Entretien avec Bani Khoshnoudi, réalisatrice de "Luciérnagas"

Ramin, jeune iranien en exil forcé au Mexique dans le port de Veracruz, se retrouve perdu entre son passé douloureux et son avenir incertain. Tel est le contexte du film "Luciérnagas" réalisé par Bani Khoshnoudi qui sort dans les salles en France à partir du 22 janvier 2020.

Bani KHOSHNOUDI © Laura MORSH-KIHN assistée de Raquel GONZALEZ LOPEZ Bani KHOSHNOUDI © Laura MORSH-KIHN assistée de Raquel GONZALEZ LOPEZ
Cédric Lépine : Luciérnagas est extrêmement travaillé par la lumière comme l’évoque d’ailleurs le titre dont la traduction est « Lucioles » : la lumière et les couleurs participent ainsi pleinement de la mise en scène. Comment se sont faites les décisions à cet égard ?

Bani Khoshnoudi : Il était pour moi essentiel que le travail avec la lumière permette de s’éloigner de l’approche documentaire du film. Je ne voulais pas de réalisme brut que l’on trouve habituellement autour du thème notamment de la migration car je trouve cette démarche souvent misérabiliste. C’est pourquoi il était important de pouvoir travailler cette construction esthétique en ayant comme référence la texture baroque. Je me suis ainsi tournée vers la peinture baroque que j’aime beaucoup et qui tente de rendre de manière hyper réaliste la représentation des corps. La texture et la couleur des corps dépassent dès lors le rose habituel de la chair pour devenir vert, bleu. Le fait d’avoir aussi des décors délabrés a confirmé en moi la référence au baroque. Nous avons décidé avec mon chef opérateur que dans la chambre de Ramin il y aurait des couleurs bleu foncé et bleu nuit pour que le teint de sa peau ressorte et que Ramin soit ainsi isolé du décor.

Veracruz est une ville portuaire riche en couleurs : les immeubles délabrés faisaient partie de cette esthétique où je les appréhendais comme des cicatrices sur des peaux qui évoquaient une histoire passée. Le vert de la végétation qui sort des immeubles est très présent aux alentours, de même que le bleu vivement présent de l’eau dans le port. Nous avons ainsi été particulièrement attentifs à tout ce cadre pour créer une image forte et précise. Benjamín Echazarreta, le chef opérateur, est un grand artiste de la photographie et il a été particulièrement sensible à trouver les meilleures longues optiques pour filmer une image comme je me l’imaginais.

 

C. L. : Les corps des personnages principaux dialoguent et trouvent une complicité notamment à travers leurs cicatrices respectives qui témoignent de leur passé.

B. K. : En effet, les cicatrices les unissent et les attirent. Il s’agit de marques de violence subie mais aussi des marques choisies comme les tatouages. Les cicatrices des peaux sont alors comme les fissures des immeubles : elles parlent du temps. Ils ont en commun cette violence qu’ils ont chacun subi pour des raisons différentes et qu’ils ont tous deux réussi à fuir.

 

C. L. : La sensibilité du film participe également à questionner la sensation de se sentir étranger dans un pays d’accueil : cela faisait-il aussi partie des intentions à l’origine de l’écriture du film ?

B. K. : En effet, Veracruz est non seulement le port où sont arrivées les armées des conquistadores de Cortes mais aussi les esclaves et plus tard toutes les migrations successives comme les Libanais ou encore les Espagnols qui ont fui la guerre civile. C’est une porte d’entrée dans le pays mais aussi de sortie pour ceux qui ont fui durant la Révolution mexicaine au début du XXe siècle. Cette ville est donc éminemment symbolique et il y reste de nombreuses traces de ce passé. Je souhaitais raconter le sentiment d’être exilé qui parfois peut être un choix délibéré, parfois un hasard, parfois une contrainte pour échapper à la mort dans le pays d’origine. Je n’ai pas voulu m’attarder sur les causes de sa souffrance car je fais des films sur des états d’âme plutôt que sur des informations didactiques. J’aborde avant tout le sentiment de l’exil et de se sentir au début d’une nouvelle vie. C’est précisément ce moment entre deux qui m’intéressait où l’on sent le poids du passé dans le présent marqué par la séparation avec son amant resté à Téhéran.

Les autres personnages autour de lui permettent de le présenter à travers diverses facettes : Leti pourrait ainsi représenter l’amant de Ramin. En effet, l’amant de Leti est parti aux USA, la laissant dans l’attente. Le personnage de Guillermo quant à lui ne fait que se projeter dans le futur et a vraiment échappé à la mort, c’est pourquoi il n’y a pas de passé pour lui et que c’est une nécessité pour lui de se renouveler complètement.

 

"Luciérnagas" de Bani Khoshnoudi © DR "Luciérnagas" de Bani Khoshnoudi © DR

C. L. : Les trois personnages représentent chacun une personnification du temps : Leti le passé, Ramin le présent et Guillermo le futur.

B. K. : Et chacun se retrouve dans l’autre également : chacun trouve ainsi matière à s’éclairer lui-même, comme les lucioles (luciérnagas). Il y a ainsi de nombreux moments non verbaux avec la danse qui sont des moments de survie. Chacun apprend de l’autre ainsi comment survivre dans ce monde.

 

C. L. : Luciérnagas s’inscrit pleinement dans l’histoire du cinéma mexicain avec notamment le personnage de Leti qui pourrait très bien être tout droit issu de Danzón (1991) de María Novaro qui se déroulait également à Veracruz. Pensais-tu à ce dialogue ?

B. K. : J’avais vu ce film avant de réaliser Luciérnagas et je me suis interdit de le voir pendant la réalisation. Inconsciemment, le film de María Novaro m’a beaucoup influencée, notamment dans la scène de danse comme je l’ai remarqué ensuite en regardant les séquences filmées. Pour moi, il s’agit d’un hommage non seulement à ce film mais aussi à de nombreux personnages féminins interprétés par María Rojo. Au Mexique, si le cinéma passe par des réalisatrices, il passe également par des actrices très fortes qui ont défini l’histoire du cinéma en forgeant auprès du public l’imaginaire de la Mexicaine moderne.

 

 

Entretien réalisé à Toulouse en mars 2019, lors de la présentation du film « Luciérnagas » en compétition officielle en présence de la réalisatrice Bani Khoshnoudi.

 

 

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Scénario et réalisation : Bani Khoshnoudi

Images : Benjamín Echazarreta

Montage : Miguel Schverdfinger, Gil González Penilla

Son : Félix Blume, Javier Umpierrez

Producteurs : Elsa Reyes, Bani Khoshnoudi, Athina Rachel Tsangari, Israel Cárdenas, Laura Amelia Guzmán, Janja Kralj

Production : Zensky Cine, Pensée Sauvage Films, Foprocine, Haos Film, Aurora Dominicana

Distributeur (France) : Optimale

 

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