La distribution des films latino-américains en France en 2018

En France, la proportion de films produits en Amérique latine distribués dans les salles en 2018 était encore extrêmement minoritaire, loin derrière les productions françaises et étasuniennes. Néanmoins, ces films existent et rencontrent leur public dans une autre logique que celle des blockbusters et des grosses comédies populaires.

"El Presidente" de Santiago Mitre © Memento Films "El Presidente" de Santiago Mitre © Memento Films

L'état de la fréquentation en salles de cinéma en 2018 en France n'est pas très différent des années précédentes avec 184 400 604 entrées vendues pour 725 sorties (comprenant des nouveaux longs-métrages inédits pour la grande majorité, ainsi que quelques films de répertoire et des programmes de courts-métrages dont une grande part destinés aux jeunes publics). Comme les années précédentes, à peu près deux tiers des films distribués sont produits par les sociétés étatsuniennes et françaises. Avec toujours la même stratégie des studios nord-américains : moins de sorties salles en France mais en nombre de copies beaucoup plus importantes. Ainsi, 50 % des entrées sont générées par des films made in USA et 38% par des films français. Aux premières places du classement annuel du nombre d'entrées, on trouve quatre films qui dépassent les 5 millions de spectateurs : Les Indestructibles 2 / Incredibles 2 (5 845 365 entrées), Les Tuches 3 (5 687 200 entrées), La Ch'tite famille (5 625 947 entrées) et Avengers: Infinity War (5 141 500 entrées). On retrouve le même profil des "films à succès" sortis au cinéma : des comédies françaises, des films d'animation des grands studios américains (ici Walt Disney producteur à la fois des Indestructibles et des Avengers), des suites de films rentabilisés et des films de superhéros made in US. Dans la suite du box-office annuel, on retrouve en effet cette logique avec malgré tout quelques exceptions : des films surprises qui trouvent un large public tout en étant de véritables originalités scénaristiques.
En revanche, on peut faire un autre constat affirmant la part prépondérante des grosses sociétés de production et de distribution dans le cumul de spectateurs en salles : les 22 premiers titres au classement du box-office de 2018 qui font tous plus de deux millions d'entrées, sont sortis entre 500 et 900 copies en première semaine d'exploitation. On trouve ainsi les distributeurs "mastodontes" de l'industrie du cinéma français : Walt Disney Studios Motion Pictures France, Pathé Films, Studiocanal, 20
th Century Fox, Warner Bros., ARP sélection, Universal, SND, Sony Pictures, Paramount Pictures, Gaumont, Sony Pictures.

En revanche, du côté de la distribution du cinéma latino-américain dans les salles françaises, 2018 a été une année de recul après ces dix dernières années d'augmentation et de stabilisation autour de 30 longs-métrages inédits sortis en salles. En effet, ce sont 17 films dont la production est majoritairement latino-américaine qui sont distribués en France et sept films en production latino-américaine minoritaire. Ceci est dû à une conjoncture particulière où les films d'Amérique latine présentés au festival de Cannes 2018, lieu de promotion incontournable pour ces cinémas avant leur distribution en salles, ne sortent qu'en 2019 ! Ainsi, pour les six premiers mois de 2019, sont d'ores et déjà annoncés 23 films issus d'Amérique latine, beaucoup plus que l'ensemble de l'année 2018 !

Il faut également noter que la totalité de ces films sortis en 2018 sont considérés comme du cinéma "Art & Essai" et reçoivent en conséquence le label français du même nom, qui permet un soutien à la diffusion des films à valeur artistique non nécessairement commerciale. Cela montre encore une réalité de ces cinémas en France : les grosses productions de l'industrie de l'entertainment, comédies et films de genre sans prétention, n'ont aucune place sur le marché de la distribution française contrairement aux films étatsuniens et français en tête du classement du meilleur nombre d'entrées. Ainsi, le public des salles françaises est encore bien plus habitué à voir des drames plutôt que des comédies latino-américaines, puisque celles-ci sont quasi inexistantes, en dehors du registre doux amer et de l'humour noir de quelques rares films.

Pour ce qui est des nationalités du continent latino-américain, le Brésil est de retour avec cinq films en production majoritaire et cinq autres en production minoritaire, alors que ces dernières années ce pays avait presque disparu des salles en France. L'Argentine est devenue un pays incontournable de la carte de ces cinémas en France avec quatre films sortis en production majoritaire et deux en production minoritaire. Se trouvent ensuite le Mexique, la Colombie et le Chili avec chacun deux films. Le Pérou est quant à lui représenté par le film Mon père (Retablo) d'Álvaro Delgado-Aparicio et le Paraguay avec Les Héritières (Las Herederas) de Marcelo Martinessi. Il faut également prendre en compte les films dont la production est majoritairement française mais dont le sujet, le lieu de tournage, le réalisateur et l'équipe sont complètement d'origine latino-américaine : Jesús : petit criminel de Fernando Guzzoni, Jericó - L'Envol infini des jours (Jericó, el infinito vuelo de los días) de Catalina Mesa et le documentaire Femmes du chaos vénézuélien de Margarita Cadenas.

Numéro un au box-office des entrées salles parmi les films issus d'Amérique latine avec 113 089 entrées, El Presidente de Santiago Mitre a été distribué par Memento sur 77 copies lors de la première semaine d'exploitation. Il s'agit du troisième long-métrage de Santiago Mitre, chacun de ses films ayant été distribués en France mais ayant aussi bénéficié au préalable d'une présentation en festival : El Estudiante était à Cinélatino à Toulouse, Paulina (La Patota) et El Presidente (La Cordillera) étaient présentés au festival de Cannes. C'est un bel exemple d'un cinéaste apparu dans les années 2010, suivi par la critique française et par une partie du public cinéphile. Ajoutons à cela la présence au casting d'El Presidente de Ricardo Darín qui est devenu l'un des acteurs argentins les plus connus en France, identifiable à travers plusieurs films qui ont rencontré un public conséquent (Les Neuf reines, Dans ses yeux, Les Nouveaux sauvages ou encore le récent Everybody Knows d'Asghar Farhadi). La stratégie "star" pour attirer le public est si rare dans le cinéma latino-américain qu'il valait la peine de le souligner ici, d'autant plus que ce film a pour particularité de faire figurer à son générique un casting comprenant plusieurs acteurs issus des quatre coins de l'Amérique latine, particularité qui peut avoir un impact dans la distribution de ce film sur le continent.

Comme les années précédentes, les films latino-américains qui ont commencé à être connus à Cannes ont pu par la suite bénéficier d'une presse plus large que s'il n'était pas passé par ce festival. Le distributeur Memento a en outre les capacités de sortir ses films sur plusieurs dizaines de copies, ce qui permet au film de rencontrer plus vite son public dès les premières semaines d'exploitation en salles. Memento commence à devenir un distributeur "fidèle" du cinéma latino-américain, après avoir sorti en 2017 La Fiancée du désert (La Novia del desierto) de Cecilia Atán et Valeria Pivato et poursuivant en 2019 avec le nouveau film de Jayro Bustamante : Tremblements (Temblores).

"Le Voyage de Lila" ("El Libro de Lila") de Marcela Rincón González © KMBO "Le Voyage de Lila" ("El Libro de Lila") de Marcela Rincón González © KMBO

Il y a régulièrement des surprises dans les rencontres avec le public. En 2018, il s'agit d'un film d'animation colombien : Le Voyage de Lila (El Libro de Lila) de Marcela Rincón González, qui se trouve en deuxième position au sein du box-office des films latino-américains avec 52 841 entrées. Le cinéma d'animation fait partie des films qui fonctionnent bien en salles surtout lorsqu'ils sont capables de toucher un public familial. Jusqu'ici, le cinéma d'animation latino-américain se faisait très rare et le peu de films latino-américains sortis en salles ont rencontré un certain succès qui reste relatif, avec notamment Le Garçon et le monde (O Menino e o mundo) d'Alê Abreu (95 168 entrées), Selkirk, le véritable Robinson Crusoe (Selkirk, el verdadero Robinson Crusoe) de Walter Tournier (41 229 entrées), Anina d'Alfredo Soderguit (98 284 entrées)... L'identité latino-américaine dans un film d'animation est aussi un sujet attractif en soi comme le démontre en 2018 la production française Pachamama du réalisateur argentin Juan Antin (192 874 entrées).

Le Voyage de Lila a été distribué sur 122 copies par Eurozoom, distributeur que l'on retrouve à deux reprises en 2019 avec deux films argentins : Un coup de maître (Mi obra maestra) de Gastón Duprat et Retour de flamme (El Amor menos pensado) de Juan Vera. On peut ainsi imaginer une "fidélisation" à l'égard d'une aire géographique de la part de certains distributeurs français, comme c'est le cas de Bodega Films qui a sorti trois films en 2018 : Mala junta de Claudia Huaiquimilla (21 373 entrées), O Grande circo mistico de Carlos Diegues (5 307 entrées) et Les Versets de l'oubli (Los Versos del olvido) d'Alireza Khatami (1 906 entrées) ce dernier étant une coproduction minoritaire chilienne. La distribution de Mala junta témoigne quant à elle d'une stratégie particulière sur ce type de film : l'accompagnement auprès du public scolaire. Le festival Cinélatino en mars 2018 avait notamment travaillé l'accompagnement de ce film en salles auprès du public scolaire en présence de la réalisatrice et de l'acteur principal, avec notamment des supports pédagogiques mis à la disposition des enseignants accompagnant leurs élèves dans les salles. Ce dispositif auprès du public jeune et adolescent avait d'ailleurs été préalablement mis en place avec succès avec un autre film distribué par Bodega Films : Chala, une enfance cubaine (Conducta) d'Ernesto Daranas.

Les Bonnes manières (As Boas maneiras) de Juliana Rojas et Marco Dutra joue avec les codes du cinéma de genre et réalise 25 380 entrées avec une première semaine d'exploitation sur 58 écrans avec un distributeur habitué du cinéma latino : Jour2Fête. Quant à Candelaria de Jhonny Hendrix Hinestroza avec moins de copies (19) en première semaine d'exploitation, il totalise 20 110 entrées, distribué par Sophie Dulac. Ce film est sorti en avril, le mois concentrant le plus de films latino-américains (quatre films alors que les autres mois affichent entre deux et aucun film latino), apparemment une période plutôt favorable selon les distributeurs. Mais les films n'y réalisent pas forcément le meilleur nombre d'entrées, puisque loin derrière Candelaria est sorti en avril Nobody's watching de Julia Solomonoff (8 894 entrées, distribué par Épicentre Films sur 23 copies), Notre enfant (Una especie de familia) de Diego Lerman qui a fait 941 entrées sur 20 copies distribuées par Potemkine, davantage spécialisé dans les éditions vidéo que dans les sorties salles. Un cheval nommé Éléphant (Un caballado llamado elefante) d'Andrés Waissbluth distribué par Bobine Films est le film qui a entraîné le moins d'entrées en salle avec 12 tickets officiellement vendus. Comme Potemkine, Optimale est davantage connu pour ses éditions vidéo que son rôle de distributeur. Il distribue également de manière modeste Jesús : petit criminel de Fernando Guzzoni avec 496 entrées sur une seule copie. Optimale qui s'est spécialisé autour de la thématique LGBT a également distribué en salle en 2018 Corpo elétrico de Marcelo Caetano pour 1 976 entrées sur cinq copies. Cela semble très modeste mais ce distributeur, année après année, contribue ainsi à faire connaître le cinéma latino-américain par la thématique LGBT, même si l'essentiel de son travail se passe en édition DVD. C'est ainsi qu'était directement sorti le film de Julio Hernández Cordón Je te promets (Te prometo anarquía). Ce cinéaste prolifique des années 2010 a également eu droit en 2018 à une seconde exploitation en salle d'un film plus ancien qui devait sortir en 2012 mais dont le distributeur avait fait faillite : Las Marimbas del infierno. Le producteur français a pu récupérer les droits du film pour pouvoir le faire connaître en 2018, plus de huit ans après sa réalisation, avec sa diffusion en salles, qui resta confidentielle avec 612 entrées, distribué par Rouge Productions et Remora Films. Le dernier film de ce très productif réalisateur, Cómprame un revólver, sera quant à lui distribué en 2019 par Rezo Films après avoir connu une première internationale en France au festival de Cannes dans la sélection de la Quinzaine des Réalisateurs en 2018.

"Les Héritières" ("Las Herederas") de Marcello Martinessi © Rouge Distribution "Les Héritières" ("Las Herederas") de Marcello Martinessi © Rouge Distribution

De nouveaux distributeurs apparaissent régulièrement en France. C'est le cas de Rouge Distribution qui a commencé ses activités en 2017 et a sorti Les Héritières (Las Herederas), premier long-métrage de Marcelo Martinessi qui a bénéficié du Prix d'interprétation féminine ainsi que d'un long parcours dans plusieurs festivals de cinéma en France durant l'année 2018 avant sa sortie à l'automne. Le film faisait en effet partie de la sélection des festivals de La Rochelle, Cabourg, Gindou, Biarritz et encore Toulouse en 2019 pour n'en citer que quelques-uns. Ce film paraguayen se retrouve aussi bien dans des sélections de festivals latino-américains que des festivals internationaux. C'est aussi l'avantage des films latino-américains d'auteur : pouvoir bénéficier de circuits de diffusion alternatifs à la sortie en salle classique grâce aux efforts d'accompagnement réalisés par ces festivals. Il est important de préciser que les entrées dans les festivals ne sont pas comptabilisées dans les statistiques présentées ici lorsque la sélection du film au festival précède la sortie officielle. Le film a alors un statut particulier légal en France d'avant-première qui allonge la vie d'un film en salle, parfois avec un public encore plus large.

Les documentaires produits en Amérique latine ont été inexistants cette année 2018 en distribution. Il existe cependant deux films documentaires dont la production majoritaire est française : Jericó de Catalina Mesa et Femmes du chaos vénézuélien de Margarita Cadenas. Le premier, distribué par Arizona Film sur 35 copies, a réalisé 15 046 entrées et le second plus modeste malgré l'intérêt suscité par l'actualité politique et sociale du Venezuela en France a entraîné 1 124 entrées avec 5 copies distribuées par Sophie Dulac.

Avec 11 726 entrées Zama de Lucrecia Martel, figure majeure du cinéma argentin depuis le début des années 2000, suivi par la critique pour chacun de ses films, est sorti discrètement en juillet 2018 sur 24 copies distribuées par Shellac. Le festival de La Rochelle en 2018 avait consacré à la réalisatrice une rétrospective intégrale de ses films pour continuer à souligner l'importance de son travail dans l'histoire du cinéma.

Sous la barre des 10 000 entrées, qui n'ont pas encore été cités ci-dessus, on trouve : La Vie comme elle vient (Benzinho) de Gustavo Pizzi (9 441 entrées et toujours en exploitation au moment du traitement de ces données statistiques, puisque le film est sorti le 26 décembre 2018) et Domingo de Clara Linhart et Fellipe Barbosa (6 217 entrées), deux films brésiliens distribués par Condor ; Los Adioses de Natalia Beristain (4 619 entrées) distribué par KMBO et Mon père (Retablo) d'Álvaro Delgado-Aparicio (7 225 entrées) distribué par Damned.

Si 2018 marque une diminution importante des films latino-américains distribués dans les salles en France, l'exploitation des films génère toujours un public non négligeable avec près de 300 000 entrées comptabilisées au total. C'est sans compter les résultats générés par les festivals tout au long de l'année en France. Pour citer un exemple, il suffira de penser aux 38 550 entrées du festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse en 2018 avec plus de 150 films. Le festival constitue un lieu de diffusion alternatif à part entière. Enfin, les plates-formes de diffusion sur Internet sont de plus en plus présentes. Netflix France a ainsi diffusé Roma, le dernier film d'Alfonso Cuarón, Lion d'Or au festival de Venise, ainsi que Romina de Diego Cohen (Mexique), Tiempo compartido de Sebastián Hofmann, Temporada de caza de Natalia Garagiola (Argentine) pour n'en citer que quelques-uns.

 

 

Retrouvez cet article en espagnol sur le site de Latam Cinema, le media le plus large concernant l'information de l'industrie du cinéma latino-américain.

Ainsi que dans le prochain numéro de la Revues des Cinémas d'Amérique latine édité par les éditions universitaires PUM et qui sera présentée pour la première fois lors du festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse en mars 2019.

 

Un grand merci à Laurent Coudurier (CBO Box-Office) pour ses précieuses données statistiques et ses outils de recherches, ainsi qu'à l'équipe des Fiches du Cinéma pour l'accès à la liste exhaustive des films distribués en salles en France.

 

 

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