Entretien avec Laurent Cantet autour de son film « Retour à Ithaque »

 

 © Laura Morsch Kihn © Laura Morsch Kihn

Comment les lieux vous inspirent dans votre cinématographie, passant de la France dans un premier temps, au Canada avec Foxfire et ensuite Cuba. L’univers de Leonardo Padura est-il l'événement le plus fondateur de votre rencontre avec Cuba ?

À chaque fois c’est l’histoire que j’ai envie de raconter qui me dicte ses lois. Pour Cuba, il était évident qu’avec Leonardo il y avait une histoire cubaine et qu’on ne pouvait pas la raconter ailleurs, même si ce qui m’intéresse c’est toujours de chercher les ponts qu’on peut créer entre les différentes cultures, les différentes histoires des uns et des autres, et ils sont nombreux... Mais là, ça s’est imposée sans même que je puisse me poser la question. Pour Foxfire, qui est donc l’adaptation d’un roman américain de Joyce Carol Oates, j’ai eu à un moment la tentation de le transposer en France. D’abord j’ai réalisé que ça ne marchait pas parce qu’il y avait plein de détails historiques, ou sociologiques, qui ne coïncidaient pas. Et puis surtout, toutes les images que j’avais fabriquées en lisant le livre n’y trouvaient pas leur place, ou n’existaient pas en France. Les espaces étaient différents, la langue était différente, même l’énergie des dialogues n’était plus la même. J’ai pris la décision à ce moment-là de me conformer à l’histoire que je voulais raconter, d’aller la raconter là où elle devait se passer. Et à chaque fois c’est un peu ce qui se passe, c’est le sentiment qu’une histoire, elle a un lieu, et que ce lieu-là on ne peut pas trop le distordre.

 

Ces histoires s’expriment à travers les personnages, la langue, la manière de parler, la manière d’être au monde. Pour Retour à Ithaque, vous choisissez de filmer cela sur la terrasse. La société cubaine y est présente mais en termes sonores, en termes olfactifs, etc. En quoi cela faisait sens pour vous de représenter la société cubaine de cette manière-là ?

La question qui se posait était d’accorder le plus d’attention possible aux dialogues, à toutes ces histoires qui nous sont racontées, à ces tranches de vies qui nous sont données par les personnages. Et il m’a semblé que plus le dispositif était concentré, plus on avait de chances d’écouter et de comprendre ce qui nous est raconté. Et finalement, il est vrai que ce dispositif au bout du compte très théâtral qu’on a mis en place, un lieu unique (la terrasse), une dur(ée très ramassée (une nuit), m’a semblé important pour la concentration qu’on pouvait avoir sur ce qui importait le plus. Et cela m’a permis d’éviter une vision peut-être un peu plus touristique, que j’aurais pu avoir en tant qu’étranger à Cuba. Parce que Cuba c’est plein de clichés, les vieilles voitures, plein de musique partout, les maisons décrépies par l’humidité et les années… Tout cela a quelque chose de très cinématographique aussi, qui risque très facilement de glisser vers, soit des images d’Épinal, soit même prendre le dessus par rapport à tout ce que l’on veut raconter. En restant sur cette terrasse, j’avais l’impression d’éviter ça. Et puis il y avait le sentiment aussi qu’à partir de là on était sur une espèce de point d’observation, sur la ville, d’abord, et sur le monde plus généralement. Effectivement, il y a ces deux préoccupations dans le film, qui sont d’une part de rendre compte d’une histoire très cubaine, mais aussi des choses plus universelles, comme les désillusions que l’on peut éprouver à un certain âge, le vertige que l’on peut avoir, aussi, face à un monde qui bouge, dont on ne sait pas où il va… Ça les Cubains le vivent en ce moment très fortement, parce qu’ils savent très bien que leur pays est en train changer. Mais personne ne sait dans quel sens ça va arriver. En tant qu’Européen je peux éprouver cela aussi, totalement. Donc il y a ce double aspect, cubain, et universel, que ce lieu unique pouvait aussi restituer. Et puis il y avait l’impression que juste en étant là, on rendait compte aussi de la ville, de la réalité de la ville : des réalités sociologiques à travers ce qu’on devine sur ces terrasses de la vie, ou de la précarité de la vie, et la précarité c’est malgré tout une composante importante de la vie des Cubains aujourd’hui ; la densité sociale de la ville aussi. Sur ces terrasses on se retrouve, on va draguer, on joue quand on est gamin… Tout ça, c’était là, à portée de regard. Un autre côté qui me semble important aussi, c’était cette présence de la mer, parce que l’insularité est un élément très important de la culture cubaine. L’insularité et l’exil qui va avec, c’est-à-dire qu’on peut se sentir très vite enfermé sur une île, à plus forte raison quand cette île ne vous laisse pas souvent la possibilité d’en sortir, c’était du moins le cas jusqu’à il y a encore très peu de temps. Et puis il y a cet exil, cet ailleurs, juste symbolisé par cette mer, cette barrière infranchissable pour beaucoup, qui en plus tout au long du film va aller vers la nuit et va devenir un trou noir dont on ne sait pas ce qu’il cache, qui est attirant et en même temps effrayant. Il me semblait que cette géographie-là était bien restituée par le lieu de tournage.

 

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Pour faire lien avec le cinéma cubain : Il y a, parmi vos choix d’acteurs, des acteurs que l’on retrouve dans Fraise et chocolat de Tomás Gutiérrez Alea. On pourrait même peut-être établir un lien, puisque dans Fraise et chocolat il est question d’un métier, où l’artiste ne peut continuer son œuvre qu’en partant. Est-ce que l’histoire du cinéma cubain a joué dans ce choix de casting ?

J’ai fait le casting de manière très innocente, c’est-à-dire que j’ai essayé de rencontrer le plus grand nombre d’acteurs cubains, parce que je les connaissais mal, ou peu, ou pas, et qu’évidemment les premières personnes que l’on m’a fait rencontrer étaient souvent les personnes les plus connues. Ce qui aurait pu m’effrayer, car j’ai plutôt tendance à travailler avec des acteurs non professionnels, des gens qui ne sont pas déjà marqués par toute une carrière, par des rôles précédents, pour lesquels on n’a pas besoin de faire abstraction de tout ce qu’ils ont fait avant. Là, pour moi, c’était très simple, parce que je ne connaissais pas beaucoup ces acteurs-là, même pas du tout pour la plupart, donc cette question-là a été très vite évacuée. Et je me suis finalement retrouvé, presque innocemment, à avoir choisi les quelques plus grands acteurs cubains du moment. Ça me gênait encore moins pour ce film de travailler avec des acteurs aguerris, parce que le milieu qu’on décrit dans le film est finalement leur milieu à eux. D’abord c’est leur génération, et puis ce sont des artistes, des intellectuels, ce sont des gens qui ont les mêmes préoccupations que les acteurs eux-mêmes. Ce qui leur a permis aussi de se reconnaître dans ces personnages, d’amener avec eux tout leur vécu, toutes les préoccupations, tous leurs ressentiments parfois, et finalement le film a été nourri de ce casting un peu prestigieux, si l’on veut.

 

Par rapport au texte original du romancier cubain Leonardo Padura, considérez-vous que votre identité de cinéaste français permet un regard distancié, par rapport au propre vécu de l’auteur ?

Si j’ai décidé de faire ce film, c’était tout d’abord pour donner la parole à des Cubains. Donc j’ai gardé une position de retrait assez assumée. Et en même temps, j’ai l’impression que la présence dans la boucle, d’un étranger, fait que le film ne peut pas passer sous silence des choses qui, entre Cubains, n’ont pas besoin d’être dites. Que du coup, en nommant les choses, en les racontant à nouveau, on va un peu plus loin dans le récit que si effectivement ils s’étaient retrouvés entre Cubains, avec un réalisateur cubain qui aurait été lui-même complètement partie prenante dans l’histoire racontée. Par ailleurs, ce que j’ai apporté, mais c’est peut-être ma façon à moi de filmer les personnages, c'est une façon de travailler en laissant le plus de liberté possible aux acteurs. Pour ne pas les coincer dans un dispositif qui au bout du compte risquait de se sentir. Tout cela, ça n’a pas de frontière, ce n’est pas une question de nationalité. Et peut-être que le fait que je découvre cette situation, que j’essaye de la comprendre, génère chez moi aussi plus de curiosité. Cette curiosité, je pense qu’elle nourrit le film continuellement.

 

Dans tous vos films, un lieu clos vous permet de parler de manière plus large de la société, de l'éducation, ou de la démocratie.

C'est un peu ce que je fais dans tous mes films. Par exemple dans Ressources humaines, il y avait ce microcosme de l'entreprise ; dans L'Emploi du temps, le microcosme de la famille. Il est vrai que c'est une façon assez pratique de décrire le monde, d'en regarder un fragment qui devient représentatif, ce qui évite aussi la parabole. Si on veut élargir l'analyse à quelque chose de plus large tant mieux. Si on veut s'en tenir à la description d'une famille ou d'un groupe d'amis, ça me va très bien aussi.

 

Vos films témoignent de votre foi dans un nécessaire conflit pour révéler les personnages. C'est vraiment au sein du conflit que le personnage central va révéler sa souffrance, les liens vont se recréer à partir de là.

Parce que je pense que c'est assez proche de la vie même. On passe notre temps à se faire violence, à exercer des violences sur les autres, à gérer des rapports de force. Et je pense qu'il ne faut pas faire abstraction de ça si on veut essayer de décrire un peu la complexité des relations humaines. Et puis il y a le côté « Les gens heureux n'ont pas d'histoire ». Dans Entre les murs, c'était flagrant. On avait même essayé de filmer des scènes où tout se passe bien, où tout le monde par exemple faisait un exercice, y trouvait son compte, mais on s'y ennuyait beaucoup. C'est quand même dans les moments de tensions que les choses se révèlent, souvent, il me semble.

 

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C'est intéressant de constater ce qui est montré dans Retour à Ithaque sur les thèmes de la jeunesse, de la liberté d'expression et de l'exil.

C'est pour moi l'une des questions essentielles qui se pose à Cuba aujourd'hui : comment redonner un peu de sens à la vie de ces jeunes gens qui, d'abord, n'ont jamais été animés par les idéaux qui ont pu être ceux de leurs parents, et qui du coup n'ont pas vraiment de raison ni d'attache très forte. La seule chose qu'ils ont connu c'est la « période spéciale », c'est la faim, c'est la privation. Donc on ne peut pas leur en vouloir d'avoir envie d'aller voir ailleurs. C'est déjà de toute façon un sentiment qu'on peut éprouver de manière générale. Quand on a 20 ans, l'insularité de Cuba peut vite devenir semblable à une prison. C'est vrai que beaucoup de jeunes que j'ai pu rencontrer étaient dans cet état d'esprit là : « aller voir ailleurs parce que de toute façon ça ne peut pas être pire que chez nous ». Maintenant je pense que si les Cubains ne parviennent pas à leur donner de bonnes raisons de rester, ça va être dramatique pour le pays. Tous ceux qui ont fait des études s'en vont parce qu'ils ne peuvent pas s'épanouir dans un pays qui vit une telle crise. Ceux qui n'ont pas fait d'études eux aussi ont des envies d'ailleurs, mais là il s'agit plus d'un exil économique.

 

Si on suit la figure mythologique d'Ulysse, qu'évoque le titre Retour à Ithaque, en continuant de parler de la jeunesse : Télémaque est un personnage construit sur ce père absent, et L'Odyssée se termine avec un retour à l'ordre avec cet exilé. Est-ce qu'on peut faire un parallèle avec la société cubaine, où il y aurait ces grandes figures paternelles qui reviendraient d'exil pour reproposer un nouvel univers ? Et dans ce cas où serait Ulysse, sur lequel on fonde beaucoup d'espoir ?

Le problème de Cuba c'est, d'abord, que les exilés sont partis depuis longtemps : la plupart sont partis dans les années 1950. Ils sont partis et ont continué à développer un discours très anticastriste. Du coup ils ne sont pas forcément les bienvenus à leur retour. Après, c'est vrai qu'on vit beaucoup avec les absents, c'est-à-dire qu'il n'y a pas une famille qui n'a pas un père, un frère, un cousin quelque part, soit à Miami, soit en Espagne, soit au Canada, etc. Et il est vrai que cette diaspora fait partie de la culture cubaine. Je ne suis même pas sûr que les Cubains arrivent encore à se projeter dans une idée du retour généralisé de tous ces gens, qui en plus maintenant en sont à la deuxième ou troisième génération d'exilés.

En revanche, le parallèle qui me semble intéressant avec Ulysse, c'est aussi l'idée qu'Ulysse, quand il revient à Ithaque, il faut qu'il retrouve sa place dans l'île. Ça va être à nouveau un combat pour lui. Et je pense que c'est une réalité aussi, c'est-à-dire que quand on est parti très longtemps, quand on n’a pas partagé des choses aussi dramatiques que celles qu'ont vécues les Cubains dans les années 1990 par exemple, on a d'abord du mal à se sentir de plein pied dans ce monde-là, même si on en est originaire. Et puis surtout, on vous fait quand même remarquer – c'est le cas pour les copains cubains vivant en France – qu'eux ils n'étaient pas là pour vivre ça et donc leur avis n'est pas forcément légitime.

Voilà, je pense que c'est un peu trouble encore ce rapport à l'étranger. Et en même temps les artistes, les chanteurs, les musiciens vivent souvent à l'étranger, reviennent souvent à Cuba et sont fêtés comme des héros nationaux. Donc il y a aussi cette envie, cette ouverture-là. L'ouverture passe aussi par ces allers-retours.

 

Comme vous aussi qui êtes entre différents mondes, qui aussi portez ces messages de Cuba... Finalement la vie n'est pas concentrée sur l'île même, mais elle vient de partout.

Oui, et c'est pour ça aussi que je peux me reconnaître dans les personnages, parce que même s'ils sont très cubains, ils ont quelque chose de suffisamment universel et humain pour me parler, pour me parler de mes questions existentielles à moi aussi, bien qu'il s'agisse de celles des Cubains. Je pense aussi que c'est pour ça que ma collaboration avec Leonardo a été si facile. Même si on a un fossé culturel énorme qui nous sépare, un fossé géographique aussi, une culture, on s'est retrouvés autour de ça.

 

 

Entretien réalisé en mars 2015 à Toulouse par Cédric Lépine et Adeline Bourdillat, dans le cadre du festival Cinélatino.

 

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