'île de Chiloé, de la région de Magellan et de l'Antarctique chilien ; nous inviterons également le public à rencontrer deux auteurs argentins Mempo Giardinelli (Fin de roman en Patagonie, publié en 2003 aux. Éditions Métailié) et Cristian Perfumo, dont les romans policiers sont nés de l’univers patagon et ouvrirons la programmation musicale du festival avec le concert du musicien Mapuche, Newen Tahiel. Avec la Patagonie, nous traverserons avec passion tous les arts, le cinéma, la littérature, la musique, réaffirmant, par là même, la pluridisciplinarité de notre festival.

 

 

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