Billet de blog 21 mars 2022

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
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Entretien avec Manuel Nieto Zas à propos de son film "Employé/patron"

Le nouveau film du réalisateur uruguayen Manuel Nieto Zas sortira le 6 avril 2022 après sa première mondiale au festival de Cannes 2021 à la Quinzaine des Réalisateurs. Il est actuellement diffusé en avant-première au festival "Regard sur le cinéma d'Amérique latine" organisé par le cinéma L'Estran à Marennes.

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Synopsis :

Un employé et son patron font partie de la nouvelle génération qui s’empare des responsabilités professionnelles de leur père respectif. Ils sont également tous deux de jeunes pères. Un drame va cependant révéler entre eux tout ce qui les sépare.

Cédric Lépine : Quelles furent les différentes étapes de l’écriture du scénario ?

Manuel Nieto Zas : Dans ce film comme dans mes précédents, la première chose avec laquelle je devais commencer à travailler, c’était le titre. J'ai commencé à écrire le scénario aux débuts de 2015 et je l'ai terminé à la fin de la même année. À partir de là, avec mes collaborateurs, nous avons pu commencer à lever des fonds : cela a duré trois ans où j'ai toujours continué à écrire le scénario.

"Employé/patron" (El Empleado y el patrón) de Manuel Nieto Zas © Eurozoon

C'était un très long développement comprenant 166 scènes. Après la première étape du tournage (il y en avait trois au total plus quelques jours de nouvelles prises), j'ai réalisé qu'avec les ressources de la production dont nous disposions, nous ne pouvions pas tout filmer. Alors avec le photographe Arauco Hernández, nous avons fait un nouvel ajustement et nous avons supprimé 60 scènes. C'était un travail de synthèse très intéressant car nous avons transféré beaucoup de situations, de dialogues et d'informations dans le reste de l’histoire et cela lui a donné une plus grande densité dramatique.

C. L. : Comment avez-vous été amené à choisir Nahuel Pérez Biscayart dans l’un des rôles principaux ?

M. N. Z. : Parce qu’il correspondait parfaitement au physique du personnage et parce qu'il est l'acteur le plus important de sa génération en Argentine. J'ai voulu construire un patron qui véhiculait une certaine fragilité, des doutes, et qui ne correspondait pas au stéréotype traditionnel de l’employeur rural. Cela ne pouvait pas être quelqu'un avec un physique imposant ou de grande stature. Ses yeux m'ont beaucoup aidé. Au début je n'osais pas l'appeler car il me semblait qu'il était trop connu et qu'il allait m'ignorer. Mais l'acteur Daniel Hendler m'a encouragé à le contacter. « Appelle-le, c'est un type intelligent, il aime prendre des risques », m'a-t-il dit. Et je l'ai appelé et il a accepté.

C. L. : Comment avez-vous dirigé les acteurs professionnels et les non professionnels ?

M. N. Z. : Le grand enjeu pour moi consistait à mettre la tonalité du registre des acteurs professionnels au niveau des non-acteurs. Ceux-ci ne peuvent pas le faire parce que je travaille avec leur essence, avec ce qu'ils sont. Les acteurs professionnels peuvent moduler leur énergie, mais les amener à un registre aussi bas est parfois difficile pour eux car ils ont l'impression qu'à un moment donné, ils ne jouent pas (au sens le plus traditionnel).

Je suis sensible à leurs regards et il m’importe qu'ils se sentent à l'aise avec les dialogues et les différentes situations. Ce sont eux qui transmettent l'information orale. Je ne transfère pas le poids de cette responsabilité aux acteurs non professionnels. J'essaie toujours de les faire parler le moins possible.

C. L. : Pouvez-vous expliquer l’importance en Uruguay de ce concours hippique dont il est question dans le film ?

M. N. Z. : « La patrie s’est faite à cheval », dit-on en Uruguay. Le cheval est une figure culturelle très importante et un symbole identitaire incontournable, surtout à l'intérieur du pays. Ces courses que le film dépeint ont la particularité de réunir, sous une même passion, pauvres et riches, ouvriers et employeurs. Tout le monde rêve de gagner et de vendre ses chevaux à l'Arabie saoudite. Ici, tout le monde participe selon les mêmes règles. C'est un monde beau et très attentionné. En outre, cela m'a donné l'opportunité de travailler sur des scènes dont le potentiel cinématographique est unique.

C. L. : Pourriez-vous parler de l’importance de la culture du "gaucho" et son imaginaire en Uruguay ?

M. N. Z. : La culture du gaucho en Uruguay est en train de disparaître. Il en reste des personnages authentiques comme Lacuesta qui incarne le père de l'employé. Il s’agit de personnes qui ont parcouru la moitié du pays à cheval en déplaçant le bétail. Aujourd’hui, le progrès a fait disparaître la figure du gaucho et les habitants à la campagne se déplacent à moto, pas à cheval, et le bétail est transporté dans des camions. En revanche, le gaucho continue à vivre dans l'imaginaire national. C'est une figure qui représente la liberté et la rébellion et à travers de nombreuses festivités, elle connaît une véritable vénération.

C. L. : Le dénouement du film a-t-il été présent depuis le début de l’écriture du scénario ?

M. N. Z. : J'ai longtemps eu beaucoup de doutes quant au dénouement de la course hippique et je l'ai changé plusieurs fois. Mais je suis finalement revenu à la version originale.

C. L. : Pourquoi avoir choisi d’installer votre récit à la frontière entre le Brésil et l’Uruguay ?

M. N. Z. : D’un côté, la culture gaucho est la même dans toute la région qui comprend l'Uruguay, le sud du Brésil et le centre de l'Argentine. D’un autre côté, le monde agro-industriel que décrit le film fonctionne de la même manière dans toute cette région. En effet, en Uruguay, le changement de ce modèle agro-industriel actuel a été importé d'Argentine et du Brésil après la crise de 2002.

C. L. : Aviez-vous en tête quelques films en réalisant Employé / patron ?

M. N. Z. : Je n'avais rien de précis en tête. Je dois cependant avouer que j'aime beaucoup la façon dont Bruno Dumont travaille à la fois avec ses comédiens et développe toute sa mise en scène. Pour moi, il sera toujours une référence.

C. L. : Quelle psychologie avez-vous voulu développer autour des personnages de Rodrigo et Carlos ?

M. N. Z. : Bien que j'ai travaillé avec des éléments psychologiques qui pour moi étaient importants dans le scénario, une fois que nous avons défini les deux protagonistes, ces éléments ont changé en fonction de la personnalité et des avis de Nahuel [Pérez Biscayart], de Cristian Borges et de moi-même au fur et à mesure que nous trouvions l'histoire pendant le tournage. A priori, il était important pour moi que le personnage de Rodrigo ne corresponde pas au stéréotype traditionnel du patron rural (un homme ventripotent, confiant et autoritaire). Je voulais le placer dans un lieu qui traduisait la fragilité, soit à cause du physique du rôle, soit parce qu'il veut évoluer dans la hiérarchie du monde de l'agro-alimentaire, soit parce qu'il a une vie moderne encore loin des responsabilités de la campagne.

"El Empleado y el patrón" de Manuel Nieto Zas © Eurozoom

En revanche, il y a une chose dont on a particulièrement discuté avec Nahuel pour comprendre et interpréter Rodrigo : le personnage porte une insatisfaction existentielle. Apparemment, il a tout mais ça ne le satisfait pas, il veut quelque chose de plus sans savoir de ce dont il s’agit.

Pour le personnage de Carlo, c'était totalement différent car ce n'est pas un acteur professionnel. Dans sa vie, il fait la même chose que dans le film, je travaille donc avec son essence, pas sur la représentation. Les composants psychologiques souhaités doivent être donnés par le cours de ses actions et dans le scénario je l’avais défini comme habile, intrépide, irresponsable et ambitieux à la fois. La construction des personnages dans le scénario était en miroir, donnant à l'autre une image déformée et complémentaire mais dans laquelle ils pouvaient se distinguer.

C. L. : Pourquoi avez-vous choisi la confrontation entre deux personnages du même âge, mais opposés en tant qu'employé et patron ?

M. N. Z. : J'ai toujours été intéressé pour mettre en scène de jeunes personnages. Dans mes deux films précédents (La Perrera, 2006 et El Lugar del hijo, 2013), les thèmes abordés renvoyaient à une jeunesse antérieure. C'est comme si film après film les personnages qui sortent du scénario grandissaient comme moi (j'ai presque 50 ans), mais en regardant ces étapes avec du recul. Dans Employé/patron, contrairement aux autres, les deux protagonistes sont des parents.

Employé/Patron - Bande-annonce VO - Au cinéma le 6 Avril © EUROZOOM

C'est peut-être l'aspect le plus personnel ou autobiographique que j'ai mis dans le scénario car entre le film précédent (El Lugar del hijo, 2013) et celui-ci j'ai eu trois enfants. Et avec eux un nouveau sentiment est apparu en moi : l'appréhension ou la peur d'une mort possible ou parce que quelque chose de tragique peut leur arriver. C'est un sentiment horrible mais en même temps je me rends compte que c'est naturel, que ça fait partie du fait d’être parent. Je prends conscience aussi que cette peur est vécue différemment dans une situation sociale comme celle du patron (peut-être avec plus d'angoisse et de drame) et d'une autre manière (peut-être plus naturellement ou avec plus de résignation) dans le monde rural dont est issu l'employé. Cette tragédie qui surgit dans le film parle aussi de l'irresponsabilité avec laquelle les deux protagonistes agissent. Je pense que l'irresponsabilité est une caractéristique innée de la jeunesse, c'est comme une impulsion à ce stade. Et voir comment ces jeunes gèrent ça m'a toujours semblé fascinant.

C. L. : Au cœur de l'univers très masculin de la culture gaucho et des oppositions entre employé et patron, pouvez-vous nous parler de la place que jouent les femmes dans votre scénario ?

M. N. Z. : Il est vrai que dans le monde rural et dans les relations qui s'y déroulent, le monde masculin est dominant. Dès lors, évidemment, le point de vue du film est masculin. La vérité est que tout le script a été construit derrière le titre, ce qui a été la première idée claire que j'ai eue. Et dès la construction des personnages, leurs familles apparaissent et notamment leurs épouses, qui jouent un rôle dramatique crucial dans le film, surtout dans le dernier tiers. Les personnages d'Estefanie (la compagne de l'employé, jouée par Fátima Quinatanilla) et de Federica (l’épouse du patron, jouée par Justina Bustos) viennent dire des choses que les hommes sont incapables d'exprimer verbalement. Quand je dis des choses, je veux dire des sentiments, des peurs ou simplement des expressions de pitié ou de menace auxquelles les téléspectateurs pensent et nous attendons que quelqu'un cultivant le bon sens les dise. Car les hommes du film semblent parfois perdre leur bon sens pour garder leur calme. Je vois donc ces personnages féminins comme un canal de soulagement que propose le film, un canal de vérité parce que ce qu'ils disent et font depuis l'endroit où ils le disent, compris par tout le monde, hommes et femmes, riches et pauvres. En revanche, et d'un point de vue dramatique, les personnages féminins viennent sauver le conflit dans le film, puisque dans le dernier tiers, Rodrigo et Carlos semblent parvenir à un accord. Ces deux femmes émergent à ce moment avec une confrontation ouverte et intense qui m'a permis d'atteindre le dénouement avec la tension que je recherchais.

Employé/patron
El Empleado y el patrón
de Manuel Nieto Zas
Fiction
106 minutes. Uruguay, Argentine, Brésil, France, 2021.
Couleur
Langue originale : espagnol

Avec : Cristian Borges, Nahuel Pérez Biscayart, Fátima Quintanilla, Justina Bustos
Scénario : Manuel Nieto Zas
Images : Arauco Hernández Holz
Montage : Pablo Riera
Musique : Holocausto Vegetal & Buenos Muchachos
Son : Catriel Vildosola, Guillermo Picco, Gabriel Bervian
Décors : Alejandro Castiglioni, Nicole Davieux
Costumes : Lucía Gasconi
Production : Roken Films (Uruguay)
Coproduction : Pasto (Argentine), Murillo Cine (Argentine), Vulcana Cinema (Brésil), Sancho&Punta (Brésil), Paraíso Production (France)
Production associée : Nadador Cine (Uruguay)
Producteur : Manuel Nieto Zas
Coproducteurs : Bárbara Francisco, Paola Wink, Nathalie Trafford, Cecilia Salim, Michael Wahrmann, Juan José López, Pedro Barcia
Distributeur (France) : Eurozoom
Ventes internationales : Latido Films

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