Entretien avec Jayro Bustamante, réalisateur de "La Llorona"

"Responsable génocidaire au Guatemala, le général à la retraite Enrique Montt commence à entendre la nuit venue les pleurs de La Llorona lui rappelant ses victimes." Entretien réalisé à Biarritz en septembre 2019 lors de la présentation du film en compétition officielle lors de la 28e édition du festival Biarritz Amérique latine.

Jayro Bustamante © Laura MORSH-KIHN assistée de Raquel GONZALEZ LOPEZ Jayro Bustamante © Laura MORSH-KIHN assistée de Raquel GONZALEZ LOPEZ
Cédric Lépine : Après Tremblements, y a-t-il une raison particulière à se focaliser de nouveau avec La Llorona sur la classe haute de la société guatémaltèque ?

Jayro Bustamante : Je ne crois pas que cette classe sociale ne se rende pas compte de ce qu’elle cause sur la majorité du pays mais il est certain qu’elle refuse délibérément de le voir. L’épouse du général est complètement dans le déni alors que le général est dans le refus de reconnaître ses crimes en se cachant derrière la fierté de ses actes. Tout cela est complètement mélangé et l’on retrouve ces cas de figure similaires en différentes dictatures d’Amérique latine. Ainsi, plusieurs dictateurs sont persuadés d’avoir bien agi malgré les milliers de morts, cas de tortures et abus en tous genres dont ils sont responsables. Personne ne veut accepter ce qui s’est passé, chacun dit que ce sont des petites erreurs commises hors du contrôle national mais on ne peut pas dire qu’un génocide soit quelque chose hors de contrôle ! Au Guatemala, il est d’autant plus aisé de faire partie de la haute classe sociale que la pauvreté est très forte avec des écarts de richesse effroyables.

Dans le film Tremblements, je voulais montrer que ce n’était pas parce que l’on était pauvre et sans éducation que l’on pouvait tomber dans le piège sectaire. J’ai ainsi réalisé une recherche sur 22 hommes, que j’ai appelés les « 22 Pablo » : ils étaient tous issus de classes sociales favorisées, ils avaient tous fait des voyages et observé ce qui se passait ailleurs dans le monde découvrant ainsi les droits que les homosexuels avaient réussi à gagner. Malgré tout, ils continuaient à être piégés par cette secte sociale, religieuse et familiale.

 

 

Cédric Lépine : Est-ce que la décision de réaliser un huis clos avec La Llorona permettait de présenter une élite au pouvoir enfermée sur elle-même et délibérément aveugle à ce qui se passe dans le reste de la société ?

Jayro Bustamante : La première interrogation consistait à montrer comment ces personnes pouvaient continuer à être elles-mêmes en sachant tout ce qu’ils ont fait, comment elles vivent au quotidien quelque chose que l’on ne peut pas nier. Je pense que l’être humain a cette capacité de s’autoprotéger qui est tellement vaste qu’à la fin on peut se soucier davantage de ses petits soucis personnels que des crimes que l’on a causés.

Une sorte de Printemps arabe a eu lieu au Guatemala lorsque l’on a mis en prison l’ex-président même si le système politique a été conservé sans changer d’un iota. Le jugement de l’ex-dictateur a été annulé et personne ne s’est manifestée. J’avais envie de montrer que l’on a encore très peur de se confronter à un ex dictateur qui plus est, militaire. Car les choses n’ont pas changé et depuis plusieurs décennies les militaires ont toujours le pouvoir auquel s’est ajouté celui de l’Église catholique. Une minorité infime de la population du pays se retrouve à avoir entre ses mains le contrôle et l’oppression de l’ensemble des citoyens. C’est l’histoire du loup seul face à des centaines de brebis qui ne se rebellent pas. Personne, je pense, actuellement au Guatemala, n’a envie de reprendre les armes et de s’opposer au pouvoir en place à travers la guérilla. En revanche, une révolution sociale peut avoir lieu pour faire reconnaître et respecter les droits de chacun.

 

 

Cédric Lépine : Dans ton film, en utilisant les codes du film d’horreur, tu retournes contre les militaires leur propre usage de la peur.

Jayro Bustamante : L’usage de la peur était déjà présente dans Tremblements avec ce qu’en fait la religion pour arriver à ses fins : la confession lui permet de connaître le talon d’Achille de chaque individu et de l’attaquer ensuite par l’usage de la peur. Je me suis alors interrogé sur ce qui se passerait si je retournais cette peur contre ceux qui l’exercent habituellement. Cette peur-là, personne d’autres que les psychoses et les remords ne peuvent la faire vivre. Pour cette raison, il était alors évident que je devais travailler mon scénario en présentant un être de l’au-delà comme La Llorona.

 

 

Cédric Lépine : Le film a été tourné intégralement dans l’ambassade de France au Guatemala, comme si tu devenais un cinéaste contraint à l’exil pour raconter l’histoire de son pays.

Jayro Bustamante : Nous avons reçu des « recommandations » anonymes qui nous déconseillaient vivement de tourner ce film. Heureusement, j’avais le soutien de l’ambassadeur français qui m’a permis non seulement de tourner dans l’ambassade mais aussi dans sa résidence sous la permission du ministère de la Culture français. Je dispose aussi de la nationalité française, ce qui a de ce point de vue facilité les choses. J’ai pu disposer également du soutien des ambassades du Mexique et d’Allemagne ainsi que de l’université des Jésuites. La situation de peur était comme dans les années 1980 : il y a eu plusieurs tentatives pour que l’on arrête le tournage. L’ambassadeur a failli être déclaré persona non grata mais il a maintenu sa décision de la continuité du tournage. Tout ce contexte à la fois a accéléré et freiné la réalisation du projet.

 

 

Cédric Lépine : Peux-tu parler de la collaboration que tu réalises pour la première fois pour ce film avec Nicolás Wong, chef opérateur costaricain extrêmement talentueux.

Jayro Bustamante : J’ai réalisé mes deux premiers longs métrages avec Luis Armando Arteaga qui est un génie de la photographie que j’admire autant comme artiste qu’ami mais qui est devenu très sollicité. Or, dans l’urgence de tournage où nous nous trouvions, il était déjà engagé sur un autre film. J’ai recherché un autre chef opérateur et comme La Casa de Producción, ma société de production au Guatemala, avait pour objectif de soutenir les talents de la région en Amérique centrale, Nicolás Wong dont j’admire la sensibilité et qui est capable de voir le film final, est ainsi apparu. Son travail m’a beaucoup plu alors que j’étais davantage habitué à une forme plus traditionnelle de faire du cinéma. Nous avons formé ensemble une très belle équipe.

Pour ce film, j’avais des références du cinéma des années 1970, autant du côté de l’horreur que des grands drames, notamment des USA, qui est la décennie cinématographique la meilleure à mon goût de ce pays. Nicolás a beaucoup adhéré à ces idées ainsi qu’au fait de mettre beaucoup de lumière pour un film de genre. Il a ensuite apporté une touche personnelle plus moderne. Pour les références, nous sommes passés de Shining (Stanley Kubrick, 1980) à The Witch (Robert Eggers, 2015), en passant par Rosemary’s Baby (Roman Polansky, 1968). Ensuite, nous avons énormément trouvé de références dans la peinture et la photo. Il était essentiel pour moi d’avoir un chef opérateur qui comprenne l’importance du son. Ainsi, la présence a été prévue dès la construction de l’image à la caméra. Eduardo Cáceres Staackmann, qui est l’ingénieur son de mes trois films, a pu profiter de cette place privilégiée car de cette manière c’est un peu comme si on le filmait directement.

 

 

"La Llorona" de Jayro Bustamante © ARP Sélection "La Llorona" de Jayro Bustamante © ARP Sélection

Cédric Lépine : L’histoire se centre avant tout sur une communauté féminine incluant trois générations de femmes au sein d’une même famille et deux domestiques au service de la maison.

Jayro Bustamante : Dans un contexte de guerre, le rôle des femmes est intéressant car elles prennent un rôle qu’elles doivent laisser au retour des hommes. Le Guatemala est désigné parmi les pays les plus difficiles à vivre quand on est une femme. Si l’on prend en compte qu’il est très difficile d’être une femme dans un pays qui en compte 54%, d’être Indien ce qui représente plus de 60% de la population du pays et qu’il est interdit d’être homosexuel (6% de la population) : je pense que le réveil du pays doit venir des classes oppressées. Je ne dis pas qu’il faille faire la guerre mais de dire « ¡ basta ! » (assez !). Le rôle de Valeriana (la domestique en chef) était très important car nous ne voulions pas en outre tomber dans le cliché selon lequel tous les Blancs sont méchants et tous les Indiens sont bons. Il existe aussi un circuit machiavélique du côté des opprimés qui remercient leurs agresseurs de les opprimer en manifestant quelque part leur amour pour eux.

Je considère qu’il y a une génération condamnée, celle du général et de sa femme qui a besoin qu’un esprit de l’au-delà vienne la toucher pour qu’elle puisse réagir. La seconde génération à laquelle j’appartiens commence à se poser des questions, même si cela reste difficile lorsque la peur ambiante est si forte. En revanche, si ces premières questions peuvent entrouvrir des petites portes en faveur des futures générations incarnées par le personnage de Sarah, un cheminement vers un changement va devenir possible pour elles.

La Llorona peut aussi être considérée comme une psychose familiale : elle n’est peut-être même pas là. En revanche, elle vient un peu toucher tous les points faibles de chacun des personnages et les éveiller pour les affaiblir et les humaniser. Autant le général que les femmes sont touchés par elle.

 

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Llorona
de Jayro Bustamante
Fiction
97 minutes. Guatemala, France, 2019.
Couleur
Langue originale : espagnol

Avec : María Mercedes Coroy (Alma), Sabrina De La Hoz (Natalia), Margarita Kenéfic (Carmen), Julio Diaz (Enrique), María Telón (Valeriana), Juan Pablo Olyslager (Letona), Ayla-Elea Hurtado (Sara), Pedro Javier Silva Lira (l'officier de police)
Scénario : Jayro Bustamante
Images : Nicolás Wong
Montage : Jayro Bustamante, Gustavo Matheu
Musique : Pascual Reyes
Son : Eduardo Cáceres Staackmann
Décors : Sebastián Muñoz
Production : La Casa de Producción, Les Films du Volcan
Producteurs : Jayro Bustamante, Gustavo Matheu
Coproducteurs : Marina Peralta, Georges Renand
Producteur associé : Herminio Gutiérrez
Distributeur (France) : ARP Sélection

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