Billet de blog 20 mai 2022

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
Abonné·e de Mediapart

Entretien avec Alejandro Loayza Grisi, réalisateur du film "Utama"

Parmi les immensités de l'Altiplano bolivien, un couple âgé doit faire face au manque d'eau pour élever leur troupeau de lamas au moment où leur petit-fils Clever venu de La Paz leur rend visite.

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Cédric Lépine : Pouvez-vous parler de votre intérêt spécifique pour cette région en particulier où vous avez tourné Utama ?

Alejandro Loayza Grisi : Cet intérêt vient de ce que nous partageons en tant qu'habitants de La Paz. En effet, la ville est constituée de paysans issus de l'Altiplano. C'est pourquoi notre identité à La Paz est vivement marquée par ce lien au monde rural. Je pense que nous avons tous dès lors un intérêt naturel pour l'Altiplano et ses montagnes.

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Alejandro Loayza Grisi © Francisco Muñoz

Lorsque je voyageais dans le pays à l'occasion de la réalisation de la série documentaire Planeta Bolivia (2016), j'ai découvert des lieux au magnétisme très fort. La Bolivie est un pays dont les paysages manifestent une grande diversité. J'aimerais d'ailleurs pouvoir voyager et réaliser des films sur les différentes parties magnifiques de la Bolivie.

C. L. : Est-ce que réaliser ce film était également un enjeu politique pour rappeler aux responsables et aux institutions politiques en Bolivie de ne pas oublier certaines parties du territoire isolées des services publics, qu'il s'agisse de l'accès à l'eau comme à la santé ?

A. L. G. : Je pense que les artistes en général souhaitent interpeller les gouvernants : tel est l'un de leurs rôles. Il s'agit aussi de requestionner les expériences de vie de chacun.e à travers les moyens artistiques et révéler les inquiétudes qui émergent au quotidien. C'est plus dans ce sens que je cherche à dialoguer : je ne cherche pas particulièrement à faire un cinéma politique car je pense que l'art est éminemment politique, qu'il s'agit toujours d'une lecture du pays et de la réalité. Et si à partir du film il peut y avoir des échanges, des réflexions, je ne peux qu'être ravi. Le cinéma a en effet ce pouvoir de générer ces discussions pour transformer la société. Ainsi, j'aimerais que le film soit vu par une grande partie des Boliviens pour que ceux-ci puissent se poser des questions, non seulement sur le lieu où se déroule l'action du film, non seulement sur les problématiques environnementales en particulier mais aussi surtout sur la diversité de vivre des un.es et des autres dans le pays. Nous sommes tellement différent.es et nous avons besoin d'en prendre conscience. J'aimerais que ce type de transmission puisse se produire grâce au film.

C. L. : Si l'origine du film est l'histoire d'amour de ce couple âgé, d'autres thèmes ensuite se sont développés tout autour, notamment la transmission entre un grand-père et son petit-fils, la prise de conscience des contraintes environnementales, etc. Comment l'écriture du scénario a-t-elle évolué ?

A. L. G. : L'essence du film est en effet cette histoire d'amour et je suis heureux de voir qu'après toutes ces années durant lesquelles le projet a beaucoup évolué, qu'elle se retrouve au cœur du film au final. Je pense que le scénario a évolué au fil des différentes étapes de sa réalisation en raison des inquiétudes qui m'habitent. Je crois que tout est en lien avec cette question de l'identité bolivienne et sur notre manière de vivre. Je pense que l'amour est le moteur de la vie, il est donc logique que j'en sois animé sur ce film. Cet amour s'exprime sous différentes formes : dans le couple, entre le grand-père et le fils, la relation avec le milieu environnemental, le lien aux traditions. La manière d'exprimer notre amour est l'expression humaine la plus forte selon moi.

Les différentes étapes d'écriture du film étaient longues : il a fallu ainsi plus de deux ans pour développer le scénario au fil de mes rencontres. Ce fut l'occasion de discuter avec de nombreuses personnes et en particulier avec des experts sur les questions environnementale, linguistique, anthropologique. Ce fut pour moi un cheminement très appréciable où il s'agissait de partager mon histoire pour recevoir ce que chacun.e pouvait m'apporter, surtout à la suite de questions pertinentes qui m'étaient adressé.

Le projet du film s'est aussi bien développé grâce à Produire au Sud du festival Les 3 Continents de Nantes, aux discussions permanentes que j'avais avec mon frère, également producteur sur le film, ainsi qu'avec mon père qui, en plus d'être producteur exécutif, fut un appui essentiel dans l'écriture du scénario. Il était essentiel pour moi d'avoir le scénario le plus détaillé possible afin de pouvoir le partager au mieux avec toute l'équipe du film.

C. L. : Derrière la réalisation de ce film, il y a donc une histoire de famille entre vous, votre frère et votre père qui rejoint la thématique du film de la construction familiale. Comment voyez-vous les liens entre les deux ?

A. L. G. : Le film est habité par une absence : celle du père, entre le petit-fils et le grand-père. Je crois que cette absence unit très fortement ces deux personnages. On sent que le père en effet n'a pas fait la transmission et lorsque Cleber, le petit-fils, vient dans cette région, c'est afin de rétablir un lien qui ne s'est pas développé.

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"Utama" d'Alejandro Loayza Grisi © Condor

J'ai eu la chance de mon côté de pouvoir compter sur une famille merveilleuse. Mes parents m'ont enseigné la découverte de l'art dès mon plus jeune âge. J'ai à mes côtés un père, lui-même réalisateur, qui m'a enseigné sa méthode pour écrire un scénario, diriger une équipe sur un tournage. Avec mon frère, nous avons pu compter sur l'expérience de notre père.

Le cinéma est un exercice qui s'apprend en le pratiquant et avoir un maître comme mon père était bénéfique pour nous. C'est magnifique de pouvoir travailler en famille parce que l'on se sent protégé et l'on peut dès lors œuvrer en toute confiance face aux difficultés.

Dans un précédent entretien je disais également que « si mon père m'a appris à filmer, ma mère m'a appris à aimer ». Je sens qu'il y a une transmission féminine très forte dans ma famille.

C. L. : Alors que vous êtes vous-même chef opérateur sur d'autres films, comment en êtes-vous venu à proposer l'image à la très talentueuse Barbara Alvarez qui a à son actif une filmographie exceptionnelle : La Femme sans tête, Whisky, Carne de perro, De jueves a domingo, Une seconde mère... pour ne citer que quelques films.

A. L. G. : Lorsque le film était encore une modeste production, j'ai envisagé de prendre en charge l'image. Cependant, je savais que réaliser et être chef opérateur sur le même tournage imposait beaucoup de travail pour une même personne. Barbara Alvarez est une femme extraordinaire avec laquelle je partage la sensibilité. Travailler avec elle était un atout fondamental. En effet, j'étais totalement à l'aise à la réalisation parce qu'avec Barbara nous avions bien préparé en amont du film la construction de chacun des plans. Barbara était d'accord avec moi avec l'idée selon laquelle la caméra devait être au service des personnages. La caméra peut parfois être dictatoriale sur un tournage et il fallait éviter la manifestation d'un tel pouvoir. Ainsi, la caméra comme les lumières étaient toujours prêtes pour commencer à filmer, au service des acteur.rices. Partager à la fois des sensibilités esthétiques et humaines a permis entre nous de nourrir un dialogue très fluide.

C. L. : Comment avez-vous répondu au défi de rendre compte de la mythologie quechua à l'intérieur de votre mise en scène ?

A. L. G. : Cette question se résout dans l'aptitude à se mettre à la place de l'autre. Faire du cinéma, c'est se mettre dans la tête, dans les sentiments et les réflexions d'une autre personne. Entreprendre un tel projet nécessite un réel respect et une grande profondeur à l'égard de l'altérité en question. Pour écrire chaque personnage, je me suis rapprocher de cette communauté pour comprendre au mieux ce que cela signifie de vivre comme eux. Cela permet de comprendre une autre cosmovision où chaque rite peut également être le fruit d'un métissage entre traditions andines et chrétiennes.

C'est une expérience forte pour moi en voyageant dans le pays de pouvoir explorer différentes cosmovisions. Souvent, on méconnaît la partie amazonienne ou catholique de la Bolivie alors que l'on associe plus souvent le pays à son identité andine.

C. L. : L'expression des émotions de vos personnages, acteur.rices non professionnel.les, passe par d'infinis détails. Quelle a été votre ligne de direction d'acteur.rices ?

A. L. G. : La population andine est je pense par nature plutôt introvertie et silencieuse, plus particulièrement dans cette zone. Ainsi, un couple qui se connaît depuis plusieurs décennies a développé ses propres manières pour exprimer leurs émotions en dehors des paroles. Je savais que c'était là une grande difficulté pour moi sur le tournage, alors qu'il était bien plus facile de définir des personnages sur le papier. Il est difficile de pouvoir partager une même lecture autour des silences à l'écran entre des personnages. Nous avons ainsi beaucoup travaillé lors des essais sur les jeux de regards, les scènes de marche et d'attentes. J'avais besoin que les personnages intériorisent les sentiments et le rythme propre au film pour proposer une interprétation de la meilleure manière possible. Les résultats furent très satisfaisants et je dois avouer que les acteur.rices non professionnel.les étaient très impliqué.es dans leur rôle. Ainsi, ces petits gestes sont encore plus signifiants pour exprimer l'amour que n'importe quelle parole.

C. L. : Cette attention aux petits détails pour faire exister des personnages provient-elle de votre sens de l'observation en tant que chef opérateur ?

A. L. G. : En effet, dans la photographie il faut pouvoir raconter tant de choses en une seule prise ! Et les regards ne mentent pas parce qu'ils peuvent raconter beaucoup d'une même personne. Je savais que je pouvais retrouver ce sens de l'expression photographique au cinéma. J'ai l'habitude de raconter des histoires à partir de petits détails en une seule image. Ensuite, entrer dans le monde des images en mouvement au rythme de 24 images par seconde fut un cheminement très naturel.

Entretien réalisé en mars 2022 à Toulouse lors de la programmation du film en compétition officielle long métrage où il reçut le prix lycéen du meilleur long métrage.

Utama. La Terre oubliée
d'Alejandro Loayza Grisi
Fiction
87 minutes. Bolivie, Uruguay, 2022.
Couleur
Langues originales : quechua, espagnol

Avec : José Calcina (Virginio), Luisa Quispe (Sisa), Santos Choque (Clever)
Scénario : Alejandro Loayza Grisi
Images : Barbara Alvarez
Montage : Fernando Epstein
Musique : Cergio Prudencio
Son : Federico Moreira, Fabián Oliver
Décors et costumes : Valeria Wilde
Production : Alma Films
Producteurs : Santiago Loayza Grisi, Federico Moreira
Coproducteurs : Jean-Baptiste Bailly-Maitre
Producteur délégué : Marcos Loayza
Distributeur (France) : Condor dis

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Sortie nationale (France) : 11 mai 2022

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