Entretien avec José Alvarez, réalisateur du film "Los Ojos del mar"

Il y a tout juste un an, José Alvarez était venu en France présenter son film documentaire "Los Ojos del mar", programmé en compétition officielle au Festival Biarritz Amérique Latine. Cet entretien a pour but de remettre en valeur un cinéma documentaire à la frontière avec le cinéma anthropologique où la caméra active participe au travail de deuil de marins disparus en mer au Mexique.

José Alvarez © DR José Alvarez © DR

Cédric Lépine : « Les yeux de la mer » du titre mettent en valeur la mémoire de la mer.
José Alvarez :
J'ai voulu saisir les sensations des pêcheurs qui restent plus de 90 jours sans voir leur famille, loin de la terre. Ils sont comme en lévitation durant tout ce temps sans pouvoir toucher terre. Ils se retrouvent à cinq personnes, tous des hommes, sur une petite embarcation et commencent à se confronter à leurs propres mirages la nuit où ils pêchent des crevettes et dorment le jour quand ils. peuvent
Sur terre, les femmes restent seules durant tout ce temps et sont confrontées à l'insécurité et à la mort : c'est pour elle une lutte quotidienne.

C. L. : Quand vous évoquez cette lutte quotidienne, vous voulez parler pour les femmes confrontées à la mort, de leurs efforts pour vivre leur deuil et maintenir l'équilibre familial ?
J. A. :
Oui, ceci est vrai mais je parlais davantage du travail de la pêche qui est une vraie bataille. Beaucoup meurent dans cette activité si éprouvante. Je pense que toute pêche est une sorte de bataille très rude.

C. L. : Dans votre film, votre caméra suit et participe à la mise en scène du deuil. Votre cinéma prend dès lors une perspective thérapeutique.
J. A. :
En général, les arts s'occupent de choses immatérielles pour pouvoir s'y confronter, comme l'illustrent bien le poète, le peintre ou le sculpteur qui peuvent évoquer l'amour. Mon intérêt personnel à l'égard de certaines croyances et manifestations de la foi trouve un formidable allié dans la caméra, fantastique outil pour témoigner de certaines émotions immatérielles comme la douleur ou la perte et le besoin de rencontrer la paix. En effet, la caméra comme outil artistique permet d'explorer cette dimension spirituelle et émotionnelle. Je suis fasciné par la possibilité de se mettre en relation avec des choses immatérielles. En ce sens, c'est vrai que la caméra aide beaucoup. La caméra est un geste humain qui contribue à apporter de la vie. Elle permet de raconter la quête de ce qui est immatériel. Dans ce film, une femme cherche des objets qui vont faire sens pour toutes les personnes qui ont perdu des êtres chers, et les déposer dans un lieu géographique spécifique, pour que la mémoire du mort possède enfin un lieu. C'est une manière de matérialiser une tombe et ainsi la mort. Cette matérialisation permet de rendre moins douloureuse la mort d'un être cher. Cela devient aussi un lieu où l'on peut envoyer des messages.

C. L. : En changeant de contexte géographique, votre film invite à réaliser le deuil de toutes les personnes disparues en mer sans tombe, notamment les migrants qui meurent en traversant la Méditerranée pour rejoindre l'Europe.
J. A. :
En effet, toutes ces morts en mer laissent autant de « fantômes », âmes en errance sans sépulture. J'espère sincèrement que tout ceci participe à la réalisation d'un deuil comme cela a été le cas des personnes dans mon film. Dans mes derniers films, il est vrai que ma caméra provoque ce type de rencontre. Les Huicholes de Flores en el desierto souhaitaient faire un film où l'on témoigne de leurs pratiques pour qu'on puisse les connaître à l'extérieur. Ainsi, la caméra occupe une place active au sein même de la cérémonie. Il en est de même dans Los Ojos del mar où les personnes souhaitaient réaliser cette cérémonie suivie par la caméra afin d'en garder la mémoire pour toujours. Toutes les religions proposent des cérémonies pour être en relation avec les disparus. Nous avons conçu tous ensemble un rituel à partir d'un rêve d'Hortensia et de cartes écrites par les filles des naufragés.

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C. L. : Chacun de vos documentaires se consacre à un élément : la terre dans Flores en el desierto, l'air dans Canicula et maintenant la mer dans Los Ojos del mar.
J. A. :
Je n'avais pas vu les choses ainsi mais c'est vrai. Dans Flores en el desierto on rencontre aussi le feu et l'eau. Lorsque l'on plonge complètement dans un thème anthropologique à partir d'un point de vue artistique avec l'intention de rencontrer une manière inédite de raconter avec une caméra active qui interagit avec les personnes filmées, des sujets inattendus finissent par apparaître.
Le cinéma est un voyage qui révèle énormément de choses de soi. Dès lors, on commence à moins se sentir seul puisque l'on découvre d'autres personnes qui ressentent et éprouvent des choses similaires. C'est le cas également pour la poésie, la littérature, la sculpture, l'architecture. On commence à sentir certaines connexions avec ses propres sensations.

C. L. : Peut-on voir dans ce film un hommage à toutes les mères qui, notamment au Mexique confronté à des disparitions violentes, affrontent le deuil de leurs propres enfants ? La mère devient dans ce cas, comme les grand-mères de la Place du 5 mai en Argentine, la gardienne de la mémoire familiale.
J. A. :
Absolument ! Je crois que les mères incarnent la vie, affrontant tout, en tant que fille, épouse, mère, grand-mère. La femme est pour moi le centre de l'univers, de la création. Hortensia manifeste ainsi beaucoup d'affection pour les pêcheurs. Elle agit de manière quasi désintéressée pour les autres. Elle a eu une vie très difficile où elle a été vendue comme prostituée, elle a été violée et à présent elle protège les marins. Elle représente ainsi la maternité, l'attention à l'autre, l'amour maternel. C'est un personnage très fort qui finit par soigner tout ce qui lui est arrivé de mal dans sa vie. Elle est ressortie forte de toutes les batailles qu'elle a dû mener. Elle est en outre une femme qui a une influence sur de nombreuses personnes. Alors que les femmes ne sont pas admises dans les embarcations de pêche parce que certains disent qu'elles portent malheur en raison de leurs menstruations, qu'elles rendent fous les hommes. Il est donc très difficile dans ce cadre pour les femmes de trouver leur place.
Au Mexique, après le tremblement de terre, les femmes ont été très actives pour aider les autres et reconstruire dès les premiers jours. La figure de la mère se trouve ainsi aux premières lignes.

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