Billet de blog 21 juil. 2015

Être totalement ouvert à la réalité pour mieux l’intégrer au film

Entretien avec José Luis Valle, réalisateur du long métrage Las Búsquedas

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
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Entretien avec José Luis Valle, réalisateur du long métrage Las Búsquedas

© Rafaëlle Berthault

Cédric Lépine : En guise de générique, le film commence avec les noms des acteurs additionnés, comme si le film lui-même reposait sur l’addition des énergies des acteurs.

José Luis Valle : Le peu de films que j’ai déjà réalisés est rempli de détails offerts à ceux qui pourront les lire. Ainsi, je prétends que Las Búsquedas est une somme de volontés réunies. Tel est l’esprit du film reposant sur une construction où nous sommes tous cocréateurs. Sur la base d’une proposition de travail, chacun fait des propositions et peu à peu le film naît. C’est ce qui m’inspirait alors : avoir un projet initial suffisamment ouvert pour pouvoir intégrer les propositions de chacun dans le processus créatif.

C. L. : Dans Las Búsquedas comme dans Workers la bande-son témoigne d’une intense activité présente en hors-champ ou constituant l’environnement immédiat dans lequel évolue les personnages principaux. En outre, dans Las Búsquedas la fiction est portée par des acteurs professionnels alors que le son environnant témoigne davantage d’une réalité documentaire.

J. L. V. : Les acteurs mexicains ont l’habitude de travailler à partir d’un scénario détaillé et précis, les emmenant d’un point A à un point B. Dans ce film, nous avions comme principe de suivre un aspect où les acteurs devaient incorporer dans leur jeu la réalité ambiante, parce que celle-ci n’allait pas être enlevée. Ainsi, tous les sons extérieurs, quels qu’ils soient, allaient faire partie du film. Ainsi, je me suis amusé à faire sonner le téléphone portable de l’actrice principale pour voir comment elle allait intégrer cet événement inattendu dans son jeu. C’était un véritable laboratoire créatif pour nous tous. Le scénario tenait en sept pages seulement. Ainsi le processus de travail était totalement ouvert à la réalité afin de pouvoir l’incorporer. J’ai donc demandé aux acteurs une grande concentration à l’égard de ce qui se passait autour d’eux. Mon premier film était un documentaire, El Milagro del Papá, où je me suis beaucoup servi de ce que me proposait le réel. Dès lors, nous devions en permanence être très flexibles afin de nous adapter à la réalité.

J’ai reçu une formation littéraire, c’est pourquoi j’aime beaucoup la littérature qui fait appel à l’imagination du lecteur. Ainsi, un passage débutant par : « la porte s’ouvrit et entra la femme la plus belle du monde. » laisse une grande latitude d’interprétation : quelle est l’apparence de cette femme ? Certains l’imagineront brune, d’autres blonde, etc. J’aime beaucoup les suggestions, cet appel à l’imagination. Le cinéma en revanche est très littéral : la beauté d’une femme est dès lors incarnée et imposée au spectateur, qui peut ne pas adhérer à ce choix et être profondément déçu de cette traduction littérale cinématographique. Dans Las Búsquedas je souhaitais faire appel à l’exercice de l’imagination. Ainsi, beaucoup de choses ne se voient pas, comme par exemple le suicide en hors champ. Ce qui se passe en hors-champ est un appel à l’imagination. J’aime cette idée de pouvoir ainsi faire un film tous ensemble, le spectateur compris. Ceci se base sur le respect et la confiance de l’intelligence du spectateur à la différence du cinéma hollywoodien qui en offrant le maximum d’informations au public, pense pour lui et le traite comme un idiot. Il est essentiel de conserver et développer un espace dans un film pour l’expression de la subjectivité de chacun.

© Caverna Cine

C. L. : Dans Las Búsquedas, le comportement du personnage principal qui porte un destin qui le dépasse et le pousse à agir fait penser à un personnage shakespearien ou plus largement au théâtre classique. Quelle est la part des références littéraires dans la construction du récit ?

J. L. V. : Certainement, la littérature apparaît sous forme d’influences mais n’est pas davantage le matériau initial ; je préfère ne pas y penser lorsque je réalise en film. Mais il est évident que ce que nous faisons est le produit de notre culture. La logique d’un film est similaire à la logique d’un dialogue entre deux personnes. Ainsi, on a beau parler de manière naturelle, par exemple sur le thème de la politique, il faut du temps pour que les points communs se révèlent et que la confiance s’établisse. Les deux films que j’ai réalisés sont marqués par les thèmes de la politique, de la société, de la solitude, du désamour, etc. mais tout ceci est suggéré. Parfois il est ainsi difficile de définir le film par un seul mot. Ainsi, pour certains, Workers est un film sur la négation, pour d’autres il traite de l’exploitation ouvrière et pour d’autres encore il s’agit d’une histoire d’amour. Je pense que le film est tout cela à la fois. Ainsi, les recherches (búsquedas en espagnol) sont plurielles : tentative de compréhension d’un suicide, recherche infinie. Parfois celles-ci ne se rencontrent pas. Mes références pour la construction de l’image sont toujours issues de la littérature. Je crois que j’aime bien avoir des références littéraires en tête quand je fais un film.

C. L. : Si ton cinéma est marqué par la littérature, l’image en tant que telle prend une large importance par sa capacité à offrir à elle seule du récit.

J. L. V. : Sans aucun doute. Puisque Las Búsquedas a été tourné en sept jours on pourrait imaginer que le travail était très facile. Mais il était essentiel de penser au préalable à chaque plan. Nous avons choisi le Noir & Blanc comme étant la meilleure manière de raconter ce que nous souhaitions et transmettre un paysage émotionnel précis. La ville de Mexico témoigne de beaucoup de styles et de symétries pour les personnages qui s’y fondent, à la différence de Tijuana dans Workers où les personnages ne cessent de sortir du cadre. Si ceci est peu de choses pour certains, cela signifie tout pour moi. Les lieux dans lesquels évoluent les personnages m’importent énormément : ce ne sont pas que des fonds mais bien des personnages à part entière. C’est pourquoi il est essentiel pour moi d’avoir une grande attention pour les lieux de tournage et d’y penser longuement. Je ne peux pas penser la photographie d’un film comme un travail à part : au contraire, elle doit complètement être intégrée au processus créatif du film.

C. L. : En France, des cinéastes, contraints de tourner avec un très faible budget pour réaliser le film qu’ils souhaitaient, ont revendiqué l’idée d’un « cinéma de guérilla ». Ce concept s’applique-t-il aussi à ton cinéma ?

J. L. V. : Je trouve fantastique que les nouvelles technologies permettent d’avoir plus de liberté économique pour réaliser un film. C’est comme un processus de recherche de l’essence filmique : non plus de chercher l’argent et le succès mais tout simplement de raconter une histoire personnelle. Voilà ce que l’on cherche tous finalement. Je fais des films car je ne sais pas m’exprimer d’une autre manière : je ne suis ni musicien ni peintre. Je veux raconter des histoires en images et en sons. Avec mes amis du tournage nous réunissons pour envisager le film, non pas sur plusieurs années mais en quelques jours de tournage seulement et en quelques lieux à proximité. J’ai proposé aux acteurs seulement quelques jours pour se préparer dans un tournage où il y aurait des plans-séquences sans coupe. Je suis enchanté que le film puisse être vu à travers le monde. Je ne recherche pas nécessairement le plus grand écran : je suis prêt à utiliser différents moyens de diffusion, comme par exemple Internet. J’ai réalisé quelques courts métrages avec une minorité ethnique, les Popolocas, avec leur propre langue. Je n’ai pas diffusé ces films : je les ai offerts à ceux que je filmais. On peut aussi faire des films dans ce but, sans nécessairement chercher la plus large diffusion. À l’heure où l’on fait des films à plusieurs millions de dollars, je pense qu’il est essentiel de revenir à une forme plus originelle du cinéma consistant simplement à raconter une histoire.

Las Búsquedas est comme un manifeste pour ceux qui considèrent qu’il est impossible de faire du cinéma sans argent. Le film est un moyen de partager une expérience avec les personnes qui veulent faire des choses.

Le film se nomme ainsi, car nous sommes chacun dans le film en situation de rechercher [buscar en espagnol] notre propre chemin. Ce n’est pas que je regrette d’avoir peu d’argent pour faire un film mais au contraire je considère ce manque d’argent comme le chemin le plus à même de donner naissance à un film personnel, réellement indépendant. Je ne dis pas que le cinéma doit toujours être ainsi. Nous avons fait ce que nous souhaitions et si cela peut inspirer d’autres personnes, ce sera génial. Ce n’est pas un exercice de style : c’est un film à part entière !

© Caverna Cine

C. L. : Las Búsquedas constitue également un véritable cadeau pour les acteurs qui offrent des performances comme ils n’ont pas toujours l’occasion de le faire. La scène de Gustavo Sánchez Parra dans le métro est incroyable, tant il arrive à raconter une histoire sans aucune parole mais en mobilisant tout son corps.

J. L. V. : Le problème au Mexique est qu’il y a peu d’opportunités de jouer au cinéma, aussi la plupart des acteurs travaillent dans des télénovelas ou pour le théâtre. Ce n’est pas un mal en soi : le jeu des acteurs dans les télénovelas repose sur des conventions où le jeu est volontairement exagéré et où tout se dit. « Je suis amoureuse, j’ai faim, j’ai froid... » : tout se dit dans les télénovelas. Au théâtre, le comédien doit extérioriser son for intérieur et élever la voix pour que l’on puisse l’entendre jusqu’aux derniers rangs de spectateurs. Dans Workers, la direction d’acteurs a consisté à enlever au maximum ces éléments extérieurs des personnages. Pour Las Búsquedas, l’exercice consistait à sortir des habitudes des acteurs. Je ne souhaitais pas qu’ils me répètent des dialogues appris par cœur. Les scènes finales du film est le résultat des propositions des acteurs. Je pense qu’ils sont motivés par le fait d’expérimenter quelque chose qui nourrit l’histoire à l’écran. Je laisse beaucoup de liberté aux acteurs pour aller à la découverte d’eux-mêmes. Je leur parle et ensuite je vois mises en scène des interprétations très distinctes entre elles.

C. L. : Certains cinéastes mexicains préfèrent travailler avec des non professionnels parce qu’ils considèrent qu’il n’y a pas de bons acteurs mexicains. Ton cinéma témoigne d’une voie tierce.

J. L. V. : En effet, j’aime raconter des choses qui ressemblent à la réalité et réfléchir à la manière de les assembler. Gustavo [Sánchez Parra] appréhendait une scène de plusieurs minutes sans paroles. Nous l’avons tentée et c’est son corps qui devait s’exprimer. Cela semble parfois radical mais nous avons tenté d’aller à la recherche de quelque chose de très pur cinématographiquement, même si cela pourrait paraître prétentieux pour certains. On dit que chaque génération dispose de sa propre définition de ce que doit être le cinéma. Et je trouve que beaucoup de films à l’heure actuelle sont autre chose que du cinéma. Les Nord-Américains parlent d’entertainment à propos de films qui doivent générer le maximum de spectateurs et conséquemment de bénéfices. Je souhaite démonter cette idée du cinéma en enlevant par exemple les dialogues. Sur Las Búsquedas nous n’avions pas de maquillage pour les comédiens, pas de chef décorateur, chacun avait ses propres vêtements. Actuellement, ce qui me motive est la recherche de quelque chose d’essentiel. Même si je ne sais pas encore ce que cela va donner, j’en suis très enthousiaste.

C. L. : Cette quête de cinéma implique une quête de ta propre identité.

J. L. V. : Exactement et avec l’objectif de la partager. Mais pour commencer, je dois la rencontrer. C’est difficile à expliquer car cela passe par une expérimentation de la lumière et génère beaucoup d’émotion. Pour moi chaque film constitue une grande aventure. J’aime bien l’idée selon laquelle « il faut vivre un état de tournage ». À la différence d’un projet de film mobilisant un énorme budget pour plusieurs semaines de tournage, je préfère partir avec mon équipe quelques jours dans la forêt filmer quelques heures. L’idée est d’incorporer ce qui se passe aujourd’hui dans le scénario que nous tournerons le lendemain : ce qui se passe aujourd’hui sera filmé le lendemain. Dès lors, chaque film nous fait grandir et si ce n’était pas le cas, le cinéma ne m’intéresserait pas. Cela m’aide beaucoup et j’espère trouver un écho de personnes sensibles à ce cinéma. Las Búsquedas a été présenté au festival Riviera Maya où il a remporté le prix d’un jury composé de jeunes : c’était pour moi la meilleure des récompenses.

Propos recueillis à Paris en octobre 2014, au cours de la 2e édition du festival Viva Mexico.

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