Entretien avec Cristóbal Serrá Jorquera et Alejandra Vargas Carballo

En décembre 2016, était projeté le film «El Calor después de la lluvia» réalisé par Cristóbal Serrá Jorquera et produit par Alejandra Vargas Carballo au Costa Rica Festival International de Cinéma. Au sein d’un échange avec ces deux moteurs du projet filmique, une rencontre s’opère avec ce qui constitue une des nouvelles dynamiques de l’industrie du cinéma costaricain contemporain.

Cristóbal Serrá Jorquera © DR Cristóbal Serrá Jorquera © DR

 

 

Alejandra Vargas Carballo © DR Alejandra Vargas Carballo © DR

Cédric Lépine : Quel fut le dialogue entre la productrice et le cinéaste ?
Cristóbal Serrá Jorquera :
Je ne me considère pas assez bon scénariste pour exclure les idées des autres. Ce sont donc aussi mes limites qui m’invitent à travailler avec les autres. J’ai ainsi beaucoup sollicité Alejandra, afin d’avoir son avis sur les scènes filmées. Nous échangions ainsi nos opinions sur le point de vue qui se trouvait derrière chaque plan.
Alejandra Vargas Carballo : J’ai beaucoup apprécié que Cristóbal me laisse un véritable espace, ce qui permet de générer une véritable production créative. Ainsi, durant le tournage, lorsque nous sentions qu’une scène ne fonctionnait pas, nous parlions longuement aussi avec Felipe Zúñiga, le coscénariste du film, pour trouver de nouvelles solutions.

C. L. : Comment avez-vous choisi les membres l’équipe du film, incluant les talents prometteurs du cinéma costaricain, comme le chef opérateur Nicolás Wong ?
C. S. J. :
En réalité, le processus était assez naturel car j’avais déjà travaillé avec la plupart des personnes qui figurent au générique du film. Avec Nicolás, nous avions toujours voulu travailler ensemble sans y parvenir jusque-là. L’ingénieur du son est un ami d’école et c’est lui qui a fait le son de mon premier court métrage : il s’agissait aussi de son premier film. L’idée est que nous sommes à la fois une équipe de travail et une famille. C’est pourquoi nous étions dans une interaction qui allait bien au-delà du fait que nous faisions un film tous ensemble. Je connaissais également Felipe Zúñiga : je lui ai proposé d’être assistant réalisateur et puis il est finalement devenu le coscénariste du film.
C. L. : Dans ce cadre intime où les personnes d’une équipe de tournage se connaissent, comment communique-t-on en tant que réalisateur ? Peut-on exprimer ses doutes ? Quel fut le processus de naissance du film ?
C. S. J. :
En effet, pour No soy valiente, mon premier long métrage, ce fut un travail de réalisation où j’étais seul. Pour El Calor después de la lluvia, je ne me suis jamais considéré comme le chef d’orchestre d’une œuvre à réaliser, même si j’étais l’un des principaux moteurs à l’initiative de ce projet. Je ne souhaite pas être une personne qui a toutes les idées claires en lui car pour moi la richesse créative vient d’une véritable collaboration avec les autres. C’est important pour moi et je veux que chacun se sente à l’aise pour apporter son expérience personnelle au projet commun. Chacun doit pouvoir évoluer à partir de cette expérience. Ce fut également naturel qu’au final la moitié de l’équipe soit composée de femmes : ce n’était pas un objectif initial, mais plutôt un aboutissement logique de notre propre dynamique. Cela permet de faire naître l’idée d’une communauté autour d’un projet commun à la différence d’un film qui proviendrait d’un leader créatif qui contrôlerait tout. Nous sommes donc une communauté créative qui faisons un film pour créer par la suite une nouvelle communauté.
A. V. C. : Cette sensation d’appartenir à une famille s’est bien illustrée lorsque nous avions un contretemps : dans ce cas, nous affrontions celui-ci tous ensemble comme une véritable équipe. Cette ambiance est ce qui nous a le plus plu. En outre, comme l’équipe était réduite, nous avions le temps et l’opportunité de nous connaître les uns les autres, comprendre nos goûts et préférences. Ces petits détails des relations à l’autre ne sont pas possibles sur des productions plus conséquentes. Ainsi, Cristóbal était vraiment ouvert aux propositions de chacun. Cet échange fut tel qu’une grande part des scènes du film que j’aime le plus, ne figurent pas dans le scénario initial. Le film a ainsi pris naissance de manière très organique.

C. L. : La question de partager le processus créatif cinématographique en donnant autant de place aux hommes qu’aux femmes de s’exprimer est fondamental pour avoir un témoignage plus juste de notre réalité sociale. De là vient peut-être la justesse de la vulnérabilité masculine dans El Calor después de la lluvia.
C. S. J. :
Je crois qu’en général en Amérique latine, la vulnérabilité de l’homme ne se montre pas. C’est un thème que j’aime beaucoup. Dans le film, je sens que c’est un film très féminin. L’autre jour, une amie réalisatrice de documentaires m’a écrit pour me dire qu’elle aimait beaucoup l’identité féminine du film. Mais indépendamment que le film soit masculin ou féminin, il transcende les genres. Il est question de la dépression, cette difficulté de sortir d’un certain état émotionnel parce que l’on n’a pas les outils. Toucher le fond et revenir à la maison des parents peut arriver à n’importe quelle personne, homme ou femme. En effet, dans les émotions, il n’y pas de question de genre.

«El Calor después de la lluvia» de Cristóbal Serrá Jorquera © DR «El Calor después de la lluvia» de Cristóbal Serrá Jorquera © DR

C. L. : Le choix d’un personnage féminin comme protagoniste du film t’a-t-il aider à explorer davantage ta propre vulnérabilité masculine, interdite d’expression dans les mœurs communes ?
C. S. J. :
J’ai choisi un personnage féminin car d’une certaine manière je ne parlais pas de moi-même mais plutôt de l’expérience que pouvaient vivre mes sœurs. Ainsi, le film est davantage un travail d’investigation sur ce que peuvent vivre des personnes proches de moi. Dans le prochain film que je vais réaliser (El Salto), le protagoniste est un homme. J’ai toujours cherché à traiter cette question de la construction du genre et ce que signifie être homme à l’intérieur d’une société patriarcale. Cette situation n’est pas facile pour un homme, même si être homme est une situation privilégiée dans une société patriarcale.
Dans le cas d’El Calor después de la lluvia, j’ignore si je me sens plus à l’aise à raconter une histoire du point de vue d’un personnage féminin. C’est peut-être plus facile en effet d’explorer ma propre vulnérabilité ainsi, car le personnage est en situation vulnérable.

C. L. : Il existe une grande difficulté de communication entre hommes et femmes dans le film. La mort d’un bébé à l’intérieur d’un couple hétérosexué est-il un moyen scénaristique pour toi de parler de la difficulté de communication entre hommes et femmes ?
C. S. J. :
Le manque de communication est un thème qui me touche beaucoup, que j’ai traité dans mon documentaire précédent et qui revient également dans mon prochain film. Quant au personnage masculin du couple initial, il ne se donne pas la possibilité d’exprimer ses sentiments parce qu’il ne se permet pas de les sentir, à la différence de la jeune femme qui se permet de les ressentir justement parce qu’elle est femme. Ceci est complètement fou : il y a comme une sorte de violence très forte ici à ne pas pouvoir disposer d’un héritage social pour exprimer sa souffrance et ses angoisses. La communication entre eux n’en est que plus violente.

C. L. : Dans le film, le personnage principal suit un pèlerinage mais on l’on ne sent aucun sentiment religieux de sa part. Pourquoi fait-elle cette expérience selon toi ?
C. S. J. :
Je souhaitais faire un film où il soit question de cette expérience du pèlerinage car c’est un événement sidérant au sein du Costa Rica. Le pèlerinage est l’une des rares expériences collectives et sociales que l’on trouve dans le pays qui soit en même temps si individuelle. Cela reflète bien la société costaricaine qui est enfermée sur elle-même. L’individualisme est en train de se développer énormément ici et les expériences collectives ne sont plus vécues en tant que telles. Ainsi, le pèlerinage fonctionne dans le film comme un microcosme où se reflète la société. Au final, je filme un événement religieux mais sans religiosité, sans foi. Car je ne suis pas en train de parler de foi mais bien davantage d’une tradition. Juana, le personnage principal, fait ce pèlerinage, parce qu’il y a un contexte qui lui dit de le faire lorsqu’elle est amenée à vivre une chose qui la dépasse.
A. V. C. : Le pèlerinage est un moment clé où le personnage principal passe par une dépression dont il ne parvient pas à sortir parce qu’il ignore totalement comment faire. Juana se dirige vers la religion en attente d’une réponse qu’elle n’a pas du tout en elle à ce moment précis.
C. S. J. : Cela transcende l’idée de croire ou ne pas croire et devient une expérience personnelle pour tenter de résoudre des problèmes de la vie. La première fois que je me suis rendu à un pèlerinage, j’avais 19 ans et j’accompagnais un ami qui voulait sortir avec une fille. C’était étonnant de voir aussi des jeunes filles pleurer et implorer la Vierge Marie pour avoir de bonnes notes aux examens. Le pèlerinage va bien au-delà d’un acte de foi. Il consiste davantage chercher des réponses alors que l’on ne dispose pas de la maturité émotionnelle pour résoudre ses problèmes intérieurs.

C. L. : Le scénario fait passer Juana par différentes expériences sociales mais qui ne sont guère concluantes : le couple, la rue, le pèlerinage religieux, la famille et peut-être un retour à une nouvelle relation de couple. Les relations sociales via les réseaux sociaux en revanche sont exclues du récit. Telle était l’intention initiale de faire passer ton personnage par ces différentes étapes ?
C. S. J. :
Les interactions sociales via les mondes digitaux ne font pas partie du scénario car je ne souhaitais pas situer l’histoire dans cet univers. Il s’agissait de raconter une histoire qui pourrait se dérouler de la même manière à une toute autre époque. Quant au processus d’insatisfaction que suit Juana, je voulais montrer comment se perçoit une femme qui ne dispose pas d’espace sûr. Il ne lui reste que sa propre intimité qui est souvent violentée par l’effraction de l’autre. C’est pourquoi les espaces ont un tel rôle dans le film. Ainsi on trouve les problèmes de non communication au sein du couple dans l’appartement, l’incommodité dans la rue… La violence que subit Juana est vécue dans son intimité, en tant que femme, ainsi que dans son espace intellectuel. La religion comme la famille dans le film n’apporte aucune assurance. Le foyer familial est juste un lieu où l’on revient souvent. Dès lors, les cascades sont un lieu très importants pour Juana puisque c’est seulement ici où elle sent qui elle est, sentant une véritable connexion là où elle se trouve. L’eau joue un rôle poétique en relation avec les émotions, me semble-t-il. Cela devient l’unique lieu sûr pour elle.
L’homme à la barbe, Fernando (interprété par Arturo Pardo), arrive d’une forme très violente parce qu’il interrompt son espace personnel, même si elle l’accepte parce que se joue entre eux une attraction sexuelle. C’est la première étape pour elle, à partir de cette attirance sexuelle, pour suivre son chemin personnel. Cette rencontre offre à Juana un air frais quant à ses émotions. Mais à aucun moment Juana a invité Fernando à pouvoir être là avec elle : il s’est imposé et ceci est le témoignage d’une violence micromachiste. Il s’impose à elle simplement parce qu’il s’intéresse à elle.
A. V. C. : L’ensemble du film constitue un voyage émotionnel pour Juana. Les émotions sont en effet toujours représentées par des lieux distincts. L’idée initiale était de faire partager à toute l’équipe le voyage émotionnel du personnage principal.

«El Calor después de la lluvia» de Cristóbal Serrá Jorquera © DR «El Calor después de la lluvia» de Cristóbal Serrá Jorquera © DR

C. L. : Ce qui est nouveau dans le cinéma costaricain, c’est le choix de limiter ses prétentions, de réunir une équipe talentueuse et de réaliser un travail avec humilité associant de bons acteurs, un chef opérateur d’une grande sensibilité créative, etc.
C. S. J. :
J’ai toujours eu l’impression qu’il y avait dans ce pays la volonté de réaliser le « grand film costaricain ». Je trouve cela prétentieux et irréalisable. Pour moi, la responsabilité du réalisateur implique davantage la nécessité de connaître les moyens cinématographiques et narratifs pour raconter au mieux une histoire. Je souhaite pour ma part raconter une histoire de mon point de vue éthique, intellectuel et émotionnel. C’est pourquoi je ne cherche pas à faire un film grandiloquent. Je préfère réaliser un film sincère avec lequel le public peut se connecter.
A. V. C. : Nous souhaitions travailler avec une équipe réduite afin de conserver sur l’ensemble une intimité qui l’on retrouve ensuite à la vision du film. Je pense que toute cette dynamique de travail se ressent dans le résultat final. Je me souviens de la première rencontre entre Nicolás Wong qui imaginait la photographie avec telle référence qui était aussi celle de Cristóbal : chacun était ainsi connecté avec l’autre.
C. S. J. : Actuellement, je suis en train de réfléchir sur le type d’histoires que je veux raconter et comment les faire. El Calor después de la lluvia m’a apporté une véritable expérience, passant par divers doutes et je sens qu’un film est comme une réponse au film précédent. Ainsi, No soy valiente, d’une certaine manière, fut un moyen pour moi de gagner ma propre confiance, ce qui n’est pas rien ! Un ami mexicain m’expliquait que réaliser son premier long métrage c’est devenir adulte au sein d’une communauté. El Calor después de la lluvia est une quête pour savoir comment je peux travailler avec d’autres personnes et comment je peux y parvenir en tant que réalisateur. Bien avant No soy valiente, je savais que j’aimais travailler avec des personnes proches non seulement de moi mais aussi de l’histoire avec une sensibilité telle qui leur permette d’exprimer leur propre vulnérabilité au sein d’un processus créatif. Pour moi, c’est très important que je me place en tant que réalisateur en situation de grande vulnérabilité, c’est pourquoi j’aime sentir ce type d’appui. Pour cette raison, je ne pourrai pas travailler autrement qu’avec une équipe réduite.
Mon prochain film est une quête d’une narration à partir toujours de l’émotion et d’actions concrètes : ce n’est donc pas un voyage intérieur. En outre, je souhaite parler de la manière dont se construit un homme. Il s’agit d’envisager cet objet si complexe qu’est la construction des masculinités. Ceci est la conséquence directe d’avoir travaillé avec un personnage principal féminin dans El Calor después de la lluvia. Ce point de vue sera dans ce film plus directement personnel que tout ce que j’ai fait jusqu’ici.

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