Cinélatino 2018 : entretien avec Marialy Rivas, réalisatrice de "Princesita"

Marialy Rivas était venue à la 30e édition du festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse pour présenter en compétition officielle son second long métrage "Princesita" après "Joven y alocada" (2012). Son nouveau film raconte l’histoire de Tamara, une adolescente dans les rets d'une secte dirigée par Miguel.

Marialy Rivas © Laura Morsch Marialy Rivas © Laura Morsch

Cédric Lépine : L'image de la « petite princesse » (princesita) du titre renvoie au modèle féminin imposé aux filles dès leur plus jeune âge, base fondamentale d'une construction individuelle où la femme en devenir est dévolue à la beauté superficielle sans responsabilité vis-à-vis de la société dans laquelle elle s'inscrit. Pouvez-vous expliquer le choix de ce titre ?
Marialy Rivas : Le film est inspiré d'une histoire vraie qui s'est déroulée dans le sud du Chili où la jeune fille de la secte en question était appelée « princesita ». Ce terme traduit aussi le symbole d'une dictature qui contrôle l'image de la femme à partir d'un point de vue masculin. Je dénonce cette idéalisation d'un sujet passif qui doit être toujours beau, doux, au service continuel de l'autre, comme elle se présente dans les contes de fées où une princesse attend sans rien faire prisonnière d'une tour de château qu'un prince charmant vienne la sauver. C'est un peu là toute l'ironie de la « princesita » qui se réfère aussi bien au conte de fée qu'au commentaire que l'on peut faire de ce terme.

C. L. : Comme dans votre précédent film
Joven y alocada, une adolescente, personnage principal du fil, exprime ses doutes en voix off comme s'il s'agissait d'un journal intime. Or il s'agit là de la vie d'un blog alors que dans Princesita ne dispose d'aucun espace autre que sa voix intérieure pour s'exprimer en raison des interdictions du gourou de la secte : n'est-ce pas là un symbole fort d'oppression ?
M. R. :
Pour moi le film est une métaphore de la manière dont est traité le féminin dans un monde construit à partir d'une cosmovision masculine. Dans ce cadre, les femmes doivent toujours se diminuer, être les plus discrètes possible. Ainsi, Miguel définit ce que la jeune fille doit faire sans lui laisser la liberté de remettre ses préceptes en cause, comme si celle-ci n'avait aucun désir, comme si elle ne pouvait pas être un sujet. Ce qui seulement importe, c'est qu'elle devienne le véhicule des désirs et objectifs de Miguel. Ainsi le féminin est toujours l'objet des désirs masculins, comme si la femme ne pouvait se construire à travers ses propres désirs, ses propres rêves. L'homme lorsqu'il s'assoit peut se permettre d'écarter les jambes pour occuper le plus grand espace alors que les femmes doivent se faire petites, leur corps occupant le moins d'espace possible. En tant que femme, j'ai ainsi été éduquée pour être agréable, douce, polie. Tamara, la protagoniste du film, n'a en effet aucun espace d'expression. Pour moi la voix off est la continuité d'un espace sacré qu'elle ne sait pas nommer car elle ne le comprend pas.

C. L. : La cosmovision masculine dont vous parlez se réfère-t-elle à des archétypes que l'on retrouve depuis l'Antiquité grecque et au-delà ?
M. R. :
C'est curieux car c'est à la fois une évidence et en même temps personne ne le voit tant c'est invisible. Ainsi cette christianité multiséculaire marquée par un Dieu masculin qui a un fils alors que l'expérience de la vie passe naturellement par la femme ! J'ai pu voir à plusieurs reprises des accouchements et c'est extraordinaire de voir la naissance d'un être : s'il y a un miracle dans ce monde c'est bien ce moment ! J'ai l'impression que le masculin désire contrôler ce pouvoir de faire naître et le récit qui en découle. Ce désir extrême de contrôle aboutit à une cosmovision où l'homme devient un Créateur qui a le pouvoir de vie sur toute chose et tout être, alors que la nature prouve tout le contraire. La culture judéo-chrétienne dans laquelle nous sommes encore inscrits fait ce récit absurde d'un homme soufflant la vie à un autre homme dont d’une côte naîtrait une femme : ici, la femme n'a aucun rôle dans la Création. Ce qui distingue l'être humain des animaux c'est sa capacité de créer des fictions. Ainsi nous pouvons imaginer et ordonner le monde d'une certaine manière puisque nous en faisons un récit commun. Pourtant, ce récit commun est réduit au seul regard masculin. Ce regard n'est pas mauvais en soi mais un monde où il n'y a pas de diversité des regards est mauvais pour tous. Je ne dis donc pas qu'il faut éliminer ce regard mais que nous devons tous apprendre à coexister avec la diversité de nos regards pour rendre meilleure notre société.

C. L. : Sans précisions spatio-temporelles, le film prend la forme d’un conte universel où la représentation de la secte devient la métaphore d’un pouvoir totalitaire, religieux ou autre.
M. R. :
Je voulais en effet mettre en scène une fable qui se déroule dans un endroit magnifique qui pourrait être un autre pays que le Chili. En revanche, le Chili se présente aussi à travers ce lieu métaphorique du film comme le pays de « l’autre bout du reste du monde ». Je trouvais naturelle de placer ainsi cette temporalité sans qu’il n’y ait quoi que ce soit de réaliste. S’il s’agit ainsi d’un lieu métaphorique, c’est parce que les enfants victimes d’abus se souviennent de leur passé à travers une idéalisation. C’est tellement horrible ce qui se passe, qu’il fallait traiter ce lieu à partir du point de vue de la jeune fille qui le considère comme le paradis. Les enfants aiment jusqu’à un certain point leurs bourreaux qui ne cessent de les séduire.

C. L. : Dans vos films, les questions de l’adolescence, de la quête identitaire, de la sexualité, de l’oppression religieuse sont étroitement liées.
M. R. :
Je crois que les femmes ne sont valorisées socialement que durant leur période de fertilité. Ainsi, la femme commence à exister à partir de ses premières menstruations et l’homme voit en elle la possibilité d’avoir ses enfants. Le femme a moins d’attrait à partir de sa quarantième année car elle cesse de moins en moins d’être fertile. Je me suis interrogée sur quoi reposait l’identité féminine et il se trouve que son image est dépendante du regard de l’homme. La carrière d’une actrice par exemple est limitée dans le temps et à partir d’un certain âge elle disparaît des écrans : ce constat est sidérant ! La religion est un grand contrôleur de tout cela.

"Princesita" de Marialy Rivas © Fabula "Princesita" de Marialy Rivas © Fabula


C. L. : En Amérique latine comme dans le reste du monde, les réalisatrices de fiction sont ultra minoritaires par rapport à leurs collègues masculins, tandis que se dessine un espace pour elles dans le cinéma documentaire. En tant que réalisatrice de fiction, sentez-vous que votre place dans l’industrie est une lutte permanente ?
M. R. :
Au niveau mondial, il n'y a que 7% de réalisatrices. Si la difficulté est similaire d'un pays à l'autre pour devenir réalisatrice, curieusement 17% des réalisateurs sont des femmes en Amérique latine. Cela vient du fait qu'il y a moins d'argent mobilisé sur la production de cette cinématographie et là où il y a moins d'argent, il y a moins d'hommes à occuper cette place. Dans le documentaire, il y a encore moins d'argent que dans la fiction, c'est pourquoi on y trouve beaucoup de réalisatrices. En outre, les femmes conservent traditionnellement la mémoire collective : la mémoire orale a toujours été transmise par les femmes. C'est pourquoi je pense que l'on trouve autant de réalisatrices de documentaires. Alors que les hommes ont été éduqués à être des conquérants pour édifier des châteaux, aller sur la Lune ! Ce type d'homme désire devenir le Dieu d'un monde qu'il contrôle et ainsi la fiction est plus appropriée à ses désirs, alors que le documentaire consiste à observer, recevoir l'autre dans ses différences. En ce sens, le documentaire est moins égocentrique.
Personnellement, j’ai eu beaucoup de chance: je n’ai jamais senti que c’était difficile de devenir réalisatrice de longs métrages de fiction. Lorsque je pense à Marcela Said, Pepa San Martín ou encore à Maite Alberdi dont le sens de la mise en scène dans ses documentaires est génial, je vois que les femmes de ma génération ont réalisé leur second long métrage alors que les réalisateurs en sont déjà à leur sixième ! Il y a donc là une différence significtive entre hommes et femmes dans la réalisation de films. La majorité des réalisatrices que je connais écrivent leur scénario durant près de trois années jusqu’à trouver satisfaction tandis que les hommes sont moins soucieux à cet égard puisque leur place est déjà acquise dans l’industrie. Ce sont là des éléments culturels à l’origine de ces comportements distincts entre les genres.

C. L. : Vos références esthétiques pour construire vos films dépassent le fréquent réalisme du cinéma d’auteur latino-américain.
M. R. :
J’aime beaucoup utiliser les outils propres au cinéma, qu’il s’agisse de la lumière, des mouvements de caméra, du son, etc., et qui offrent des expérience particulières. Personnellement, j’aime pousser le cinéma dans les lieux audivisuels les plus artistiques. Pourquoi devrais-je me limiter à une seule et même couleur pour décrire un lieu que j’observe alors que j’en dispose de plusieurs? La couleur nous conduit à des situations émotionnelles irrationnelles, de même que des sons et des mouvements de caméra. C’est comme peindre avec plusieurs couleurs: je n’aimerais pas utiliser une seule couleur, je préfère plutôt utiliser la palette la plus large possible. Il faudrait pouvoir utiliser tous les outils mis à disposition du cinéma. Il n’empêche qu’il existe aussi des films réalistes merveilleux qui provoquent des expériences artistiques et cathartiques très fortes tandis que des films dont la dimension esthétique est plus appuyée peuvent être ratés. Je ne suis pas en train de dire ce que doit être le cinéma, mais seulement ce que j’aime faire. Toutes les voix sont intéressantes et de mon côté je cherche toujours à repousser les limites de la palette sensorielle dans l’expérience que l’on peut faire du cinéma.

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