Billet de blog 22 juin 2020

Entretien avec Melina León, réalisatrice du film "Canción sin nombre"

Avec la réouverture officielle des salles de cinéma en France, le "Canción sin nombre" réalisé par Melina León sort ce lundi 22 juin alors qu'il était initialement prévu pour le mois d'avril 2020. Il y est question du scandale du vol de bébés dans les années 1980 au Pérou à partir de faits réels.

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
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Melina León, réalisatrice du film "Canción sin nombre" © DR

Cédric Lépine : À partir de l’histoire de votre père qui était journaliste, comment avez-vous développé l’écriture de votre scénario?
Melina León : J'ai commencé à écrire l'histoire à New York à partir de ce que mon père m'avait dit. À cette époque, ma vie était dans tous les sens parce que j'essayais de terminer une maîtrise dans l'une des écoles de cinéma les plus chères au monde et je devais voir comment j'allais payer tout ce que mes bourses ne couvraient pas. J'ai donc pensé qu'il serait préférable d'écrire le film avec quelqu'un. J'avais lu des histoires de Mike White, un camarade de classe qui était en cours d'écriture littéraire, et je les ai vraiment aimées. Je lui ai suggéré l'idée et cela l'a fasciné. J'ai aussi pensé qu’il serait un très bon soutien pour traverser cet endroit sombre où l'histoire nous emmène.

Ce que nous avons fait, c'est que j'ai pris des notes sur des moments qui me semblaient importants à incorporer, je les ai transmises à Mike et il a écrit.

Nous sommes donc arrivés à un point où je sentais que la saveur locale s'estompait, puis j'ai commencé à écrire, Mike à lire et à suggérer des changements. Puis j'ai pu rentrer au Pérou et compléter le travail par une enquête sur le temps à travers les journaux et par quelques entretiens. À ce stade, j'ai élargi ma recherche et j'ai en fait découvert que la traite des enfants continue d'être une chose quotidienne au Pérou et dans le monde et que c'est l'une des plus importantes entreprises illégales qui existent (sinon la plus grande). Ici surtout dans les régions de Cuzco et dans la jungle, il y a beaucoup de trafic d'enfants à des fins de prostitution. En 2018, un cas a été découvert à Arequipa, la deuxième plus grande ville du Pérou, où il a été découvert que l'ancien directeur de la police était le chef d'un gang de trafiquants de bébés et d'enfants. Tout comme dans le film, ils formaient toute une équipe composée de médecins.

C. L. : Comment avez-vous travaillé avec ce génie enchanteur de l’image qu’est le chef opérateur Inti Briones?
M. L. :
Le travail avec Inti consistait à se souvenir et de parler. Nous n'avons pas beaucoup parlé du film lui-même car nous avions tous les deux vécu cette époque au Pérou et chacun garde le souvenir personnel d’un chaos. Nous avons donc commencé à parler d'autres films, à les voir et à parler de la façon dont nous voyons le monde et les choses que nous avons apprises au fil des ans. Une seule fois, nous avons discuté concrètement de ce que nous pensons de la guerre interne au niveau politique. C'était très difficile mais nous l'avons jugé nécessaire.

C. L. : Dans le Pérou actuel, quelle est la mémoire de ce qui s’est produit dans les années 1980 et que vous révélez dans votre film?
M. L. : En ce qui concerne le cas spécifique de la traite des bébés et des enfants, ceux qui ont vécu les années 1980 s’en souviennent. Cette époque est également connue des jeunes car elle leur est raconté plusieurs fois. Ils savent au moins ce que le premier gouvernement d'Alan García voulait dire, de la guerre intérieure... Certains disent que cela nous a rendus plus forts, par exemple, qu'aucune autre crise suivante ne nous a jamais fait autant peur que ça.

Pamela Mendoza Arpi interprète principale dans "Canción sin nombre" de Melina León © DR

C. L. : Au centre du film, on comprend que les crimes sont devenus possibles parce que les communautés quechuas sont discriminées par les gouvernements péruviens : est-ce que cette réalité d’un pays qui oublie ses racines est toujours d’actualité ?
M. L. :
C'est malheureusement toujours le cas. Le racisme est un mal universel. Si l'État ne comprend pas ou ne considère pas les autochtones ou les descendants des autochtones comme des citoyens, vous comprenez alors la folie du système de santé. Si les classes riches ne se considèrent pas comme faisant partie de la culture andine, qu'elles soutiennent l'économie de marché, même si cela signifie la mort de tant de personnes. C'est une société irrespirable, littéralement. Dernièrement, des ballons à oxygène ont été vendus pour deux mille dollars quand ils coûtent environ 5. Bien sûr, quand nous sommes sur le point d’abandonner, les héros viennent nous en dissuader, c'est-à-dire ces médecins qui travaillent dans la jungle sans crainte de tomber malades ou les paysans qui font des dons de nourriture. C'est dramatique.

C. L. : Le film offre un grand espace de créativité non seulement au directeur de la photographie Inti Briones, à l’actrice impressionnante Pamela Mendoza Arpi et notamment à la musique originale très inspirée de Pauchi Sasaki… Est-ce chez vous le témoignage du cinéma comme une expression artistique collective ?
M. L. :
Oui, tel est le cinéma pour moi. Mon travail consiste à rassembler des personnes, peut-être de les inspirer un peu, de leur donner l'espace pour dire ce qu'elles ressentent et interpréter ce que je ressens. Et nous surprendre les uns les autres.

C. L. : Le surréalisme magique cher à Gabriel García Márquez vous a inspiré dans vos choix de mise en scène pour faire un film adapté d’un fait réel ?
M. L. :
En quelques aspects, oui. Je voulais absolument trouver le ton qui pourrait parler de la réalité de la pauvreté et de la discrimination, mais je ne voulais pas oublier l'immense beauté qui nous entoure. Dans cette beauté, il y a de la magie.

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