Se souvenir, lutter pour ceux d'Ayotzinapa

Le 26 septembre 2014, 43 étudiants de l'école d'Ayotzinapa disparaissaient après une altercation avec la police municipale d'Iguala, bien vite transformée en ratonnade meurtrière. La police fédérale du Mexique n'intervint que très tardivement et multiplia les obstructions à la recherche et à l'enquête judiciaire.

MoMx-chapeau1_0207.jpegLe 26 septembre 2014, 43 étudiants de l'école d'Ayotzinapa disparaissaient après une altercation avec la police municipale d'Iguala, bien vite transformée en ratonnade meurtrière. La police fédérale du Mexique n'intervint que très tardivement et multiplia les obstructions à la recherche et à l'enquête judiciaire. Aujourd'hui, les familles sont toujours à la recherche de leurs proches et l’État, qui a clos l'enquête, n'a pu donner aucune explication crédible et encore moins rendre les corps à leurs familles. Fenêtre sur Ayotzinapa jeudi 1er octobre à la Librairie Terra Nova (18h30) et à l'Utopia Toulouse (20h30).

Ayotzinapa, un crimen de estado de Xavier Robles est la plaidoirie que le procureur d'une haute cour de justice mexicaine aurait déjà dû prononcer à l'encontre de trafiquants de haut vol qui se sont accaparés les rênes du pouvoir. En donnant la parole aux « survivants » d'Ayotzinapa, Xavier Robles montre l'état de violence, de corruption et d'insécurité qui ravage l'existence des Mexicain-es et empêche totalement la naissance d'une société apaisée, démocratique, prospère et soucieuse d'égalité, à laquelle aspire pourtant la très grande majorité du peuple.

Ayotzinapa. Crónica de un crimen de Estado. Tráiler © Ayotzinapa El Principio

En évitant tout sensationnalisme, le film donne la parole à quelques protagonistes bien choisis qui permettent de saisir les clefs du conflit. Au-delà de l'analyse, il entre dans la dynamique de la lutte et en devient une arme majeure, accusant sobrement, mais nettement les responsables de l'oppression.

Un bref retour historique éclaire les fondements de l'école « normale » d'Ayotzinapa et sa dynamique dans le cadre de la réforme agraire. Depuis, l'école a persévéré dans sa volonté de former des enseignants ruraux instruits, connaisseurs de leur terre et de leur environnement et militants de la collectivisation des terres et de l'égalité, autant guidée par les thèses marxistes que par les valeurs ancestrales indigènes.

Le film rappelle alors très à propos, que la répression à l'égard du mouvement agricole et ouvrier dans l’État de Guerrero est loin d'être une première. Depuis la révolution mexicaine, cet état du sud-ouest du Mexique a rarement connu la paix civile. Depuis les années 60, la répression par les forces de l’État et par les forces policières ou para-policières locales n'a jamais cessé : assassinats, enlèvements, disparitions et massacres lors de manifestations surviennent quasi-quotidiennement. C'est sur cette histoire que se penche Mourir à Mexico, le livre de John Gibler, traduit et publié par le CMDE (Collectif des Métiers de l’Édition, sis à Toulouse). Entre 2011 et 2014 les assassinats d'étudiants et de leaders politiques ont été décuplés, avant que les 43 disparus d'Ayotzinapa ne finissent par sonner le soulèvement de la population.

La première partie du film se concentre sur le déroulement des faits à Iguala, lors de cette soirée du 26 septembre 2014. Deux des étudiants qui sont passés entre les mailles du filet policier ce soir-là raconte ce qu'ils ont vécu. Face caméra, les deux récits se répondent, entrecoupés de quelques images filmées avec les portables.

Vient ensuite l'analyse de Luis Hernandez Navarro, à la fois très posée et très courageuse quand on connaît le sort des journalistes qui essaient d'enquêter ou d'informer au Mexique. On pourrait s'interroger sur le fait de donner quasi-exclusivement la parole à ce journaliste de La Jornada. Mais ne vaut-il pas mieux un discours, bien fouillé, qui s'appuie sur de longues et patientes enquêtes, que plusieurs témoignages censés apporter une pluralité de points de vue, qui restent bien souvent dans l'émotion, la rumeur et le consensus attendu, quand ils ne favorisent pas des controverses factices.

Luis Hernandez Navarro s'appuient sur des faits qu'il a enregistrés ou des chiffres qu'il a corroborés. Le choc est immense : « 120.000 assassinats et 30.000 disparus en 8 ans » annonce-t-il – autant de disparus que pendant la dictature argentine. La responsabilité des dirigeants-es politiques est terrible, à commencer par le président Enrique Peña Nieto, accusé, non seulement de ne pas faire la guerre au narco-trafic, mais de s'y soumettre et d'en profiter. Un président, qui après quelques années de gloire, semble être dénoncé par les grands médias internationaux... à l'exception des médias français, qui ne veulent sans doute pas déplaire aux dirigeants des grandes multinationales françaises qui cherchent à renforcer leur implantation au Mexique, avec l'appui complaisant des gouvernements français successifs. Quelle honte pour notre Président de la République d'avoir, pour le 14 juillet et la fête du peuple français, encore déroulé le tapis rouge au président mexicain !

La deuxième moitié du film est davantage consacrée à la lutte et aux mouvements de contestations qui se sont engagés après la disparition des 43 étudiants. Malgré l'avalanche de violences, le peuple mexicain continue de marcher pacifiquement et de chercher des alternatives au narco-état. A Tixtla, les habitants ont organisé leur propre police communautaire : non seulement pour se défendre des agressions des forces armées, étatiques ou para-étatiques, mais aussi pour défendre leurs propres délinquants, en leur permettant d'avoir un procès équitable et la possibilité d'entrer dans un parcours éducatif, plutôt que de les laisser aux mains meurtrières ou corruptrices de la police officielle.

A travers les graffitis, les masques ou les chants, le peuple exprime sa colère et marche sur Mexico. Malgré la peur, les Mexicain-es résistent, en s'appuyant sur leurs traditions qui mettent la solidarité communautaire au cœur de la vie. Quelle ressource que d'être capables de chanter ensemble pour exprimer la douleur ! Et pourtant, il en faut du courage, car la répression n'a pas de limite : à partir de la fin septembre 2014, après les 43 disparitions, l'intervention des forces armées dans l'état de Guerrero et de Michoacan, ne visent pas à retrouver les 43 disparus et à pourchasser et juger les coupables, mais à réprimer la contestation populaire.

La lutte peut-elle rester pacifique face à un tel déploiement de force et de violence. Faut-il rester pacifiste dans la guerre civile ? Entre manipulations gouvernementales et groupes révolutionnaires d'action violente, le mouvement ne résiste pas aux affrontements avec les forces de l'ordre. Cette réflexion sur la lutte sociale, que tentent d'organiser les Mexicain-es, universalise leur propos... si tant est que la multiplication des disparitions au profit de quelques nantis puissent laisser indifférent à l'autre bout de la planète.

Ayotzinapa, un crimen de estado de Xavier Robles (Mexique, 2015, 1h40) sera présenté le jeudi 1er octobre 2015 à 20h30 au cinéma Utopia de Toulouse par l'ARCALT-Cinélatino, Rencontres de Toulouse, en partenariat avec le CMDE (Collectif des Métiers de l’Édition) en hommage aux 43 disparus d'Ayotzinapa et à toutes les victimes de la violence narco-étatique mexicaine de ces dernières années.

Un peu plus tôt, à 18h30, le CMDE présentera à la librairie Terra Nova sa dernière publication : le livre Mourir au Mexique de John Gibler, traduit par Anna Touati et Stephen Sanchez, qui revient sur 50 ans de crimes para-étatiques au Mexique.

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