"L’humour est la meilleure manière de parler des choses sérieuses." Darío Aguirre

Entretien avec Darío Aguirre, réalisateur du documentaire El Grill de César. 

Entretien avec Darío Aguirre, réalisateur du documentaire El Grill de César. 

Darío Aguirre © Laura Morsch Kihn Darío Aguirre © Laura Morsch Kihn

Cédric Lépine : Envisages-tu le cinéma comme un moyen thérapeutique pour recréer du lien entre les personnes, notamment au sein de ta propre famille ?

Darío Aguirre : Dans les études de cinéma que j’ai suivies, j’ai commencé à apprendre en analysant les différents points de vue existants. L’expérience de la migration oblige à analyser sa propre vie de différents points de vue dont l’un d’eux est psychologique. J’ai toujours considéré le cinéma comme une forme de journal intime. De même la peinture me permet de lutter contre la routine en Équateur en exprimant les rêves et désirs qui me traversaient. Je pense que l’art est un moyen de trouver une direction dans la société. En tant que créateur, l’art me permet de savoir où je suis et quel élément je constitue au sein de cette société. Ce sont des aspects que d’autres personnes peuvent éprouver et dès lors le message peut devenir universel. Le chemin que je suis pour intérioriser divers processus psychologiques ne sont pas seulement personnels mais aussi universels.

 

C. L. : El Grill de César est un documentaire où les personnages principaux, toi et ton père, dépassent leur propre rôle à l’écran pour en quelque sorte être plus qu’eux-mêmes, tels des personnages de fiction que s’approprie aisément le spectateur.

D. A. : Je pense que la réalité que nous vivons se nourrit beaucoup de la fiction. Le succès de réseaux sociaux comme Facebook témoigne bien de la mise en scène de la vie. J’utilise pour faire mon documentaire une abstraction de la réalité afin d’analyser des faits réels. J’ai entendu dans une conférence que la différence entre le documentaire et la fiction tient dans le fait que lorsque quelqu’un meurt, dans une fiction on applaudit l’acteur, alors que l’émotion n’est évidemment pas la même dans un documentaire puisque l’on sait que la mort est réelle. On ne peut dès lors pas sous-estimer la responsabilité du réalisateur quant à la réception du spectateur de son film. Les éléments proprement fictionnelle que j’utilise, par exemple lorsque je chante, sont une manière de sortir momentanément de la réalité et proposer une pause de réflexion au spectateur qui a partagé des moments très intimes de ma vie. Ces pauses concourent aussi à rendre l’ensemble intelligible au spectateur.

 © Aguirre.Filmproduktion © Aguirre.Filmproduktion
 

C. L. : Revenir auprès de ta famille avec l’intention de réaliser un film, c’est aussi leur proposer une identité : tu n’es pas simplement un fils mais aussi un réalisateur au travail.

D. A. : La caméra a un rôle tout à fait spécifique dans ce film. Alors que ma mère était la médiatrice permettant la communication entre moi et mon père, lorsqu’elle est décédée, c’est la caméra qui a repris ce rôle. Ainsi, la caméra s’est aussi transformée en personnage. J’ai découvert cela au cours du tournage. La caméra m’a permis de prendre de la distance par rapport aux événements. La caméra ressemble beaucoup à une guitare : on la pose quelque part et les personnes autour commencent à réagir.

 

C. L. : L’animation en stop-motion de ta propre image au début du film semble affirmer au spectateur que ce que l’on voit de toi est un personnage assumé, même s’il est question de scènes très intimes de ton histoire personnelle. Est-ce un moyen de garder une distance pudique avec le spectateur ?

D. A. : D’une certaine manière, ceci est là pour signifier que le film révèle un niveau de mon intimité, celle de la relation père-fils. Ceci permet d’inviter le spectateur à ne pas prendre trop au sérieux l’histoire : mon personnage en stop-motion est dès lors comme un animal. Mon intention est de créer une distance agréable dans le partage avec le spectateur d’un monde qui m’est tant intime. C’est aussi un voyage qui mène de l’abstraction à la réalité.

 

C. L. : Comment envisages-tu ta filmographie après ce deuxième film autobiographique ?

D. A. : Je pense que cela constituera une trilogie. Le premier projet, Cinco caminos a Darío, s’interroge sur l’identité personnelle, El Grill de César, l’identité familiale et tous deux ont comme point commun l’identité du migrant. Le prochain film sera consacré à l’identité collective à travers par exemple mon processus de naturalisation pour être allemand. C’est sur le tournage d’El Grill de César que je me suis rendu compte que j’étais en train de développer une réflexion sur l’identité en trois chapitres. Je tiens ainsi avec ce troisième film clore, momentanément du moins, un cycle de réflexion, car je sais qu’il y a encore beaucoup à explorer sur ce thème.

 

C. L. : Comment intègres-tu ton sens de l’humour dans le film ? Est-ce un travail pensé en amont du tournage ?

D. A. : Je suis issu d’une culture et d’une famille ayant beaucoup d’humour. La vie est une blague : nous nous racontons toujours des blagues, nous cherchons toujours à voir le bon côté du désastre. Lorsque j’ai commencé à écrire ce que je souhaitais filmer, je me suis demandé comment j’allais mettre en scène les situations où je me sentirais le moins à l’aise. J’ai trouvé que le meilleur ressort serait pour moi l’utilisation de l’humour. Comme je suis souvent devant la caméra, cela me plaisait de jouer parfois un personnage. Pour filmer ces scènes, j’ai donc réfléchi à ce qui pouvait fonctionner le mieux, n’hésitant pas à en reprendre certaines. Je pense que l’humour est la meilleure manière de parler des choses sérieuses.

 

 © Aguirre.Filmproduktion © Aguirre.Filmproduktion

C. L. : À côté de cette histoire entre un père et son fils, on peut également voir l’opposition de deux cultures : l’une que tu ramènes d’Allemagne et l’autre de ton père en Équateur.

D. A. : En effet, je voulais clairement figurer ces oppositions. Mon intention était de montrer les différentes possibilités de vie et laisser le spectateur choisir selon ses préférences. Par leurs attitudes, le père et le fils manifestent deux extrêmes de rapport à la vie. C’est à partir du moment où j’ai commencé à vivre en Allemagne que j’ai pris conscience de la manière de vivre en Équateur caractérisée par tous ces liens interindividuels. J’ai dès lors pu découvrir la richesse d’une vie que j’avais ignoré jusque-là : plus que la richesse économique, la richesse de la vie elle-même.

 

C. L. : Le moment le plus intense du film se produit en dehors de la maison familiale et du restaurant : en étais-tu conscient lorsque tu as décidé de tourner à l’extérieur de la ville ?

D. A. : Oui, c’est pour cette raison que j’ai pris la décision de ce voyage. Je me suis rendu compte progressivement au fil du tournage que je ne pouvais avoir de conversation tranquille avec mon père qu’en l’éloignant de son lieu de travail où il était toujours occupé et donc jamais disponible. Il fallait pour avoir enfin une conversation vraiment profonde avec mon père que je m’éloigne de cette maison où j’ai vécu plus de vingt-cinq ans. Nous étions alors d’autant plus prédisposés à la réflexion que nous étions en train de visiter le passé. La nature permet parfois de s’éloigner des prétentions dans lesquelles nous sommes en permanence au sein de la société et de la ville. C’est le film qui m’a fait prendre conscience de l’élaboration de personnalités en fonction de ce que retenait la mémoire. Le mélange des souvenirs est comme le mélange des sons : si parfois le résultat de ce mélange est bien meilleur que les sons isolés, il peut également être pire. On se rend compte alors qu’il est difficile de sortir d’une certaine image de la mémoire de l’autre. Ainsi, le fait de connaître l’histoire de mon père m’a offert de nouvelles perspectives.

 

 

Entretien réalisé en mars 2014, lors de la présentation du film El Grill de César en compétition pour la 26e édition du festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse.

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