Billet de blog 21 mai 2022

Entretien avec Sol Berruezo Pichon-Riviére et Laura Tablón pour "Mamá, mamá, mamá"

Une jeune fille entourée de ses sœurs, de sa mère, de sa tante et de sa grand-mère dans la maison familiale doit vivre le deuil de sa sœur disparue, en même que la puberté annonce la fin de son enfance.

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
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Rencontre durant le festival Ciénlatino, rencontre de Toulouse en mars 2022 avec la productrice Laura Tablón et la réalisatrice et scénariste Sol Berruezo Pichon-Rivière pour leur film Mamá, mamá, mamá.

Cédric Lépine : Comment a commencé ce projet de premier long métrage ?

Sol Berruezo Pichon-Rivière : J'ai commencé à écrire Mamá, mamá, mamá quand j'avais 19 ans. J'étais dans mon avant-dernière année à l'université alors que j'étudiais la réalisation au cinéma à Buenos Aires. L'un de nos professeurs nous a parlé d'un concours de l'INCAA intitulé « Premier long métrage » qui finance trois premiers longs métrages chaque année dans tout le pays.

Laura Tablón (à gauche) et Sol Berruezo Pichon-Rivière (à droite) © Francisco Muñoz

J'ai alors commencé à écrire un scénario et je me suis approchée d'une productrice, Florencia de Mugica, qui m'a présentée Laura Tablón. Je leur ai présenté mon scénario en leur expliquant qu'il manquait encore quelque chose pour le final que nous avons pu la construire ensemble. Nous avons ensuite tourné le film avant la fin de mon année universitaire quand j'avais 22 ans en 2019 et la première projection du film s'est faite au festival de Berlin en 2020.

C. L. : Comment avez-vous constitué votre équipe, technique et artistique, sur ce premier film ?

S. B. P-R. : Tout d'abord, nous souhaitions avoir une équipe intégralement féminine. Nous étions au départ trois femmes sur le projet, Florencia, Laura et moi-même, et les personnages principaux du film étaient entièrement féminins. J'ai rencontré la directrice de la photographie Rebeca Rossato Siqueira qui étudiait dans la même université que moi. J'aimais l'idée de partager avec elle un premier long métrage puisqu'il s'agissait aussi de sa première expérience sur un long. La porte était ainsi ouverte à plusieurs jeunes pour leur première expérience de cinéma. Nous avons aussi fait appel à des personnes avec lesquelles Laura avait déjà travaillé.
Concernant les jeunes actrices du film, j'ai contacté María Laura Berch, qui est une directrice de casting spécialisée dans les jeunes interprètes. Je lui ai parlé de mon projet et je me sentais déjà privilégiée d'échanger avec elle. Son intérêt pour le projet fut là aussi très encourageant pour moi, toutes mes intentions devenant de plus en plus concrètes. Lorsque l'équipe se forme ainsi peu à peu, le rêve est devenu peu à peu réalité.

C. L. : Ainsi, y avait-il une convergence créatrice pour vous entre une sororité dans le récit et derrière la caméra au sein de l'équipe du film ?

S. B. P-R. : Il était pour moi essentiel que chacune donne de sa propre lumière au bébé en gestation qu'était le film à venir. Je ne crois pas pouvoir faire de film sans cette communauté de personnes en soutien partageant des sensibilités semblables. Autrement, cela reviendrait à écrire un livre seule. J'ai besoin pour faire un film d'appartenir à un groupe de personnes qui partagent une sensibilité et vision similaires du monde. Cette expérimentation est ainsi à la fois politique et humaniste. Il était essentiel que l'on ressente dans le film ces relations de connivence sororale au sein d'une même famille et d'un groupe d'amie. Cette sensation devait pour moi se retrouver autant devant que derrière la caméra.

Il est fréquent que les cinéastes pour leur premier film s'intéresse particulièrement à leur propre enfance. Dans mon cas, je pense que l'art arrive comme une expérience thérapeutique dans ma vie. Je pense que pour comprendre une vie il est important d'en comprendre les débuts. Durant l'enfance des moments de vie sont si marquants qu'ils finissent par s'intégrer à la mémoire du corps même. La réalisation du film revient dès lors à exorciser l'enfance.

C. L. : Vie et mort sont au cœur du film, alors que le deuil est en permanence en dialogue avec la manifestation de la vie. Comment avez-vous trouvez un juste équilibre dans l'écriture du scénario et au moment du tournage ?

S. B. P-R. : Pour moi, de toute mort naît quelque chose. Pour la protagoniste, il est ainsi question d'un double deuil : celui de la mort de sa sœur et celui de la fin de son enfance. Souvent, l'enfance est associée à une disparition, même si celle-ci n'est pas forcément associée à une personne concrète. L'enfance est ainsi associée à différentes situations qui ont disparu. En effet, chaque moment est unique et non reproductible et de là naît quelque chose de nouveau. Cette nostalgie de l'enfance où certaines choses pourraient être réparées me paraît très poétique.

Je souhaitais accéder rapidement à la protagoniste et à travers la mort de sa sœur, il y avait la possibilité d'entrer directement dans son cœur. Ce deuil était aussi une manière de comprendre le deuil de l'enfance, comme une métaphore plus directe.

"Mamá, mamá, mamá" de Sol Berruezo Pichon-Rivière © Plátano Films

Au moment où j'écrivais mon scénario, ma jeune sœur était confrontée à la transformation de son corps, ce qui entraînait chez elle beaucoup de honte. Cette sensation venait alors comme un flash-back de ma propre enfance. J'ai alors senti que ce que je pouvais lui transmettre devenait un véritable maillon d'une chaîne de soutien de l'une à l'autre dans le cadre d'une sororité, comme dans le film.

C. L. : Dans cette histoire intime d'une famille le temps d'une journée dans une maison autour d'une piscine peut se refléter également la métaphore de tout un pays contraint à faire le deuil d'un passé douloureux.

S. B. P-R. : C'est aussi la force des histoires au cinéma qu'à partir d'un récit intime plusieurs récits universels peuvent se retrouver pour que chacun.e puisse s'y identifier.

Laura Tablón : Dans ce film, toute personne peut en effet s'identifier à travers notamment les passages de sa propre enfance. Même si l'enfance représentée a quelques aspects modernes, l'identification est atemporelle pour son aspect anachronique. Il est vrai que les objets qui composent le décor du film évoque l'histoire passée de l'Argentine.

S. B. P-R. : Ceci est inconscient car mon souci était avant tout de recréer la maison de mon enfance.

C. L. : Autour de cette piscine, des femmes se confrontent à la mort d'un proche, comme l'acte politique des Femmes de la place de mai pour réclamer leurs disparus.

S. B. P-R. : Cette métaphore, je l'associe également à la scène de la mère qui cherche quelques traces à l'intérieur de la maison, exprimant l'impossibilité de retrouver ce qui est perdu.

L. T. : L'absence des hommes dans le film rappelle aussi cette métaphore des Femmes de la place de Mai luttant face à l'absence des hommes de leur famille. Ces femmes également se protègent ainsi entre elles et défendent leurs droits dans une forte solidarité.

C. L. : Le film laisse en suspens les interprétations possibles de l'absence des hommes.

S. B. P-R. : Je n'ai pas souhaité par cette absence critiquer la position des hommes à l'égard du deuil, en revanche, je souhaitais dans mon histoire que cette problématique soit gérée entre femmes et jeunes filles, alors qu'une présence masculine aurait automatiquement changé la dynamique entre elles.

L. T. : En outre, le film n'a pas besoin de justifier l'absence des hommes et en effet aucun des personnages ne vient questionner celle-ci.

C. L. : Ce film qui s'est achevé et a été présenté à Berlin en février 2020 avant la vague mondiale des confinements, souligne à présent avec force une nouvelle réflexion : le fait de se confiner dans l'entre-soi familial pour affronter une crise.

L. T. : Chaque fois qu'un individu est confronté à une situation critique, il revient au sein maternel.

S. B. P-R. : Je travaille actuellement pour mon prochain film sur le polyamour où je retrouve ces mêmes contradictions : la liberté ne doit pas faire souffrir, pour cette raison la liberté devient solitaire et individualiste. En réalité, je me sens plus libre lorsque), je suis auprès des personnes que j'aime que lorsque je suis seule. De la même manière, lorsque je voyage, je profite plus de la vie lorsque je la partage avec une personne que j'aime. Il est cependant fondamental de rompre avec certains liens pour connaître sa propre identité. Cette contradiction autour de la liberté est un sujet qui m'enthousiasme.

L. T. : La maison maternelle pour moi représente la réparation.

C. L. : Il y a vingt ans, Lucrecia Martel avec sa productrice Lita Stantic a ouvert la voie à un nouveau cinéma argentin au féminin avec un film, La Ciénaga, où il est question du portrait d'une famille autour d'une piscine comme Mamá, mamá, mamá. Est-ce que cette cinéaste a eu un rôle dans votre désir de cinéma ?

S. B. P-R. : Pour moi Lucrecia Martel a donné la confiance aux femmes pour assumer à leur tour leur propre voix auteurale dans des films. Et ce pouvoir s'est souvent affirmé à partir d'un point de vue sur l'intime pour questionner plus largement le champ politique. Comme si nous avions en tant que femmes incorporé notre propre intimité dans notre monde intérieur sans passer par un monde extérieur. La manière de raconter de Lucrecia Martel, autant par les biais olfactifs, sonores, visuels de sa propre enfance ouvrent de nombreuses portes pour les réalisatrices en Amérique latine et ailleurs.

C. L. : La lumière très intense du film occupe un grand rôle narratif en opposition à l'obscurité thématique et émotionnelle du deuil.

S. B. P-R. : Ceci est propre a quelque chose de spécifique de mon pays, l'Argentine. En effet, l'été est souvent associé à la dépression et à la tristesse alors que c'est le contraire dans d'autres pays. J'ai associé le moment de la contemplation et de la tristesse à la lumière intense et extrême avec l'obligation de sortir de chez soi pour se changer les idées. Ainsi, apparaît cette surprenante contradiction de parler de choses très tristes à partir de couleurs enfantines vives. Parfois, la tristesse prend ces traits et n'est pas nécessairement obscure.

L. T. : Tu utilises souvent l'adjectif « impressionniste » pour décrire le film et je trouve que c'est le mot le plus juste en effet. On retrouve beaucoup de cette philosophie esthétique de la peinture dans tes choix de mise en scène. Les couleurs pastel aident ainsi beaucoup à ce que les corps comme les objets s'unissent dans une même émotion.

Mamá, mamá, mamá
de Sol Berruezo Pichon-Riviére
Fiction
65 minutes. Argentine, 2020.
Couleur
Langue originale : espagnol

Avec : Agustina Milstein (Cleo), Chloé Cherchyk (Nerina), Camila Zolezzi (Manuela), Matilde Creimer Chiabrando (Leoncia, Siumara Castillo (Ailín), Vera Fogwill (la tante), Jennifer Moule (la mère), Shirley Giménez (Karen), Ana María Monti (la grand-mère), Florencia González Rodríguez (Erín)
Scénario : Sol Berruezo Pichon-Riviére
Images : Rebeca Rossato Siqueira
Montage : Joaquin Elizalde
Musique : Kobra Kei, Mauro Morelos
Son : Lara Baldino
Assistante réalisatrice : Lucia Bonells
Costumes : Carmela Perez Morales
Décors : Daniela Martínez Nannini
Direction artistique : Ángeles García Frinchaboy
Casting : María Laura Berch, Soledad San Martin
Scripte : Julia Bastanzo Paximada
Production : Rita Cine, Bomba Cine
Productrice : Laura Mara Tablón
Coproductrice : Florencia de Mugica
Productrice exécutive : Laura Tablón
Distributeur (France) : Plátano Films
Sortie cinéma (France) : 13 avril 2022

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