Entretien avec Catherine Béchard, autour de son documentaire « Loba »

Après avoir fait partie de la programmation du festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse, le documentaire Loba de Catherine Béchard a commencé officiellement sa sortie dans les salles de cinéma en France depuis le 8 avril 2015.

 © DR © DR

Après avoir fait partie de la programmation du festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse, le documentaire Loba de Catherine Béchard a commencé officiellement sa sortie dans les salles de cinéma en France depuis le 8 avril 2015. Il y ait question d'accouchement, ce moment de grand bonheur qui cache aussi des situations la plupart du temps peu audibles. Le sujet ne laisse pas indifférent et après un article sur le film, je publie à présent l'entretien réalisé avec Catherine Béchard, la réalisatrice du documentaire, dans le but de poursuivre l'échange avec les lecteurs sur ce sujet de société passionnant.

 

Que désigne-t-on par "accouchement naturel" ?

Quand on parle d’accouchement naturel, on fait référence à l'accouchement physiologique. Bien souvent on dit « accouchement naturel » pour dire « accouchement par voie basse ». Je pense qu'on devrait préciser accouchement naturel sans injection de produits (prostaglandine, ocytocine, péridurale) et surtout un accouchement où l’on va suivre le déroulement physiologique d'une mère qui va mettre au monde son petit, sans intervenir dans le processus. Pour être plus précise, lorsque l’on va laisser en premier le bébé donner le signal du déclenchement de sa sortie du ventre, puis laisser la mère entrer dans son état instinctif, primal, la laisser se mouvoir comme elle le désire, la laisser entrer dans son temps qui n'a plus rien à voir avec celui de l'extérieur, sans constamment la préoccuper par des considérations extérieures, sans être omniprésent autour d'elle en lui instillant des produits pharmaceutiques (pour accélérer, pour endormir).

Avant de réaliser ce documentaire, quel était votre regard sur la situation de l’expérience de l’accouchement ?

Depuis 25 ans, je soigne des mères et des enfants, et j'ai souvent eu la sensation d'être une infirmière de guerre. Les parents m'amènent leurs enfants car ils sont préoccupés : leur enfant est soit hyperactif, soit emmuré en lui-même, il a des difficultés avec l'extérieur, il n'arrive pas à apprendre à l'école, établit mal des relations avec les autres, à des maux de têtes, de l'asthme, des problèmes cardiaques, etc. À chaque fois, en parlant avec eux, on en vient à parler de l'accouchement traumatisant qu'ils ont vécu : tellement traumatisant, qu'au début on me répond « mon accouchement était normal ». Ce qui me permet de demander : « c’est-à-dire, ocytocine, péridurale, césarienne, forceps...? » Quand j'en viens à parler avec les femmes, je me rends compte aussi du traumatisme moral qu'elles ont subi, la perte de confiance qui s'est installée en elle, la culpabilité de ne pas avoir su... leur utérus leur pèse. L'autre jour, une jeune femme enceinte m'a dit : « quand j'ai su que j'étais enceinte, je voulais avorter pour ne pas revivre le moment de l'accouchement!!! »

Bien sûr, il y a des accouchements qui se passent bien à l'hôpital, mais c'est bien souvent la loterie : « qui sera là ce jour-là, seront-ils gentils et compréhensifs avec moi, me laisseront-ils faire ce que je voudrai, le père pourra-t-il être là ? » Voilà le type de questions que se posent les futures mères. Elles sont en totale insécurité émotionnelle.

 © Iberi Films © Iberi Films


En quoi le droit d’une femme à disposer de son corps est-il remis en cause à travers l’accouchement surmédicalisé ?

C'est tout simple : dans un accouchement médicalisé, le responsable, c'est le médecin. Donc pour tous les risques pathologiques qu'il pense que vous encourrez, il va mettre en place une série de protocoles. Petit à petit s'installe le stress autour du temps : si dans les 12h, si dans les 24h, si... la femme perd ses moyens, elle aussi est angoissée et face à tous ces risques qu'on lui met devant le nez, elle va lâcher prise et abandonner son corps à la médecine. Elle n'est plus une femme responsable, qui est à l'écoute de ce qui se passe en elle, qui va savoir quelle position prendre, comment respirer, elle est à l'écoute du personnel hospitalier. Or l'OMS depuis 1986 rappelle aux hôpitaux que seulement 10 à 15 % des femmes nécessitent une aide médicalisé, chirurgicale. En 2014, dans un rapport, l'OMS met en garde les hôpitaux face aux violences obstétricales observées dans tous les pays

L'accouchement fait partie de notre vie sexuelle, car il passe par notre système hormonal et notre utérus ! Que se passe-t-il pour une femme qui a eu 10 personnes qui lui rentrent les doigts dans le vagin, qu'on stimule ou endort de force, à qui on impose une position, c'est-à-dire sexe ouvert, sur le dos pieds dans les étriers, qu'on traite comme une enfant ? Quand je vous fais cette liste, à quoi pensez-vous ?

Il est devenu d’autant plus difficile pour les parents d’accoucher à la maison que leur entourage condamne violemment ce choix. D’où vient selon vous cette intolérance ?

On a petit à petit installé l'idée du risque zéro, la peur de la mort est insupportable. On nous a inculqué que la mortalité infantile a baissé grâce aux hôpitaux. La science moderne, l'hôpital sont là pour vous protéger. La société va vous prendre en charge : Alors si vous refusez ce dictat vous êtes taxé de fou, d'irresponsable. Ce n'est pas vous qui êtes responsable de votre enfant, de votre corps, de votre vie, de votre mort : c'est la société. On a vu à la sortie du film, des soi-disant critique de cinéma non pas critiquer le film, mais porter un jugement sur ces femmes qui veulent vivre leur accouchement autrement. C'est très violent et on se retrouve avec des vieux schémas du Moyen Âge, on est traitée à la fois de new age et de moyenageux obscurantiste, l'un a raison l'autre tort. Tout est perçu d'une manière très manichéenne, pour ou contre l'hôpital, alors qu'ils sont complémentaires. Pour le mieux être de notre société, toutes les connaissances doivent s'unir, nous ne pouvons qu'en être plus riche et plus heureux.

La mort et la vie sont deux moments fondamentaux que se sont accaparés les hôpitaux ? Pourquoi et comment en est-on arrivé là ?

C'est un principe de prise en charge. On pense pour vous ce qui est bien. Au lieu de penser une société où chaque individu est responsable de lui, des autres, de sa planète, on installe une société où les individus s'en remettent à ceux qui savent. Quand une mère a trouvé la confiance en elle pour accoucher, elle va tout naturellement le communiquer à son enfant : cette confiance, cet amour sera la source pour y puiser leur force de vie. Ce sont des individus qui ont trouvé leur indépendance.

 

 © Iberi Films © Iberi Films

En France, l’État oblige les sages-femmes accompagnant les mères dans leur accouchement à domicile à souscrire une assurance annuelle de 19 000 euros alors que leur revenu ne dépasse pas en moyenne les 25 000 euros. De fait, l’accouchement à domicile est devenu interdit.

Je crois qu'il y a un ensemble de phénomènes qui font qu'un État comme la France va permettre l'installation de l'éradication des sages-femmes à domicile.

Il y a certainement la part de responsabilité des lobbies pharmaceutiques et financiers, mais comme je le montre dans le film avec Cuba, il y a aussi un point de vue paternaliste omniprésent, et le besoin de contrôle permanent des individus d'une société. On reste en France dans un système très jacobiniste parisien, c'est-à-dire un système de la pensée unique. Il est étonnant de voir que nous avons des difficultés à projeter le film à Paris, alors qu'en “province” les salles de cinéma indépendantes accueillent bien le film !

Il est intéressant de souligner que contrairement à l'attitude de la France, le gouvernement anglais face aux problèmes rencontrés s'est donné comme objectif de favoriser l'accouchement à domicile, le gouvernement allemand quant à lui a rejoint la position de la France.

On se retrouve dans des situations similaires à l’époque de l’interdiction de l’avortement : de la même manière que des femmes risquaient leur vie en avortant clandestinement, l’État crée une situation dangereuse pour les femmes déterminées à accoucher à domicile mais qui ne peuvent plus être accompagnées d’une sage-femme.

Quand les sages-femmes ont été mises à mal durant la chasse aux sorcières, c'est parce qu'elles pratiquaient aussi les avortements. Les femmes avaient le pouvoir sur la procréation, les femmes avaient la connaissance de la médecine. Les médecins sont donc venus établir leur ordre, les femmes sont devenues leur subalterne : les infirmières obéissent aux ordres des médecins.

Il est intéressant de constater que déjà dans certains pays comme à Cuba on va transformer la sage-femme en infirmière obstétrique. Ce pouvoir qui s'installe va, bien sûr, mettre les femmes dans un système de précarité. Dans les débats qui suivent le film, de nombreuses femmes témoignent de leur tristesse, de leur colère, de leur impuissance à vivre ce qu'elles veulent. De nombreuses femmes sont en train de décider d'accoucher toute seule pour ne pas aller à l'hôpital.

Dans votre documentaire, vous privilégiez les témoignages des femmes ayant l’expérience de l’accouchement aux propos des spécialistes divers, qu’il s’agisse de législateurs, de médecins, de sociologues, etc.

Je travaille dans divers pays et je constatais que des femmes indiennes d'un village du Mexique me racontaient les mêmes choses avec les mêmes mots qu'une femme de Barcelone. J'avais envie de communiquer cette similitude, pour qu'à travers tous ces témoignages, on comprenne ce que vivent les femmes et les hommes aujourd'hui. Que cette mosaïque de témoignages touche chacun de nous dans son cœur et pas seulement dans son mental. L'accouchement est notre affaire à tous, nous sommes tous nés et avons vécu une histoire plus ou moins traumatisante. Chaque jour autour de nous, des personnes nous racontent ce qu'elles ont vécu. Je voulais donc initier par ce film une écoute, un réveil des consciences. Si nous avons affaire à des spécialistes, ce n'est déjà plus notre histoire.

 © Iberi Films © Iberi Films


En quoi l’accouchement en milieu hospitalier est-il selon vous le reflet d’un type de médecine et plus largement d’une société dans son ensemble ?

Nous vivons dans une société qui se pense plus intelligente que la précédente, une société qui est en train de perdre la mémoire, une société infantilisée, une société où nous perdons notre indépendance, notre autonomie, la confiance en nous.

Toutes ces connaissances de sages-femmes risquent d´être perdues. Nous vivons dans une société qui broie tout sur son passage, et qui veut arracher toutes les mauvaises herbes. Une société à sens unique. Cette société a ses croyances de productivité, de bien être, de contrôle social. Je pense que si nous réfléchissons un tant soit peu autour de cette problématique de l'accouchement, nous y verrons tous ces enjeux.


Où placez-vous vos espoirs d’évolution ? Auprès des législateurs ? des intellectuels ? des féministes ? des mouvements écologiques ? des prises de conscience citoyenne ?

Je crois qu'en premier, il est temps que les langues se délient, que les femmes, les hommes, les sages-femmes, le personnel hospitalier et extra hospitalier, les médecins, tout un chacun témoignent de ce qui se vit ou a été vécu. Ainsi nous commencerons à penser à une société respectueuse. Peut-être qu'alors les politiques, les intellectuels, les féministes, les mouvements écologistes se rendront compte de la situation et accepteront de rendre public ce débat occulté. Nous espérons réunir le plus de témoignages possibles, réunir toutes les associations actrices dans ce domaine pour commencer à faire des propositions et être soutenu(e)s pour faire changer les paradigmes mis en place.

En outre, il me semble que cette situation est due au fait que les femmes ont totalement perdu le territoire physique de l'accouchement. Il me paraît très important que les citoyens mettent en place des maisons de naissance extra hospitalières, qu'ils soient propriétaires de ce petit territoire, de cette petite maison à travers des SCI, coopératives, etc. Pour l'instant en France, ces maisons ne pourront pas pratiquer des accouchements, mais elles pourront permettre dans un premier temps aux futurs parents de trouver toutes les informations, être un lieu de paroles pour que les parents parlent de ce qu'ils ont vécu, d'initier des ateliers, des conférences, des rencontres, des formations, où les sages-femmes pourront communiquer leur travail, un lieu pour sortir de la solitude dans laquelle se retrouvent les personnes qui veulent accoucher. Alors peut-être seront nous plus fort(e)s pour vivre pleinement ce que nous avons à vivre !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.