Billet de blog 21 avr. 2014

Comédie douce-amère sur une société cubaine qui s’en sort comme elle peut

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
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Entretien Carlos Lechuga, réalisateur du film cubain Melaza.

Melaza est une ville avec peu d’opportunités depuis que son industrie sucrière a disparu. Aldo et Mónica, jeune couple très épris l’un de l’autre, tentent de survivre économiquement en conservant leur intégrité. Mais pour y parvenir le chemin s’avère difficile. Ce film est une carte postale d’une contrée cinématographique au passé glorieux et au présent fragile mais bien tangible. Alors que le cinéma cubain est de moins en moins visible dans les salles françaises, ce film rappelle que le cinéma comme la société cubaine n’en poursuivent pas moins leur lutte au quotidien, quelle que soit la crise.

Carlos Lechuga © 

Où se trouvent à Cuba les lieux du récit ?

Carlos Lechuga : En 2008, j’étais étudiant en dernière année à l'École Internationale de cinéma et de télévision (EICTV) et je devais faire une thèse qui consistait à écrire un long métrage. D'abord j'ai eu l'idée de faire un thriller, mais quelque chose me disait que je ne pouvais pas y consacrer ma thèse, qui serait mon premier film comme réalisateur. Alors je me suis mis à penser à ce qui me préoccupait le plus. Je souhaitais parler de la jeunesse cubaine actuelle. De la famille. De l'avenir. Je voulais que l’environnement où se situe l’histoire soit suffisamment isolé pour que les personnages comme le drame qu’ils vivent soient en dehors du centre du plan.

Mon école se situait à San Antonio de Los Baños, à quelques kilomètres de La Havane. Progressivement sont apparus les personnages, les lieux, les situations…

Melaza est un lieu qui en vérité n’existe pas. Nous avons filmé dans trois petits villages dans les environs de La Havane : Güines, Caimito et Santa María del Rosario. Melaza est une métaphore de Cuba. C’est un village inspiré par tant d’autres qui ont longtemps vécu de l’industrie sucrière et qui se sont à présent devenus des villages fantômes. Melaza est pour moi un condensé d’atmosphère et de situation de divers villages à Cuba.



Selon toi, ton film évoque-t-il bien l’expression française « être dans la mélasse » ?

J’ai toujours dit que le film s’appelle Melaza parce que mes personnages, comme deux mouches dans une casserole de mélasse, sont enlisés jusqu’au cou dans leur quotidien, tentent de s’en sortir et n’y parviennent pas. Leur environnement immédiat ne leur permet pas de sortir la tête de la mélasse. C’est pour cette raison que je joue ainsi avec le titre.

Le titre évoque également le rythme du film. C’est la manière que j'ai trouvée pour raconter cette histoire comme j’avais moi-même besoin de la voir en tant que spectateur. Je suis un grand fan des comédies cubaines, mais pour Melaza j'avais besoin de prendre un peu de distance avec l’identité cubaine, afin de bien comprendre ce que signifie être Cubain dans le pays actuel. Je voulais prendre de la distance avec moi-même et ralentir le temps, comme dans la mélasse.

Je crois qu’il y avait en moi un grand attrait pour la dénonciation et le besoin de faire tomber le masque social. Mais Melaza recèle encore de multiples lectures possibles. Je souhaitais également témoigner des contradictions des êtres humains, parler de la famille et de l’être humain en temps de crises. Je voulais faire un film autour du personnage de Mónica, une femme qui pour pouvoir soutenir sa famille, insiste et finalement obtient ce qu’elle cherche, mais en poussant son mari à perdre un peu son innocence et en laissant sa fille prendre conscience des choses mauvaises de la vie…

© 


Jamais les personnages parlent de la politique ou du Cuba d’aujourd’hui : est-ce là un reflet de la nouvelle génération cubaine actuelle ?
En partie oui. En outre, je ne voulais pas que les situations se traduisent exclusivement dans les dialogues entre les personnages : pour cette raison je me suis concentré sur les images. Que rien ne soit dit, que tout soit vu. En outre, je crois que la jeunesse cubaine est de moins en moins intéressée par la politique : elle voit tout avec plus de distance et d’incrédulité. Les jeunes Cubains préfèrent vivre leurs propres vies, bien plus que le rêve commun.



Peux-tu parler de la construction de deux personnages contradictoires et assez atypiques : le couple Aldo et Mónica ?
Je me suis toujours davantage intéressé aux personnages féminins qui me semblent plus complexes et riches à traiter. Mónica agit, tandis qu’Aldo pense beaucoup trop. Mais en même temps, Aldo passe de l’innocence à la pratique, et au final est prêt à tout. Mónica, plus âgée, a toujours été plus pratique, elle était prête à affronter les difficultés de la vie depuis le début.
Aldo, c’est moi : un homme innocent qui finit par accepter son identité. J’ai imaginé ce personnage avec peu de dialogues. Mónica a davantage les pieds sur terre parce qu’elle est plus âgée et qu’elle sort d’un précédent mariage. Aldo est tout le contraire et ne sait pas du tout comment soutenir sa propre famille. Il n’est pas prêt pour la lutte, pour le dire autrement.

Dans ce village, la vertu, que représente Aldo, ne fonctionne pas. Pour moi, la vertu se tait, reste tranquille et d’elle-même il reste peu de choses. Alors, comme elle, il s’éteint, de peur d’être consumé par son environnement. Aldo n’est à aucun moment capable d’hausser le ton.


Autour de l’histoire de couple, apparaît un certain portrait du Cuba d’aujourd’hui : était-ce bien conscient ?

C’était mon intention, mais lorsque j’ai commencé à développer le sujet du film, je me suis plongé dans une découverte personnelle de mon propre pays, à travers les thèmes de la famille, de la vertu et de la jeunesse. J’ai pris ensuite un peu de liberté avec ces thèmes. Je souhaitais davantage vivre avec les personnages, sentir le moment présent, chercher la complicité d’une population cubaine qui a beaucoup souffert et ne pas trop me concentrer sur une posture critique.

Je pense qu’il existe plusieurs Cuba. Mon intention est de parler des Cubains les plus défavorisés et qui comme par hasard sont les personnes qui ont le plus cru et aidé la révolution, les universitaires, les professeurs, des personnes qui ont des salaires très bas et malgré leur attente n’ont jamais d’argent pour monter un nouveau commerce privé…

© 



Comment vois-tu le cinéma produit à Cuba actuellement ?

Il y a de plus en plus de films réalisés. Mais à chaque fois c’est toujours plus difficile, surtout pour les terminer et les montrer dans le pays.
Faire un film est quelque chose de difficile, à Cuba comme ailleurs. Durant le tournage de Melaza j’ai dû affronté divers conflits. Tous les membres de l’équipe du film avaient une conscience claire de ce que le film devait être, ce qui n’a pas empêche l’apparition de divers problèmes. Je n’ai pour ma part pas été de ces jeunes cinéastes qui ont eu l’opportunité de réaliser des courts métrages ou des documentaires pour l’ICAIC. J’ai toujours travaillé de manière indépendante, ce qui parfois complique les choses parce que le capital ne vient pas d’une seule institution. Melaza est un projet indépendant mais j’ai dû chercher à réaliser une coproduction avec plusieurs pays pour pouvoir m’en sortir. C’est un véritable travail d’équilibriste et j’en remercie mes producteurs.

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