Médecine traditionnelle en Amazonie péruvienne: un regard et des visions

Entretien avec Gildas Nivet et Tristan Guerlotté, réalisateurs du documentaire El Gran dragón, dans les salles de cinéma en France depuis le 5 mars 2014.

 

Qu’est-ce qui vous a conduit à partir avec votre caméra en Amazonie ?

Tout commence en novembre 2009 lorsque nous avons rencontré Thomas Bouniort, l’ingénieur son du documentaire. Il revenait d’un séjour de six mois en Amérique du Sud. Il nous a parlé de son voyage et notamment de la médecine traditionnelle au Pérou. Nous avons commencé à lire plusieurs livres sur ce sujet et lorsque Thomas nous a annoncé qu’il repartait au Pérou, nous avons proposé de le suivre avec l’intention de faire un film documentaire. Il y avait alors en France un projet de loi qui limitait les préparations des plantes en pharmacie et nous avions envie de revenir à l’origine de la pharmacopée occidentale pour pouvoir faire ressortir les vertus naturelles.

Après neuf mois de préparation, nous étions sur place. Nous avons ensuite effectué un repérage assez long à travers l’Amazonie péruvienne. Nous avons réalisé la plupart des entretiens à Tarapoto, Iquitos et Pucallpa.

Lors de notre premier séjour, nous avons été invité à suivre et participer au rituel autour de l’ayahuasca avec une marche nocturne suivie d’une purge avant la cérémonie. Ce fut une expérience bouleversante qui nous a donné en- vie de transmettre l’expérience intra chamanique.

Nous avons mené nos entretiens à travers le thème de la médecine traditionnelle et ensuite nous nous sommes intéressés à la position de EsSalud qui est la médecine complémentaire au Pérou. Nous nous sommes également rapproché d’une association qui faisait de la réinsertion en forêt d’animaux en captivité.

Notre objectif était de nous appuyer sur les médecines traditionnelles pour mettre en avant toutes les conséquences de l’évolution occidentale du point de vue de la population amérindienne. Il ne s’agissait pas pour nous de critiquer la médecine occidentale à travers ces médecines. Nous souhaitions faire connaître ces savoirs ancestraux qui ont le mérite d’exister, mais qui sont en train de disparaître. Les institutions officielles à travers les chercheurs universitaires reconnaissent leur utilité et leur fonctionnement selon des protocoles distincts de la médecine occidentale.

Nous avons été confronté à la problématique de la déforestation et ses conséquences directes sur la médecine qui entrainent la disparition de plantes médicinales. En parlant avec les membres de la communauté Shipibo en forêt, on se rend compte que la médecine est à la fois une vision et une pratique du quotidien. Ces pratiques ne sont pas isolées du reste de la vie : elles sont quotidiennes, comme le fait en Occident de se brosser les dents. Leur médecine est plus proche de ce que l’on nomme la prévention que de la médecine proprement dite où la maladie est déjà manifeste. Mais cela est actuellement en train de changer avec l’obligation de lutter contre des maladies occidentales pour lesquelles il faut des médicaments occidentaux. Lors de notre dernier voyage, nous avons ressenti de la part de ces communautés une pauvreté, absente lors de notre premier séjour. En effet, de nombreux membres de cette communauté sont partis s’installer dans les bidonvilles de la périphérie de Lima. Les terres et les eaux sont de plus en plus polluées, ce qui les conduit à acheter de plus en plus leurs propres ressources alimentaires.

Dans le film, nous montrons à la fois des hommes âgés(abuelos) et des jeunes chamans. Il était important pour nous de casser les idées préconçues sur le chamanisme et d’entrer dans une prise de conscience sans émettre de jugement. En fait, c’est la transmission de la médecine traditionnelle qui ne se fait plus, qui conduit à la disparition de cette dernière. L’occidentalisation de la pratique médicinale fait que la médecine traditionnelle tend à disparaître, faute de pratique. De nombreuses communautés éprouvent des difficultés à survivre depuis quelques années seulement, sans pour autant en connaître les causes directes. Elles n’ont pas été éduquées ou formées pour faire face à la déforestation et il est possible que dans quelques années ces espaces forestiers deviennent des déserts. Habitués à trouver toutes leurs ressources alimentaires dans la forêt, ils ne pensent pas à planter et cultiver la terre. Par exemple, il existe des associations comme « Zéro déforestation » qui rencontrent les communautés pour leur apprendre à pérenniser des cultures vivrières. La plupart du temps, les autochtones ne comprennent pas la nécessité de l’agriculture alors que durant des décennies ils n’en avaient pas besoin pour vivre. Plutôt que de chercher les responsables de la déforestation et les désigner à la vindicte populaire, l’objectif de notre film consistait à aller au cœur de la forêt pour traduire tout l’amour que la nature nous porte en tant qu’être humain et le respect qu’on lui doit en retour. C’est aussi un moyen de rendre hommage à ceux qui se battent pour préserver ce milieu.

 

Pouvez-vous expliquer ce qu’est le « Gran dragón » ?

C’est notre parcours. Le psychologue chez lequel nous avons vécu nous a raconté que, lorsqu’il était étudiant, il avait inventé le personnage du « Grand dragon » dans un jeu de rôle. Cette entité nous a beaucoup marqué. Ainsi, à un moment donné, le psychologue nous a salué en disant « que le grand dragon soit avec vous ». Et depuis, cette idée nous a suivi tout au long de notre périple. Ensuite, on a cherché à connaître ses différentes significations dans le contexte culturel du Pérou. Ainsi, d’un point de vue astral, le dragon est le gardien du savoir, capable d’être à la fois le plus grand allié comme le pire ennemi. La dorsale du dragon symbolise toute la cordillère des Andes. Le « Gran dragón » est devenu notre principe moral en soi.

Notre but était aussi faire un documentaire que l’on pourrait montrer là où nous avons filmé. À travers les nombreux sujets abordés, nous souhaitions que le public du film puisse réagir et se réapproprier le propos. Selon cette même logique, nous souhaiterions initier des web documentaires autour de personnes et de sujets comme la déforestation, la médecine traditionnelle, etc. On pourrait ainsi parler d’écologie, ce que signifie la «sauvegarde du savoir». Il s’agit d’offrir à chaque interlocuteur une véritable visibilité dont il est le témoin privilégié.

Entretien réalisé par Cédric Lépine

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