Entretien avec Magali Kabous, spécialiste du cinéma cubain

Le Festival "Un état du monde... et du cinéma" du Forum des Images s’est intéressé cette année plus particulièrement au cinéma cubain en lui dédiant une section ainsi qu’une table-ronde. La passionnante et passionnée universitaire Magali Kabous (Université Lyon 2) fut l’une des ambassadrices invitée à Paris à en parler.   

Le Festival "Un état du monde... et du cinéma" du Forum des Images s’est intéressé cette année plus particulièrement au cinéma cubain en lui dédiant une section ainsi qu’une table-ronde. La passionnante et passionnée universitaire Magali Kabous (Université Lyon 2) fut l’une des ambassadrices invitée à Paris à en parler.

 

Magali Kabous © Nathalie Prébende Magali Kabous © Nathalie Prébende

 

Cédric Lépine : Selon toi, quel portrait du cinéma cubain nous dresse cette année la programmation cubaine du Forum des Images ?


Magali Kabous :
Très clairement, malgré la vocation première du festival « Un état du monde… et du cinéma » qui est de parler de la société contemporaine vue et pensée à travers des films récents, il était indispensable de remonter dans le temps pour que le spectateur voie ou revoie ces films qui posent les bases solides pour la compréhension d’une cinématographie spécifique : le complexe et dense Memorias del subdesarrollo, le film allégorique du cœur de la Période Spéciale La Vida es silbar, le classique qui a contribué à faire évoluer les mentalités, Fresa y chocolate… Pour ouvrir la sélection, une fois n’est pas coutume, le film choisi (malheureusement non montré) était une coproduction soviético-cubaine, le génial « mammouth sibérien », Soy Cuba.  

Les six films restants, tournés entre 2003 et 2014 sont définitivement complémentaires. Suite Habana, délicat portrait symphonique de la capitale, sert de transition entre les classiques et les remuants modernes. Les longs métrages donnent une idée des différentes structures de production, institutionnelles, indépendantes ou mixtes. Trois des cinq films les plus récents mettent en scène de jeunes cubains (Venecia, Melaza, Chala). Les genres et tonalités sont également variés, de la comédie de genre potache et cathartique (Juan de los Muertos) à l’étrange claustrophobie méticuleusement construite autour du quotidien des trois hommes de La Obra del siglo. Cuba est en mouvement, les films choisis en sont un reflet fidèle. Ils montrent surtout la grande variété des modes d’expression, des thématiques traitées, la politisation plus ou moins marquée des films. La sélection est pertinente en cela qu’elle montre les cinémas cubains, bien moins manichéens qu’on ne pourrait le penser.

 

 


C. L. : Quels liens fais-tu entre les films des années 1960 et ceux des années 2010 de cette programmation ? Quelles sont les signes de continuités et/ou de discontinuités ?

 

M. K. : Il faut d’abord signaler que le film des années 1960 choisi est tout de même le chef-d’œuvre subtil qui emporte l’adhésion de tous les critiques, des cinéastes et des cinéphiles. Quel que soit le positionnement, la formation ou l’âge des auteurs des films des années 2010, tous respectent le cinéma de Gutiérrez Alea et nombre d’entre eux se sont inspirés de certaines des tendances qu’il a cultivées, en particulier le mélange entre documentaire et fiction que l’on retrouve dans La Obra del siglo ou le droit au doute critique que l’on retrouve pratiqué avec impertinence dans Juan de los Muertos. Si on prend en compte l’ensemble des films de la première décennie du cinéma cubain révolutionnaire, il me semble que les cinéastes de la dernière génération se sentent libérés de cette mission d’éduquer le peuple. Ils informent, c’est évident, mais sans l’intention de former. Le cinéma épique n’est en outre plus de mise. La longue durée du régime est palpable mais abordée de diverses manières. Le spectre thématique, bien que chaque période soit marquée par des obsessions, est probablement aussi bien plus large.



C. L. : Comment se maintient actuellement la production du cinéma cubain ?

 

M. K. : Le nombre de productions de l’Institut Cubain de l’Art et de l’Industrie Cinématographiques (ICAIC) est relativement régulier : en moyenne 5 longs métrages de fiction par an depuis 2000 (entre 2 et 7). Mais on ne peut ignorer qu’au-delà de l’Institut hégémonique, la production cinématographique nationale opère sa propre révolution depuis les années 1990. L’irruption de la technologie numérique a démocratisé le cinéma, comme partout ailleurs. Les productions indépendantes se multiplient et les structures qui contribuent à financer les films sont très variées : école et institut de cinéma, la « Televisión Serrana », des associations, etc. Plus classiquement, des producteurs indépendants se professionnalisent, l’exemple le plus marquant étant actuellement celui de « Las producciones de la Quinta Avenida » qui produit des longs métrages qui sont ceux qui bénéficient aujourd’hui de la plus grosse médiatisation internationale (Melaza, Juan de los Muertos, Hotel Nueva Isla, etc.). La « nouvelle loi du cinéma cubain » qu’un groupe de réalisateurs, le « G20 », appelle de ses vœux et souhaite contribuer à élaborer prévoie une modification profonde de l’ICAIC et une répartition des rôles qui suppose un vrai statut pour ces nouvelles structures.

 

"Memorias del subdesarrollo" de Tomás Gutiérrez Alea © Les Films du Camélia "Memorias del subdesarrollo" de Tomás Gutiérrez Alea © Les Films du Camélia

 

C. L. : Pour expliciter la thématique du festival, comment les films cubains programmés réussissent, chacun à leur manière, à dresser un état des lieux de la réalité politique d’un pays ?

 

M. K. : Memorias del subdesarrollo ouvre la voie de la compréhension d’un cinéma d’État plus complexe et moins transparent qu’on ne pourrait l’imaginer à distance. Le spectateur comprend que déjà en 1968, Gutiérrez Alea s’autorisait à questionner à travers son anti-héros pourtant pas si négatif la réalité des années 1961-62. Dans Suite Habana, plusieurs décennies plus tard, Fernando Pérez rend hommage à Cuba dans un film sans dialogues qui laisse au spectateur la possibilité de lire des messages divers. Non, le cinéaste n’a pas l’obligation d’être parfaitement explicite, oui le quotidien est répétitif et difficile pour les Cubains. La Obra del siglo et Venecia, tournés la même année présentent une similitude : ils mettent en scène des trios. Un trio fils-père-grand-père pour le premier, trois collègues et amies pour le second. Le jeu des ressemblances s’arrête là. La Obra del siglo raconte le projet avorté du chantier du siècle, une centrale nucléaire dans la région de Cienfuegos. Les trois hommes de la fiction vivent dans un appartement de cette ville-fantôme et leur histoire est mêlée à des documents d’archives, montrant les images optimistes des artisans du projet dans les années 1970 et 1980. À travers l’échec de cette construction pharaonique, c’est l’entreprise révolutionnaire et ses grands projets qui sont interrogés. Le film constate le chemin parcouru entre les grandes idées et la réalité économique et historique. Le cinéaste montre l’effet sur trois générations de ce décalage. Venecia ne propose pas ce grand écart entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, il est filmé tout entier à la hauteur de ses trois héroïnes, légères en apparence mais qui toutes portent un secret ou doivent composer avec des faiblesses. L’histoire est ici plus universelle.

Dans trois contextes géographiques différents, la capitale (Venecia), une ville de province (La Obra del siglo) tout comme en pleine campagne (Melaza), on perçoit un sentiment de lenteur dans les actions ou les décisions. Comme la suspension d’une respiration avant le début d’une nouvelle course qui tarde à débuter. Les zombies de Juan de los Muertos, dont le cinéaste dit clairement qu’ils lui ont été inspirés par certains habitants de La Havane, errent aussi sans but. À l’inverse, la troupe réunie par Juan de los Muertos déploie des trésors d’ingéniosité pour faire plus que survivre. Ils réinvestissent la ville, s’accommodent de la situation inattendue, luttent et réinventent une façon d’être Cubain, imparfait et jouisseur. Juan de los Muertos joue avec d’innombrables éléments de discours du régime et l’idiosyncrasie cubaine et les détourne avec humour.

À travers la dérision, des propositions esthétiques radicales, des interrogations directes ou plus déguisées, les principaux débats qui agitent la société cubaine sont abordés : la question de l’exil, des retrouvailles familiales, du voyage, les difficultés économiques et la rénovation du système en vigueur, l’intégration des minorités, les héritages idéologiques nationaux ou venus de l’Est, le rapport au voisin américain et la possibilité d’une réconciliation. Tous, avec leurs différences, s’emploient à une redéfinition permanente et de plus en plus ouverte de l’identité cubaine au sein de l’île, hors des frontières et dans les rapports avec le monde extérieur.

 

 

"La Obra del siglo" de Carlos M. Quintela © M-Appeal "La Obra del siglo" de Carlos M. Quintela © M-Appeal

 

C. L. : Pendant plusieurs décennies, Cuba fut le promoteur du concept de « cinéma latino-américain » au singulier, surtout à travers ses écoles de cinéma (San Antonio de Los Baños) où vinrent se former tant de cinéastes de toute l’Amérique latine. Qu’en est-il aujourd’hui de ce rôle de formation aux métiers du cinéma à destination de tout le continent ?

 

M. K. : Cuba reste en Amérique latine le pays le plus attaché au concept du « Nuevo cine latinoamericano », engagé, militant et internationaliste. La Fondation éponyme existe encore là où le Chili et l’Argentine par exemple ont pris leurs distances.

En plus des autodidactes que l’on trouve par exemple en nombre depuis plus de dix ans dans la sélection du festival havanais de cinéma indépendant « La Muestra », les écoles de cinéma sont toujours actives. La plus connue est celle de San Antonio de los Baños où se mêlent les Cubains, les Latino-Américains mais également des étrangers de tous les autres continents, États-Unis inclus. À La Havane, il convient de citer également l’Institut Supérieur d’Art qui s’adresse plutôt aux Cubains. À l’École de San Antonio, les professeurs sont cubains mais les intervenants étrangers sont nombreux. Cuba continue de promouvoir la collaboration, notamment au sein du sous-continent latino-américain, la circulation des hommes, des idées, du matériel. À l’image de son grand cinéaste Humberto Solás qui, dans son Manifeste du « Cinéma Pauvre » appelait à la solidarité. Ces deux concepts initialement impulsés par l’État que sont l’insistance sur la formation et l’internationalisation, sont toujours très prégnants, dans de nombreux domaines.

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