Billet de blog 20 mars 2022

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
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Entretien avec Maria de Medeiros au sujet de son film "À nos enfants"

Sorti en salles en France depuis le 23 février 2022, "À nos enfants" le nouveau film de Maria de Medeiros poursuit son cheminement notamment aujourd'hui lors d'une projection spéciale dans le cadre de la cinquième édition du festival "Regard sur le cinéma d'Amérique latine" organisée par le cinéma L'Estran à Marennes.

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Synopsis :
Vera et Tânia forment un couple qui tentent d’avoir un enfant par procréation médicalement assistée. La mère de Tânia qui s’occupe d’un centre d’accueil de jeunes orphelins atteints du sida ne comprend pas les choix de sa fille.

Cédric Lépine : Comment a été réalisé le passage de la pièce de théâtre au film du même nom ?
Maria de Medeiros :
J’ai d’abord réalisé un documentaire Les Yeux de Bacuri (Repare bem, 2013) qui m’a beaucoup aidé à écrire le scénario d’À nos enfants. Ce projet de documentaire m’avait été proposé par la commission d’amnistie et de réparation au Brésil. C’est dire à quel point nous étions à l’opposé, il n’y a pas si longtemps de cela au Brésil de la politique actuelle. Beaucoup de personnes qui avaient lutté contre la dictature militaire étaient encore clandestins et n’avaient toujours pas leurs papiers en règle. Cette commission est antérieure à la commission de la vérité mise en place sous Dilma Rousseff. Cette commission a permis à toutes ces personnes de reconstruire leur identité administrative avec notamment un soutien financier.
C’est dans le cadre de cette commission que l’on m’a demandé de travailler sur une personne en particulier, Denise Crispim. Je lui ai d’ailleurs accessoirement demandé de jouer le rôle de tante Clarice, l’amie de la mère dans À nos enfants, même si elle n’est pas une actrice.

Maria de Medeiros © DR

Le travail que nous avons fait ensemble sur Les Yeux de Bacuri a changé ma vie parce que c’était un processus qu’elle a accepté de faire très généreusement avec moi de reconstruction de son histoire. Son compagnon Bacuri est considéré comme le détenu ayant reçu la plus longue période de torture durant la dictature au Brésil avant d’être assassiné. C’est une histoire absolument atroce et très puissante. Elle-même a dû accoucher entourée de militaires avec des mitraillettes.
Lorsqu’il s’est agi d’écrire la fiction à partir de la pièce de Laura Castro, évidemment, tout ce que j’avais découvert sur la réalisation de ce documentaire m’a servi.

C. L. : Comment êtes-vous entrée en contact avec Laura Castro ? Avait-elle vu Les Yeux de Bacuri avant de vouloir travailler avec vous ?
M. de M :
En fait, cela s’est passé autour d’une chanson d’Ivan lins qui a donné son titre à la pièce et au film À nos enfants (Aos nossos filhos) et qui est en outre tiré d’un poème de Bertolt Brecht. C’est une lettre de militants résistant à la dictature adressée à leurs enfants qu’ils abandonnent d’une certaine façon. Ils leur demandent pardon d’être des parents absents, torturés, disparus. Si c’est passé par la musique tout d’abord, c’est que j’avais chanté cette chanson en hommage à Denise. Tandis que Laura avait écrit sa pièce pour Marieta Severo, l’actrice qui joue la mère, mais elle n’était pas disponible à ce moment-là. Par hasard, un ami de Laura lui a fait écouter la chanson d’À nos enfants que j’interprète et c’est ainsi qu’elle a pensé à moi pour le rôle de la mère. La rencontre s’est très bien passée entre nous, ce qui aboutit à trois ans de travail collectif sur cette pièce avant le développement du film.


C. L. : Dans votre premier film, Capitaines d’avril (Capitães de abril, 2000), vous plongiez déjà dans le passé avec la fin de la dictature au Portugal : voyez-vous un lien avec votre nouveau film où vous vous plongez aussi dans l’histoire passée de la dictature au Brésil ?
M. de M :
Oui, tous ces films sont beaucoup en dialogue. Dans Capitaines d’avril j’ai cherché à rester au plus proche de l’histoire des militaires. Sur la Révolution des œillets, il y a en effet eu beaucoup de récits, chacun ayant sa propre perspective. Ma mère était journaliste politique et j’ai donc pu avoir accès par mes parents à beaucoup d’écrits des militaires alors qu’il s’agit de de pages inédites à l’époque. Chaque militaire en repensant à cette période, s’est projeté dans un film précis et moi je me suis contentée de projeter le film qu’ils ont vu à travers ma réalisation. Il s’agissait alors pour moi de mettre en scène l’arrivée tout à fait atypique du retour à la démocratie sans coup férir avec le souci de protéger les civils et la démocratie.


Les Yeux de Bacuri consistait à revenir sur la violence du fascisme alors que pour À nos enfants il s’agit d’apercevoir les relents du fascisme à l’époque actuelle. Ainsi, une nouvelle génération très gâtée a hérité de la démocratie très solaire de Lula et Dilma en se laissant complètement séduire par les sirènes du libéralisme. Cette nouvelle génération se sent très à l’aise dans une société où l’on achète tout, même des enfants. Elle ne s’intéresse pas vraiment à l’histoire et tout d’un coup, lorsque le fascisme revient, tout le monde est surpris. C’est ainsi que les trois films se correspondent d’une certaine façon.


C. L. : Est-ce que votre film vient pallier aussi un manque de films brésiliens sur le thème de la dictature, alors que le cinéma des pays voisins s’y est davantage confronté, qu’il s’agisse du Chili ou de l’Argentine ?
M. de M :
Je ne suis pas en mesure de dire que le cinéma brésilien n’a pas assez parlé de la dictature. En revanche, la littérature s’en est beaucoup emparé. Ainsi, je me suis servie de nombreux témoignages dans mon film, notamment sur la question des cafards, ou encore le liquide amniotique dans les cellules qui sont absolument véridiques, même ce crocodile posé sur le corps des femmes pour les terroriser. C’est très curieux de voir cette mentalité barbare des bourreaux dans leur usage des animaux. Denise dans Les Yeux de Bacuri me racontait ainsi que lorsqu’elle était enceinte, elle ne recevait pas de chocs électriques mais qu’en plein milieu de la nuit elle était jetée dans une cage aux lions. Lorsque l’animal se réveillait, elle n’avait pas le temps de reconnaître s’il s’agissait d’un lion ou d’un tigre qu’elle était ressortie.


C’était important pour moi de parler de la disparition car il s’agit d’une forme de torture qui s’étend sur plusieurs décennies et touche plusieurs générations. Ces femmes vivent dans l’espoir insensé de retrouver l’enfant qui leur a été enlevé et il est douloureux qu’elles doivent décider elles-mêmes de la mort de leur être cher pour pouvoir continuer à vivre. Tout cela a vraiment beaucoup nourri l’écriture de ce film.

"À nos enfants" (Aos nossos filhos) de Maria de Medeiros © Épicentre Films


C. L. : Tout cela s’est donc ajouté à la pièce de théâtre que vous avez adapté ?
M. de M :
En effet. Même si la pièce de théâtre était déjà à mon sens politique avec le passé de la mère qui n’était cependant pas autant évoqué que dans le film. Je trouvais la pièce très intéressante sur ce dialogue entre mère et fille où aucune n’obéit à un schéma prédéterminé. En effet, la mère est à l’opposé du conservatisme puisqu’elle a toujours été à l’avant-garde en tant qu’opposée au régime et qui a été torturée, exilée… Alors que la fille a des traits plus conservateurs que la mère, même si elle est militante lesbienne. Toutes deux ont des blocages avec leurs préjugés avec des arguments très valables aussi et c’était là la force de la pièce de pouvoir donner raison aux deux personnages.


Il était pour moi très important de montrer que le privé est politique. Le politique commence dans le couple : c’est dans le rapport à l’autre que s’installe le politique. Ce n’est pas un hasard si l’on parle aujourd’hui de la violence dans le couple comme un sujet éminemment politique.


C. L. : Vous allez au fil de votre récit filmique progressivement vers la réconciliation, notamment autour du lien féminin comme l’illustre le dernier plan du film.
M. de M :
Je ne l’avais pas remarqué mais c’est vrai. Cela dit aussi qu’à partir du moment où l’enfant est là, on commence à faire avec et construire une famille. En France, à un moment donné, la situation était terriblement injuste car ce sont les enfants conçus par procréation assistée à l’étranger qui étaient pénalisés : en effet, ils n’avaient pas la nationalité française. Cela témoigne aussi de l’acceptation faite à travers le temps : Vera accepte de n’être plus l’objet fantasmé de son propre fils pour devenir une grand-mère.
Si la fracture existe entre mère et fille, elle n’est pas non plus la même entre un démocrate et un bolsonariste. Je trouve que la fracture que l’on vit actuellement au Brésil comme on peut aussi le voir en Europe avec la résurgence des groupes d’extrême droite, ce sont des fractures beaucoup plus difficiles à soigner car il s’agit de gouffres. Il faut être aveugle pour ne pas voir l’extrême droite. Il s’agit de violentes régressions. Je ne sais pas comment résoudre cette question.



C. L. : Quelle est la place de la musique dans le film ?
M. de M :
Tout d’abord, le film est né d’une chanson. Ensuite, la musique est au cœur de la société brésilienne. Elle est aussi devenue une des cibles des attaques de Bolsonaro comme toute manifestation culturelle. Aussi je ne peux pas imaginer parler du Brésil sans y inclure la musique. En même temps, je n’aime pas la musique de film avec ces violons qui accentuent les sentiments. Au contraire, la musique doit être là comme l’expression du Brésil lui-même. J’ai fait mon premier disque A Little More Blue (2007) qui est devenu un spectacle où j’avais traduit les chansons subversives de Chico Buarque, Caetano Veloso, Gilberto Gil pendant la dictature. Ces chanteurs faisaient des musiques fantastiques à partir de poésies incroyables. Je parle là de chansons très connues comme O que será. On voit ainsi que les chanteurs peuvent être les philosophes incarnant la pensée vive d’un pays. La musique participe ainsi au dialogue et n’est pas là pour accentuer les séquences émotionnelles du film. Elle lutte aussi actuellement au Brésil contre des décennies d’une lobotomisation évangélique. Face à celle-ci, la grâce du monde multiculturel au Brésil survivra.

À nos enfants
Aos nossos filhos
de Maria de Medeiros
Fiction
107 minutes. Brésil, France, 2019.
Couleur
Langue originale : portugais

Avec : Marieta Severo (Vera), Laura Castro (Tânia), Marta Nóbrega (Vanessa), Adrei Cardoso (Caíque), José de Abreu (Fernando), Cláudio Lins (Sergio), Antonio Pitanga, Denise Crispim (Clarice), Aldri Anunciação (Pedro), Ricardo Pereira (Antônio), Antonio Pitanga (Rodrigo)
Scénario : Laura Castro, Maria de Medeiros
Directeur de la photographie : Edgar Moura
Direction artistique : Ana Paula Cardoso
Conception des costumes : Renata Russo
Son : Pedro Sá Earp
Production : Laura Castro, Marta Nóbrega, Thierry Lenouvel, Paula Cosenza, Denise Gomes
Sociétés de production : AG Studios, BRDE, Bossa Nova Films, Ciné-Sud Promotion, Cria Produções
Production exécutive : Gisela Camara
Producteur associé : Carlos Diegues
Coproducteur : Gustavo Angel
Distributeur (France) : Epicentre Films
Sortie salles (France) : 23 février 2022

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